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Le Chapelet rouge/Prologue: Difference between revisions

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=== Prologue ===
=== Prologue ===


Une première énigme se pose  
Une première énigme se pose.


Après son déjeuner, le comte Jean d’Orsacq déposa un  
Après son déjeuner, le comte Jean d’Orsacq déposa un affectueux baiser sur la main que Lucienne, sa femme, lui tendait, et l’avertit qu’il ne rentrerait au château que le lendemain dimanche. Son automobile l’attendait devant le perron. Une heure et demie plus tard, il arrivait dans ses bureaux de Paris, qu’il trouva fermés, comme ils l’étaient chaque samedi.
affectueux baiser sur la main que Lucienne, sa femme, lui tendait,  
et l’avertit qu’il ne rentrerait au château que le lendemain  
dimanche. Son automobile l’attendait devant le perron. Une  
heure et demie plus tard, il arrivait dans ses bureaux de Paris,  
qu’il trouva fermés, comme ils l’étaient chaque samedi.  


Tout de suite, il examina les lettres et les documents que son  
Tout de suite, il examina les lettres et les documents que son secrétaire, Arnould, avait préparés à son intention. Quelques lignes du secrétaire annonçaient, en outre, que tout marchait bien, et qu’il comptait apporter à d’Orsacq, vers quatre heures, ce que d’Orsacq était venu chercher.
secrétaire, Arnould, avait préparés à son intention. Quelques  
lignes du secrétaire annonçaient, en outre, que tout marchait  
bien, et qu’il comptait apporter à d’Orsacq, vers quatre heures, ce  
que d’Orsacq était venu chercher.  


De fait, un moment plus tard, le secrétaire entrait et déposait  
De fait, un moment plus tard, le secrétaire entrait et déposait entre les mains de son patron une large enveloppe.
entre les mains de son patron une large enveloppe.  


— Alors, ça y est ? demanda d’Orsacq. L’affaire est réussie ?  
— Alors, ça y est ? demanda d’Orsacq. L’affaire est réussie ?


— Oui, monsieur.  
— Oui, monsieur.


— Intégralement ?  
— Intégralement ?


— Oui, monsieur.  
— Oui, monsieur.


— Tous les titres sont là-dedans ?  
— Tous les titres sont là-dedans ?


— Tous. Je les ai comptés soigneusement. Selon la cote d’hier,  
— Tous. Je les ai comptés soigneusement. Selon la cote d’hier, cela monte environ à six cent mille francs.
cela monte environ à six cent mille francs.  


— Parfait, approuva d’Orsacq. Vous avez fort bien conduit  
— Parfait, approuva d’Orsacq. Vous avez fort bien conduit cette affaire, et je vous en tiendrai compte. Mais, le silence absolu, n’est ce pas ?
cette affaire, et je vous en tiendrai compte. Mais, le silence absolu,  
n’est ce pas ?  


— Le silence absolu.  
— Le silence absolu.


— Un mot encore. Vous vous rappelez que, à mon dernier  
— Un mot encore. Vous vous rappelez que, à mon dernier passage ici, il y a quinze jours, j’ai eu l’impression qu’on avait ouvert, je ne sais comment, les tiroirs de ce bureau et qu’on avait fouillé dans mes papiers. Votre enquête ne vous a rien révélé à ce propos ?
passage ici, il y a quinze jours, j’ai eu l’impression qu’on avait  
ouvert, je ne sais comment, les tiroirs de ce bureau et qu’on avait  
fouillé dans mes papiers. Votre enquête ne vous a rien révélé à ce  
propos ?  


— Rien, monsieur. Cette pièce est toujours fermée quand vous  
— Rien, monsieur. Cette pièce est toujours fermée quand vous êtes à la campagne, et en dehors de moi et de la dactylographe, dont je suis sûr, il n’y a que deux employés, et ils n’ont pas la clef de cette pièce.
êtes à la campagne, et en dehors de moi et de la dactylographe,  
dont je suis sûr, il n’y a que deux employés, et ils n’ont pas la clef  
de cette pièce.  


