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Le Chapelet rouge: Difference between revisions

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| title      = Le Chapelet rouge
 
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__TOC__
| author    = Maurice Leblanc
 
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| lang      = Français
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| notes      = 1934
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* [[Le Chapelet rouge - Prologue|Prologue]]
* [[Le Chapelet rouge - Prologue|Prologue]]


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* [[Le Chapelet rouge/Troisième partie/Chapitre 5|Troisième partie. Chapitre 5]]
* [[Le Chapelet rouge/Troisième partie/Chapitre 5|Troisième partie. Chapitre 5]]


== Première partie. LA SOIRÉE ==
* [[/Épilogue|Épilogue]]
 
</div>
 
 
 
 
== Deuxième partie. LA MATINÉE ==
 
 
 
 
 
== Troisième partie. L’APRÈS-MIDI ==
 
 
 
 
 
 
 
 
 
=== Chapitre 5 ===
 
— Enfin, nous y sommes, marmotta M. Rousselain. Mais,
fichtre ça n’a pas été sans peine !
Le substitut s’étonna :
 
— Mais qu’est-ce que c’est que cette charge nouvelle,
écrasante, dont vous avez parlé ?
— Une blague, dit froidement M. Rousselain. On n’a rien
trouvé du tout. Seulement, n’est-ce pas, il fallait brusquer les
choses, affoler Mme Debrioux et la contraindre à sauter
l’obstacle, à parler.
— Le coup n’est pas très catholique…
— Qu’importe, il a réussi. Qui veut la fin veut les moyens.
Ainsi, grâce à l’habileté extraordinaire de M. Rousselain, la
bataille se livrait non plus entre la justice et Christiane, mais
entre Christiane et l’homme qu’elle visait si clairement depuis
quelques minutes, et qu’elle traitait soudain en ennemi mortel.
Placée devant l’arrestation de son mari, forcée d’y consentir ou
d’accuser, ne discernant pas la manœuvre de M. Rousselain,
Christiane accusait hardiment, férocement. De tout son être, dans
un élan irrésistible, sans plus s’occuper des magistrats, elle
s’engageait à fond contre d’Orsacq comme si elle était maîtresse
de la réalité, et résolue à la faire prévaloir par tous les moyens.
 
Elle demeura quelques secondes immobile, le bras tendu vers
celui qu’elle accusait, le visage implacable, et elle redit, à voix
basse :
 
— C’est lui… je jure que c’est lui…
 
 
�
D’Orsacq ne recula pas. Décontenancé d’abord par la violence
de l’attaque, abasourdi par cette accusation qui lui semblait
inexplicable, il y répondit soudain avec la même fougue exaspérée
et sans chercher à mesurer ses paroles :
 
— Mais vous êtes folle ! Moi ! Moi ! le meurtrier de ma
femme ! Qu’est-ce que vous prétendez là ! Vous ne savez donc
plus ce que vous dites ? Moi, l’assassin ?
— Oui, vous, Jean d’Orsacq
— Mais si j’étais coupable, vous le seriez au même titre que
moi, puisque nous ne nous sommes pas quittés durant tout le
cours de la soirée !
— Vous l’avez tuée ! Vous l’avez tuée ! redisait-elle
inlassablement.
Il la brutalisa :
 
— Depuis quelques instants, vous vous démentez sans cesse.
Votre conduite n’est que fausses manœuvres et contradictions.
Pourquoi tantôt, il n’y a pas deux heures, m’avez-vous demandé
secours pour sauver votre mari ?
— C’était vous, et je le savais depuis ce matin, depuis votre
réquisitoire abominable contre Bernard, depuis que vous avez
essayé de l’avilir à mes yeux, j’ai compris que c’était la suite du
plan de ruine et de déshonneur que vous poursuiviez. Et je me
suis méfiée de vous. Je n’avais aucune preuve, mais puisque vous
l’accusiez ce ne pouvait être que vous.
— Cependant, vous évitiez son regard. D’instinct, vous l’avez
cru coupable.
 