— Évidemment… Évidemment… J’ai dû me tromper, avoua  
— Évidemment… Évidemment… J’ai dû me tromper, avoua d’Orsacq. D’ailleurs, rien n’a été pris. Donc…
d’Orsacq. D’ailleurs, rien n’a été pris. Donc…  
Resté seul, il ouvrit les tiroirs dont il avait parlé, constata
qu’en effet rien n’avait été pris et, glissant sa main jusqu’au fond
de l’un d’eux, ramena deux plaques de carton blanc serrées l’une
contre l’autre par un élastique. Il ôta l’élastique. Il y avait là une
vingtaine de photographies de femmes très belles, les femmes
qu’il avait le plus aimées au cours de sa vie aventureuse et dont il
avait jusqu’alors conservé fidèlement l’image.


Il s’approcha de la cheminée, remonta le rideau de tôle,
Resté seul, il ouvrit les tiroirs dont il avait parlé, constata qu’en effet rien n’avait été pris et, glissant sa main jusqu’au fond de l’un d’eux, ramena deux plaques de carton blanc serrées l’une contre l’autre par un élastique. Il ôta l’élastique. Il y avait là une vingtaine de photographies de femmes très belles, les femmes qu’il avait le plus aimées au cours de sa vie aventureuse et dont il avait jusqu’alors conservé fidèlement l’image.
alluma son briquet et, avec les vieux papiers accumulés sur la
cendre, fit un brasier où il jeta tous les portraits.  


Tous les portraits, sauf un. Celui-là, il le contempla longtemps
Il s’approcha de la cheminée, remonta le rideau de tôle, alluma son briquet et, avec les vieux papiers accumulés sur la cendre, fit un brasier où il jeta tous les portraits.
avec une expression passionnée, et murmura « Christiane !
Christiane ! Les autres femmes ne comptent plus maintenant. J’ai
jeté au feu tout mon passé. Il n’y a plus que vous, Christiane. »


Il se promena de long en large, puis, s’arrêtant devant la
Tous les portraits, sauf un. Celui-là, il le contempla longtemps avec une expression passionnée, et murmura « Christiane !  Christiane ! Les autres femmes ne comptent plus maintenant. J’ai jeté au feu tout mon passé. Il n’y a plus que vous, Christiane. »
table, il frappa du plat de la main sur le paquet de titres, et dit à
haute voix, d’un ton de triomphe et de joie exaltée :


— Je la tiens, maintenant… Je la tiens… Comment
Il se promena de long en large, puis, s’arrêtant devant la table, il frappa du plat de la main sur le paquet de titres, et dit à haute voix, d’un ton de triomphe et de joie exaltée :
m’échapperait-elle ?


Jean d’Orsacq fit quelques courses et alla voir plusieurs
— Je la tiens, maintenant… Je la tiens… Comment m’échapperait-elle ?
personnes. Ses affaires étant terminées plus vite qu’il ne le
croyait, il résolut de retourner au château. À neuf heures, il y
dînait avec la comtesse d’Orsacq.


Lucienne d’Orsacq était une femme d’environ trente-cinq ans,
Jean d’Orsacq fit quelques courses et alla voir plusieurs personnes. Ses affaires étant terminées plus vite qu’il ne le croyait, il résolut de retourner au château. À neuf heures, il y dînait avec la comtesse d’Orsacq.
toujours souffrante, et qui remplaçait la beauté et la grâce, dont
elle était dépourvue, par une grande distinction. Elle inspirait à
son mari beaucoup de respect, de l’estime pour ses qualités de
maîtresse de maison, et de l’admiration pour l’existence loyale
qu’elle menait depuis quinze ans qu’ils étaient mariés. Il
l’entourait de soins et de prévenances. Jamais il n’aurait consenti
à la faire souffrir.  