 
�
— Pas une seconde, vous entendez, pas une seconde je n’ai cru
à cette possibilité. Mais tout de suite, j’ai senti que le meilleur
moyen de sauver Bernard, c’était de le renier d’abord, et de me
rapprocher de celui qui l’accusait. C’est pourquoi après avoir bien
réfléchi, après avoir évoqué toutes vos paroles et tous vos actes de
cette soirée, c’est pourquoi je vous ai demandé cet entretien, tout
à l’heure, oui… pour tâcher de voir clair en vous et de vous mettre
en défaut. Ah ! quand vous m’avez dit votre rencontre avec
Gustave avant le dîner et que j’ai prétendu qu’il était aussi dans le
vestibule, le soir, et qu’il se dissimulait, quelle joie de vous voir
tomber dans le piège ! C’était naturel, cependant. Vous aviez
constaté avec effroi que votre accusation de vol entraînait celle de
l’assassinat, et vous cherchiez une manière quelconque pour
détourner les soupçons sur le premier venu. Ce premier venu, je
vous l’offris, c’était Gustave.
— C’était Gustave parce que je l’avais vu ! Et tout le reste n’est
que mensonge d’Amélie !
— Ce n’est pas vrai ! s’exclama Christiane. C’est vous qui
mentiez. Et je vous tenais dès lors. Je savais, je savais ! Si vous
mentiez, si vous inventiez un coupable, pouvais-je douter ?
— Douter de quoi ?
— De votre crime.
— Ainsi j’aurais tué ma femme ?
— Oui, oui, oui.
— Dans quel but ?
— Pour vous libérer.
— Pourquoi me libérer ?
 
 
�
— Pour me conquérir ! Pour me prendre !
Il éclata de rire, d’un rire nerveux et méchant :
 
— Vous prendre ? Mais vous étiez à moi ! La lutte était finie
entre nous. Quand je vous ai renversée sur ce fauteuil, hier soir,
quand je vous tenais dans mes bras, vous étiez la plus
consentante des maîtresses…
Bernard se précipita sur lui en criant :
 
— Misérable ! Qu’est-ce que tu oses dire ? Christiane, ta
maîtresse ? Ah ! misérable !…
Il leva la main… Les deux magistrats, qui s’étaient dressés
aussitôt, n’eurent que le temps de lui saisir le bras. Christiane le
menaçait du regard et du geste, et balbutiait la même injure :
 
— Misérable ! Misérable !
Ce à quoi il répondait en ricanant :
 
— La plus consentante… je l’affirme… un homme comme moi
ne s’y trompe pas… Pourquoi aurais-je tué ? Dans huit jours, dans
quinze jours, vous veniez à moi, de vous-même… Oui, Bernard,
quoi que tu fasses, quoi que tu dises, j’ai senti qu’elle
s’abandonnait dans mes bras.
Entre les deux hommes, c’était un déchaînement de haine qui
bouleversait leurs visages, et Christiane était soulevée de la même
exécration.
 
— Misérable ! m’abandonner, moi, entre vos bras ! Comment
osez-vous ?
 
 
�
M. Rousselain frappa du pied, et s’écria :
— Qu’on se taise ! Monsieur d’Orsacq, reprenez votre place et
laissez Mme Debrioux achever sa déposition. Si vous n’êtes pas
coupable, comme je veux le croire, que craignez-vous
d’accusations que vous savez sans fondement ? Il faut des
preuves, et des preuves formelles. Au cas où elle ne pourrait pas
les fournir, personne ici n’ignore contre qui son intervention se
retournerait.
Le silence s’établit. La scène, d’ailleurs, ne pouvait se
maintenir à ce degré d’acuité. D’Orsacq regarda un instant la
figure méconnaissable de Christiane, puis attendit, de nouveau
impassible. Boisgenêt lui parlait à voix basse, et semblait le
morigéner. À ce moment, le substitut ayant effleuré par hasard la
main du juge, fut stupéfait de la sentir glacée.
 
— Oui, c’est ainsi, murmura M. Rousselain, le gros bonhomme
que je suis se laisse toujours prendre à ces crises de la passion.
Mais jamais comme aujourd’hui, je n’ai eu le frisson du tragique
et de la fatalité. Est-il possible qu’il ait tué sa femme, et
comment ? Par quel subterfuge ?
Tout haut, il ordonna :
 
— Parlez, madame. Et que vos paroles s’adressent directement
à moi. Pas d’injures inutiles. Des faits.
Christiane s’était dominée. Si palpitante qu’elle dût être au
fond d’elle-même, rien ne trahissait plus son agitation et sa fièvre.
Elle prononça :
 
— Les faits ont souvent besoin d’être expliqués, monsieur le
Juge d’instruction. M. d’Orsacq vient d’insinuer contre moi une
chose tellement odieuse que je désire y répondre sans retard.
C’est un point sur lequel j’ai le droit d’être entendue.
 
 
�
— Expliquez-vous, dit vivement M. Rousselain, toujours avide
de confidences féminines.
— Je serai d’autant plus sincère que mon mari pourra juger
ma conduite. Monsieur le Juge d’instruction, j’ai toujours été la
femme la plus honnête. Je n’y ai aucun mérite. Ma nature exige
l’ordre, la propreté, la clarté, l’équilibre. Tout ce qui est équivoque
et louche me répugne. Mon mari, pour qui j’éprouve une affection
et une estime profondes, n’a rien à me reprocher, ni arrièrepensée,
ni regret inconscient. Lorsque M. d’Orsacq a commencé à
me faire la cour, cet hiver, je n’ai rien dit, parce qu’une femme qui
ne ressent pas même l’ombre d’une tentation, a le droit de se
taire. Et je me suis tue encore, lorsque Bernard, pour des raisons
que j’ignorais, a voulu se rendre à l’invitation de M. et
Mme d’Orsacq. Je n’ai pas l’habitude de le contrarier. Il désirait
venir. Je l’ai suivi.
Christiane respira un moment. Pour la première fois, ses yeux
se posèrent sur les yeux de son mari. Puis elle continua :
 
— La semaine, au château, se passa très bien. Cependant, la
cour de M. d’Orsacq se faisait plus pressante. Aurais-je dû partir ?
Non, puisque je n’éprouvais aucune gêne. Ce n’est qu’avant-hier,
samedi, que cette possibilité de départ a surgi dans mon esprit
sans toutefois que je fusse contrainte de l’examiner. Mais hier,
M. d’Orsacq m’y obligeait, et tout de suite, je sentis la menace du
danger… Le soir vint. On sortit dans le parc. Tu te rappelles,
Bernard, je t’ai prié de nous accompagner. Au bord de la rivière, il
resta seul avec moi, puis m’entraîna dans l’ancien pigeonnier où
Boisgenêt allait nous rejoindre, puis me força, en me tenant par le
poignet et en dominant ma volonté, à venir dans cette pièce.
J’étais exaspérée. Je me raidissais contre son influence… Et je lui
dis ma résolution inflexible de partir. Alors, il essaya de me
prendre dans ses bras… Il y eut lutte entre nous… Je me dégageai,
et tombai dans ce fauteuil en pleurant. C’est tout.
 
 
�
Christiane hésita. Un afflux de sang colorait son visage. En
dire davantage, c’était peut-être montrer à nu les parties les plus
secrètes de son âme. Elle reprit :
 
— C’est tout. Cela ne dura pas plus de trente ou quarante
secondes, et je n’ai pas à rougir. Il n’y a eu en moi ni trouble
sensuel ni défaillance de volonté… tout au plus… tout au plus une
sorte d’étourdissement nerveux… le désarroi d’une femme aux
abois… il faut considérer que l’on me poursuivait depuis des
heures… que j’étais épuisée par la lutte et que je craignais un
scandale. Ma détresse physique fut donc toute naturelle. Or, c’est
cela que M. d’Orsacq appelle mon consentement. Mon
consentement à quoi ? À son désir ? À ses caresses ? Ah ! Bernard,
je te le jure, quand il a essayé de me prendre la bouche, j’ai
retrouvé toutes mes forces… Mais ne riez donc pas, vous ! s’écriat-
elle en avançant de nouveau vers Jean d’Orsacq avec ses poings
serrés et une expression impitoyable. Ne riez pas !
Vous le savez bien, que j’étais aussi loin de vous que je le suis
maintenant. Déjà, d’ailleurs, vous cherchiez une autre voie pour
m’atteindre. Et déjà vous étiez conduit, sans le savoir, vers l’acte
que vous avez commis.
 
D’Orsacq la regarda sans baisser la tête. Il ne riait plus. Elle le
quitta des yeux, et, s’adressant à M. Rousselain :
 
— Monsieur le Juge d’instruction, trois obstacles le séparaient
de moi : Mme d’Orsacq, mon mari et ma volonté. S’il avait cru à
l’effondrement de ma volonté, il n’aurait pas frappé sa femme, et,
plus tard, il n’aurait pas tenté de perdre mon mari. Mais il n’y a
pas cru. Une demi-minute d’étourdissement, ce n’est tout de
même pas une défaillance. Non, il n’y a pas cru. Déjà, comme je
viens de le dire, d’autres choses se produisaient, et, tout en
restant, au fond de lui, en plein délire, il apparut soudain
raisonnable, presque grave, songeur en tout cas. Que se passaitil
? Ceci, simplement M. d’Orsacq apprenait que l’on avait aperçu
 
 
�
Mme d’Orsacq, seule, sous la pluie, et qui franchissait le vieux
pont, glissant et vermoulu, de la cascade.
 