Le soir, ils causèrent un moment. Elle lui dit :
Lucienne d’Orsacq était une femme d’environ trente-cinq ans, toujours souffrante, et qui remplaçait la beauté et la grâce, dont elle était dépourvue, par une grande distinction. Elle inspirait à son mari beaucoup de respect, de l’estime pour ses qualités de maîtresse de maison, et de l’admiration pour l’existence loyale qu’elle menait depuis quinze ans qu’ils étaient mariés. Il l’entourait de soins et de prévenances. Jamais il n’aurait consenti à la faire souffrir.


— J’ai reçu les réponses de nos amis Boisgenêt et Vanol. C’est
Le soir, ils causèrent un moment. Elle lui dit :
convenu. Ils arriveront une semaine avant l’ouverture de la
chasse.  


— C’est-à-dire dans quinze jours.  
— J’ai reçu les réponses de nos amis Boisgenêt et Vanol. C’est convenu. Ils arriveront une semaine avant l’ouverture de la chasse.


— Exactement. J’attends maintenant la réponse du petit
— C’est-à-dire dans quinze jours.
ménage Bresson. Ils sont gais tous deux et mettront de
l’animation. Et je pense qu’on pourrait inviter aussi ton ami
Debrioux et sa femme.  


D’Orsacq tressaillit.  
— Exactement. J’attends maintenant la réponse du petit ménage Bresson. Ils sont gais tous deux et mettront de l’animation. Et je pense qu’on pourrait inviter aussi ton ami Debrioux et sa femme.


— Bernard et Christiane ? Mais tu sais bien que Debrioux a
D’Orsacq tressaillit.
déjà refusé. C’est un garçon sauvage…


— Oui, mais il adore la chasse, paraît-il, et je téléphonerai à
— Bernard et Christiane ? Mais tu sais bien que Debrioux a déjà refusé. C’est un garçon sauvage…
Christiane.  


Jean d’Orsacq regarda sa femme. Elle parlait fort
— Oui, mais il adore la chasse, paraît-il, et je téléphonerai à Christiane.
simplement. Il était hors de doute qu’elle n’avait pas la moindre
arrière-pensée.  


Il objecta :
Jean d’Orsacq regarda sa femme. Elle parlait fort simplement. Il était hors de doute qu’elle n’avait pas la moindre arrière-pensée.


— Ni Bernard ni Christiane Debrioux ne sont bien
Il objecta :
divertissants.


— Non, Mais il est trop tard pour lancer d’autres invitations et
— Ni Bernard ni Christiane Debrioux ne sont bien divertissants.
je tiens à ce qu’on soit huit à table et que le château soit au
complet, pour la fête que tu veux organiser, huit jours après, dans
le parc, avec les gens du village.  


— Comme tu voudras, dit-il. Personne plus que toi n’a le sens
— Non, Mais il est trop tard pour lancer d’autres invitations et je tiens à ce qu’on soit huit à table et que le château soit au complet, pour la fête que tu veux organiser, huit jours après, dans le parc, avec les gens du village.
des réceptions.  


Lorsque Lucienne d’Orsacq eut regagné sa chambre, il  
— Comme tu voudras, dit-il. Personne plus que toi n’a le sens des réceptions.
s’installa, lui, dans la bibliothèque qui lui servait de cabinet de
travail. Les banques étant fermées à Paris, il avait apporté la
liasse des titres dans une serviette de cuir qu’il n’avait pour ainsi
dire pas quittée depuis son arrivée au château.  


Ces titres, il les ôta de la serviette et en fit un rouleau qu’il
Lorsque Lucienne d’Orsacq eut regagné sa chambre, il s’installa, lui, dans la bibliothèque qui lui servait de cabinet de travail. Les banques étant fermées à Paris, il avait apporté la liasse des titres dans une serviette de cuir qu’il n’avait pour ainsi dire pas quittée depuis son arrivée au château.
enveloppa d’un morceau de journal et qu’il ficela. Près de lui,
dans le mur massif, un placard était creusé où l’on apercevait, par
l’embrasure, un énorme et vieux coffre-fort.  