L’insinuation était effroyable. M. Rousselain en frissonna.
Cependant, elle ne provoqua en M. d’Orsacq aucune réaction.
Étrange confrontation des trois acteurs du drame. Il semblait
qu’entre eux la force d’attaque ou de riposte était épuisée.
L’inexorable Christiane, que rien ne pouvait plus arrêter, parlait
sans emportement et paraissait poursuivre, plutôt qu’un
réquisitoire, une démonstration irréfutable par sa logique et sa
netteté.
 
— C’est là, pour la première fois, dit-elle, que, à son insu, s’est
glissée l’idée, encore informe, de la libération possible. Un
hasard, un pied qui trébuche, une planche qui cède, et tout est
fini. Dès lors, il fallait me remettre en confiance. Il s’apaisa. Jeté
inconsciemment dans ce vertige des idées mauvaises auxquelles
un homme de sa nature ne sait pas résister, il attendit. Et il advint
que tous les événements semblèrent faire pencher le destin de ce
côté. On sut que Mme d’Orsacq se trouvait dans sa chambre. On
sut qu’elle s’y trouvait tandis que l’homme ouvrait le coffre-fort de
cette pièce. Et l’on évoqua aussitôt la rencontre, la lutte, le
meurtre peut-être. Vous voyez, monsieur le Juge d’instruction,
comme l’esprit de M. d’Orsacq se fixait, malgré lui, sur une idée
obsédante contre laquelle il se débattait. Il n’espérait pas, mais la
vision s’imposait. La supposition devenait une réalité.
« Et c’est ainsi que la chose s’effectua et qu’elle s’effectua dans
des conditions qui devaient rendre ce drame incompréhensible.
Lorsque M. d’Orsacq fit les premiers pas vers l’escalier, nous
étions tous persuadés que, s’il trouvait ouverte la porte du
boudoir, c’est que Mme d’Orsacq avait été tuée depuis une heure.
Or, elle vivait !
 
« Oui, elle vivait. L’agression que nous avions imaginée
n’avait pas encore eu lieu. C’est alors seulement qu’elle se
produisit. Elle se produisit à cette seconde-là, et pas avant. Quand
 
 
 
�
le crime fut découvert, comment aurions-nous pu imaginer qu’il
se commettait… sous nos yeux ?
 
La voix de Christiane s’était ralentie. Elle paraissait n’avoir
plus d’énergie pour continuer. Ses paroles se prolongèrent dans
un silence terrifiant.
 
Ce fut Boisgenêt qui le rompit. Il scanda fortement, martelant
ses mots de gestes saccadés :
 
— Tout cela est faux. J’étais là… J’aurais bien vu !
— Vous auriez pu ne pas voir le geste, s’il a été accompli une
seconde avant, rectifia M. Rousselain.
— Mais nous sommes entrés ensemble, et Mme d’Orsacq, déjà
frappée, était morte.
— Comment le savez-vous ?
— Ses mains étaient froides. Je jure…
— Ne jure pas, Boisgenêt, dit Jean d’Orsacq.
Il était venu s’asseoir sur un fauteuil près de la table. Un
instant, il se cacha la figure entre ses mains, comme s’il ne voulait
pas qu’on en aperçût l’atroce convulsion. Et, de fait, il réapparut
avec un masque dur, contracté, que rien ne pouvait plus altérer
davantage, ni pacifier.
 
Allait-il se résoudre à l’aveu ? ou bien opposer un démenti ?
ou bien argumenter ? Si solide que fût l’enchaînement des faits
présentés par Christiane, tout restait, au fond, dans le domaine de
l’hypothèse… De preuves matérielles, de preuves judiciaires,
aucune. C’était une formule psychologique, l’exposition des états
d’esprit par lesquels avait dû, très probablement, passer Jean
 
 
 
�
d’Orsacq. Mais rien ne laissait prévoir qu’une enquête plus serrée
aboutirait à des résultats plus formels. Jusqu’à la dernière
minute, la solution dépendait de la position qu’il allait prendre.
Quelle angoisse serra le cœur de M. Rousselain ! Bernard et
Christiane semblaient harassés. Boisgenêt avait saisi son ami aux
épaules et fixait ses yeux sur lui, comme pour lui imposer sa
volonté de silence.
 
— Monsieur le Juge d’instruction, dit Jean d’Orsacq, du
premier mot jusqu’au dernier, l’accusation de Mme Debrioux est
véridique. Je ne sais pas pourquoi je lutte, pourquoi je me
défends et pourquoi j’attaque depuis ce matin. En tuant ma
pauvre femme, je me suis tué moi-même… Seulement, n’est-ce
pas… on espère toujours quelque miracle et on se rattache à
toutes les branches, alors qu’on sait que tout est fini. Un instant
j’ai pu croire à quelque chose, tantôt… Mme Debrioux avait l’air
plus doux, plus proche… Peut-être l’avenir pourrait-il réparer un
peu du passé maudit. Elle seule aurait pu me sauver… Mais elle se
jouait de moi et me tendait un piège. Alors à quoi bon ? J’ai senti
sa haine tout à l’heure, à un tel point que l’aveu est une délivrance
pour moi.
Elle murmura :
 
— Je n’ai aucune haine contre vous.
— Dites que vous n’en avez plus parce que je suis vaincu et
que votre mari est sauvé…
Après un moment de silence, il reprit d’une voix sourde, où il
n’y avait même pas d’émotion, même pas de tristesse, rien qu’un
accablement sans bornes :
 
— Je l’ai trop aimée. Et je le lui cachais en partie… sans quoi
elle m’aurait chassé… Mme d’Orsacq a tout deviné, elle, et c’est
pourquoi, sans aucun doute, elle a eu peur et m’a trahi… Et puis,
non, ce n’est pas de la trahison. Je me rends compte maintenant
 
 
�
de toute la vérité. Ma pauvre Lucienne m’aimait à sa manière,
mais avec une affection soupçonneuse. Elle devait m’épier dans
l’ombre et surveiller ma vie privée, et elle avait pour cela des
espions qui fouillaient dans mes papiers à Paris. J’en ai connu un.
Il y a quelques semaines, il est venu ici, un soir où elle croyait que
je ne serais pas là. Il est venu évidemment pour recevoir des
ordres, peut-être pour prendre les titres. Elle lui avait donné
toutes les clefs du château, et elle lui aurait donné celles du
coffre-fort… Elle devait collectionner toutes les clefs en double…
une manie. Et, après cet individu, c’est Gustave qui fut son agent
secret… Oui, elle devait craindre mon départ, et elle n’a pas voulu
que Mme Debrioux fût ruinée, croyant sans doute que mon action
serait bien forte sur une femme ruinée.
 
Il parlait de plus en plus bas, au point qu’on pouvait à peine
l’entendre.
 
— Elle avait raison d’avoir peur… J’aimais Christiane comme
un fou… comme on n’a pas le droit d’aimer… Hier, quand j’ai cru
à ma victoire sur elle, j’ai perdu la tête. Étais-je réellement
victorieux ? Oui, je le crois… Elle a faibli. Mais elle s’est reprise
aussitôt… Et alors… alors comment consentirait-elle jamais ? La
reverrais-je ? Jamais je n’ai souffert ainsi… Et voilà que, dans ce
même temps où ma raison m’échappait, voilà que, peu à peu, il
me semblait, et il nous semblait à tous, que ma femme s’enfonçait
dans les ténèbres… qu’elle s’éloignait de la vie… jusqu’à n’être
plus, peut-être.
Il redressa son buste qui s’inclinait, et il enfla la voix.
 
— Il y a une chose qu’on vous a dite, et à laquelle je vous
demande de croire, monsieur le Juge d’instruction… et vous tous
aussi, qui m’écoutez. C’est que, jamais l’idée du crime ne m’avait
effleuré. Jamais je n’aurais admis ma libération à ce prix-là. En
montant cet escalier, je souhaitais, oh ! avec quelle sincérité,
trouver ma femme vivante. Mais tout de même… tout de même, il
y avait en moi l’affreuse vision de la mort, associée à ma passion.
 
 
�
Alors, quand je l’ai vue vivante, me regardant avec des yeux
effrayés, alors… alors… aveuglément, de tout mon instinct, je me
suis rué contre l’obstacle qui se dressait une nouvelle fois devant
mon bonheur. Comment l’ai-je pu ?… Je ne sais pas… cela a duré
une seconde de fureur et de folie… J’ai sombré dans un abîme.
Quand j’ai vu clair, l’acte était accompli. Est-ce possible ? Est-ce
possible que j’aie tué ?… On peut donc agir à son insu… contre sa
volonté ?…
 
Il se tut. Aucun des muscles de son visage ne tressaillait. Il se
livrait sans réticence ni réserve. Rien ne lui importait plus.
 
Et l’on sentait l’absolue, la profonde vérité de son explication.
Réellement l’acte lui avait échappé des mains. Il avait tué sans le
vouloir, sans le savoir, en dehors de lui et de sa conscience.
 
M. Rousselain se pencha vers le substitut pour se mettre
d’accord avec lui sur la décision à prendre. Puis il alla vers la
porte et s’entretint avec le brigadier de gendarmerie.
L’entrée de celui-ci réveilla d’Orsacq de sa torpeur. Il
considéra le brigadier qui approchait, et se rendit compte de ce
qui allait se passer.


— Un instant, monsieur le Juge d’instruction, dit-il
{{DEFAULTSORT:Chapelet rouge}}
doucement. Comme c’est moi qui avait détourné l’argent qui était
[[Category:Maurice Leblanc]]
dans ce coffre, je vous prierai de le laisser à Bernard Debrioux qui
[[Category:1934]]
en est le véritable propriétaire, et peut-être trouverez-vous juste
{{PD-pma|1941}}
de lui assurer une indemnité égale à titre de dommages-intérêts
pour le tort que je lui ai causé.
— Je n’accepte pas un sou, déclara Bernard.
— C’est donc que tu ne me pardonnes pas.
— Si, affirma l’autre spontanément, et il lui tendit la main.
 
 
�
— Un mot encore, le dernier. Je demande que l’arrestation ait
lieu près de l’endroit où j’ai frappé, au pied du lit où dort ma
pauvre femme. Ce sera le pardon et l’adieu…
M. Rousselain hésita, puis fit signe au brigadier
d’accompagner d’Orsacq. Lui-même, d’ailleurs, et le substitut se
disposèrent à les suivre.
Jean d’Orsacq monta lentement les premières marches,
comme il avait fait la veille au soir, si peu d’heures auparavant !
 
Mais il n’était pas à moitié de l’escalier qu’il bondit, atteignit
le boudoir en quelques enjambées et disparut. Les magistrats et
Boisgenêt, devinant le dénouement, se précipitèrent.
 
Trop tard. Une détonation retentit. Quand ils arrivèrent dans
la chambre de la morte, d’Orsacq gisait sur le tapis, son revolver
en main.
 
Quelques soubresauts. Il ne bougea plus.
 
Ils firent tous le signe de la croix. Bernard et Christiane
s’agenouillèrent.
 
— Je le veillerai, cette nuit, déclara Christiane.
Son mari lui baisa le front.
— Tout ce que tu décideras, je l’approuve d’avance.
Elle ferma les yeux du mort, saisit le chapelet rouge qu’il
tenait de sa main libre, et murmura :
 
— Je le mettrai dans son cercueil.
 
 
�
ÉPILOGUE
 
 
Une demi-heure après, Vanol et le ménage Bresson prenaient
la fuite. N’ayant pas trouvé le chauffeur, ils avaient entassé leurs
bagages sur une brouette qu’ils poussèrent eux-mêmes jusqu’à la
gare. Ils marchaient sans se retourner, comme des gens qui se
sauvent d’un lieu ravagé par la peste et le choléra.
 
Vanol était dans un état de rage indescriptible, lequel, ne
pouvant s’exprimer en phrases précises, se manifestait par des
gestes de fureur qui signifiaient évidemment : « On n’invite pas
les gens dans ces conditions-là ! Il y a des choses qui ne se font
pas !… »
 
Les deux magistrats attendirent le retour du médecin-légiste.
Boisgenêt envoya des télégrammes aux familles et amis du comte
et de la comtesse. Il se chargeait d’organiser les funérailles, puis
de fermer le château. Les scellés allaient y être apposés. Dans la
chambre où les deux morts étaient étendus l’un près de l’autre,
Christiane, à genoux, priait. Elle et son mari avaient décidé de
passer la nuit au château. Lorsqu’elle écartait les mains de ses
yeux, on voyait sa figure baignée de larmes.
 
Bernard Debrioux, les deux magistrats et Boisgenêt, restaient
dans la bibliothèque. M. Rousselain dit à Boisgenêt :
 
— Vous savez, monsieur, que mon devoir serait de vous
inculper ?
— Hein ? dit le vieux garçon terrifié.
— Dame ! complicité d’assassinat.
— Comment ! complice, moi ? complice d’un homme dont
j’ignorais le crime ?
 
 
�
— Dont vous connaissiez le crime, M. Boisgenêt. Vous n’avez
pas vu le coup de poignard, peut-être, mais l’attitude de
M. d’Orsacq vous a renseigné, et l’accord entre vous deux fut
immédiat. Vous avez recouvert la victime d’une couverture et
vous avez empêché qu’on ne la touchât. Sans quoi, on n’eût pas
manqué de voir que le meurtre venait d’être commis. Donc,
complicité effective. Par-dessus le marché, faux témoignage en ce
qui concerne Gustave. Votre cas n’est pas bon.
— Mais, voyons, monsieur le Juge d’instruction, il serait
inadmissible…
— Allons, ne vous frappez pas. L’action publique se trouve
éteinte par suite du décès de M. d’Orsacq. Tout de même, méfiezvous
pour l’avenir.
— Mais, monsieur le Juge d’instruction, une affaire comme
celle-là ne se présente pas deux fois. Heureusement ! Pour ma
part, depuis vingt-quatre heures, je ne vis plus.
— Combien, diable, avait-il reçu pour prix de son silence ? dit
tout bas M. Rousselain au substitut. Cent mille francs ? Deux cent
mille francs ? S’il y a eu chèque il aura peut-être quelque mal à
toucher… J’y veillerai.
Puis, se tournant vers Bernard, il lui dit :
 
— Quant à vous, monsieur Debrioux, il vous sera facile, n’estce
pas, de prouver qu’il y a eu, de la part de M. d’Orsacq
manœuvre frauduleuse pour mettre la main sur vos titres ?
— Oui, monsieur le Juge d’instruction. Je puis dire à présent
que la preuve m’en avait été envoyée par Mme d’Orsacq, laquelle
l’avait trouvée par hasard. Mais je ne consentirai jamais à ce que
la mémoire de M. d’Orsacq…
 
 
�
— Ne craignez rien. M. le substitut et moi, nous nous sommes
mis d’accord pour qu’on ne sache de l’affaire que ce qu’on n’en
peut cacher. Il y a eu meurtre puis suicide, et, je le répète, l’action
de la justice est éteinte. Je vous demanderai simplement de
m’apporter le document qui vous met à l’abri de toute
réclamation.
Les deux magistrats firent une dernière promenade aux
abords de l’eau. Comme ils arrivaient près de la première grotte,
le substitut s’arrêta :
 
— Monsieur le Juge d’instruction, je ne me trompe pas en
affirmant que vous avez hésité lorsque M. d’Orsacq a exprimé le
désir de dire à sa femme un dernier adieu ?
— Vous ne vous trompez pas, cher ami.
— Vous avez donc pressenti l’intention de M. d’Orsacq ?
— Oui… de même que M. et Mme Debrioux.
— Et vous avez estimé qu’il ne fallait pas mettre d’obstacle à
cette intention ?
— En effet… Je n’ai jamais pu séparer, chez moi, l’homme du
magistrat. Si j’ai commis une faute professionnelle, ma
conscience m’absout. Cela me suffit. Il n’y avait pas, pour
M. d’Orsacq, d’autre issue que la mort. II l’a compris. Tout est
bien.
Ils remontaient le cours de la rivière, et M. Rousselain
soupira d’aise.
 
— Mais avouez, mon cher ami, que j’ai de la chance ! Ce drame
commençait à prendre une envergure redoutable. Savez-vous
combien le planton de gendarmerie a empoché de cartes de
 
 
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journalistes à la grille de la cour d’honneur ? Vingt-sept, dont
aucune ne me fut communiquée. Consigne : le silence !
N’importe, j’allais être débordé. C’était la grosse affaire, la vedette
pour moi, et, un jour prochain, ma nomination à Paris. La
catastrophe, quoi ! Plus de tranquillité ! Plus de pêche à la
ligne !… Et puis, v’lan ! un coup de théâtre qui arrange tout. Ah !
oui, je la classe, l’affaire, je la classe sans scrupule !
 
Il reprit haleine. Il faisait un temps doux, calme et parfumé.
Un clair soleil s’ouvrait mille chemins à travers les feuilles des
grands arbres, et se reflétait mille fois sur l’eau nonchalante.
 
— Oui, je la classe, répéta M. Rousselain, mais quelle journée,
mon cher ami ! Et combien j’ai raison de dire qu’il n’y a que la
passion qui donne de l’intérêt à la vie — et du relief à une
instruction ! Lorsque la passion, comme dans le cas actuel, a
suscité un drame, et qu’elle a exaspéré l’instinct jusqu’au crime,
c’est elle qui expose en pleine lumière la solution de l’énigme.
Mais jamais, mon cher ami, nous n’aurions rien compris à ce
mystère, si d’Orsacq, n’avait pas accusé de vol son ami Bernard !
Certes, il ne savait pas alors que sa femme, Lucienne d’Orsacq,
travaillait contre lui de concert avec Bernard, sans quoi il n’aurait
pas eu l’imprudence de mettre le feu aux poudres. Mais, tout de
même, pourquoi s’est-il risqué ? Uniquement par passion. Voilà
un homme qui, dans un accès de folie, tue sa femme, un homme
écrasé par le destin, et qui, au lieu de rester tranquille, se remet
en chasse dans l’espoir absurde de démolir son rival et de lui
enlever celle qu’il aime ! Faut-il être brûlé par un feu dévorant !
Et voilà, riposte inattendue, voilà Christiane qui entre en guerre,
qui joue la comédie, invente un meurtrier, bref, engage une lutte
à mort jusqu’à ce qu’elle finisse par nous livrer pieds et poings
liés… qui ? celui qu’elle aime.
Le substitut se révolta :  
 
— Hein ! Que prétendez-vous ? Mme Debrioux aurait aimé ?…
 
 
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— Eh ! oui, affirma péremptoirement M. Rousselain,
infaillible psychologue de l’âme féminine, eh ! oui, elle aimait
d’Orsacq. Cette défaillance qu’elle a eue, une femme n’a cela que
si elle aime, croyez-en un vieux routier ! Si d’Orsacq, au lieu de
perdre son temps comme il l’a fait, avait voulu, à ce moment-là, il
la cueillait comme une fleur, je vous en fiche mon billet !
M. Rousselain pivota sur l’un de ses talons et saisit le bras du
substitut :  
— Il la cueillait comme une fleur, et tout demeurait dans
l’ordre. Elle l’aimait ! vous dis-je. C’est de l’amour qu’il y avait
dans la haine forcenée avec laquelle elle s’est retournée contre lui,
la haine de la femme qui a la religion de la vertu et qui s’aperçoit
qu’elle a flanché comme tant d’autres. Avez-vous vu tout à l’heure
comme elle pleurait ? L’avez-vous entendue déclarer à son mari
qu’elle veillerait cette nuit ? Amour passager, amour qu’elle
reniera, qu’elle ignore peut-être, et que son mari lui pardonnera
puisque rien ne fut consommé, mais amour tout de même ! Et
c’est pourquoi le crime fut commis, et c’est pourquoi d’Orsacq et
elle ont parlé devant la justice comme des possédés… des
possédés qu’embrase le grand incendie de la passion !
Le pantalon de coutil jaune se tirebouchonnait de plus en
plus autour de ses jambes, et les bras du bonhomme
gesticulaient, prenant à témoins les fleurs, les arbres et le ciel. Le
substitut l’observa avec surprise. S’apaisant tout à coup,
 
M. Rousselain dit :
— Ne bougez pas, cher ami… Avancez la tête derrière ce
massif. Vous les voyez là-bas, tous les cinq, qui boivent ?
— Où donc ?
— Sur la terrasse du jardinier.
 
 
Autour d’une table, qui portait cinq verres et deux bouteilles
de vin rouge, le jardinier Antoine offrait à boire au ménage
Ravenot, à Gustave et au brigadier de gendarmerie.
 
— Tout va bien de ce côté, murmura M. Rousselain, tout est
selon la normale et la logique. Les quatre hommes ont goûté à la
voluptueuse Amélie et demeurent dans l’enchantement et dans
l’espoir. Ah ! délicieuse Amélie, jamais tu n’enfanteras la passion
et le crime, toi ! Ton cou blanc et tes lèvres souriantes sont à qui
veut les prendre. Pourquoi tuer ? Pourquoi donner tant
d’importance à de si petites choses ? Ravenot ne s’y trompe pas,
lui, et il reste dans la bonne tradition gauloise !
 
 
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Latest revision as of 05:54, 9 September 2013