Il tira une petite clef de sa poche, puis manœuvra un certain
Ces titres, il les ôta de la serviette et en fit un rouleau qu’il enveloppa d’un morceau de journal et qu’il ficela. Près de lui, dans le mur massif, un placard était creusé où l’on apercevait, par l’embrasure, un énorme et vieux coffre-fort.
nombre de fois chacun des trois boutons afin de former le chiffre
qui commandait la serrure.  


La porte fut ouverte. Il déposa le rouleau des titres, referma,
Il tira une petite clef de sa poche, puis manœuvra un certain nombre de fois chacun des trois boutons afin de former le chiffre qui commandait la serrure.
et brouilla le chiffre.  


Onze heures sonnèrent à l’horloge du château.  
La porte fut ouverte. Il déposa le rouleau des titres, referma, et brouilla le chiffre.


II alluma un cigare qu’il fuma lentement, étendu au creux
Onze heures sonnèrent à l’horloge du château.
d’un vaste fauteuil. Jamais il ne s’était senti aussi heureux.
Bonheur fait de bien-être d’abord. Il était riche, et il savait jouir
de sa richesse auprès d’une épouse attentive, dévouée, qui lui
avait consacré son existence et qui s’ingéniait à lui épargner tous
les soucis de l’existence quotidienne.  


Bonheur fait d’espoir aussi. Il aimait cette admirable
II alluma un cigare qu’il fuma lentement, étendu au creux d’un vaste fauteuil. Jamais il ne s’était senti aussi heureux. Bonheur fait de bien-être d’abord. Il était riche, et il savait jouir de sa richesse auprès d’une épouse attentive, dévouée, qui lui avait consacré son existence et qui s’ingéniait à lui épargner tous les soucis de l’existence quotidienne.
Christiane Debrioux, comme on n’aime qu’une fois dans sa vie, et,
bien qu’il n’eût encore rien obtenu d’elle, il la devinait touchée,  
obsédée par cet amour fervent, moins forte, plus accessible enfin.  


Une heure s’écoula, dans le silence et l’immobilité. Sa rêverie,  
Bonheur fait d’espoir aussi. Il aimait cette admirable Christiane Debrioux, comme on n’aime qu’une fois dans sa vie, et, bien qu’il n’eût encore rien obtenu d’elle, il la devinait touchée, obsédée par cet amour fervent, moins forte, plus accessible enfin.
peu à peu, s’était changée en une somnolence confuse, lorsque,
soudain, il fut tourmenté par un léger bruit, qui se renouvela deux
fois, trois fois, et qui le contraignit à se réveiller.  


Il prêta l’oreille. Cela provenait de la porte à deux battants qui
Une heure s’écoula, dans le silence et l’immobilité. Sa rêverie, peu à peu, s’était changée en une somnolence confuse, lorsque, soudain, il fut tourmenté par un léger bruit, qui se renouvela deux fois, trois fois, et qui le contraignit à se réveiller.
faisait communiquer la bibliothèque avec le grand salon. Il lui
sembla qu’on essayait d’ouvrir, tout doucement… Quelqu’un,
évidemment, qui ne le savait pas là…


Jean d’Orsacq était d’une bravoure que nul péril ne pouvait
Il prêta l’oreille. Cela provenait de la porte à deux battants qui faisait communiquer la bibliothèque avec le grand salon. Il lui sembla qu’on essayait d’ouvrir, tout doucement… Quelqu’un, évidemment, qui ne le savait pas là…
troubler. Avec précaution, il éteignit la lumière et se posta. La
pièce était obscure, de grands volets de bois bouchant la large,  
mais unique croisée du fond.


D’une poussée continue, le battant fut entrebâillé et l’ombre
Jean d’Orsacq était d’une bravoure que nul péril ne pouvait troubler. Avec précaution, il éteignit la lumière et se posta. La pièce était obscure, de grands volets de bois bouchant la large, mais unique croisée du fond.
plus noire d’une silhouette se profila dans les ténèbres. Le tort du
comte d’Orsacq fut de ne pas patienter et d’agir avant que
l’homme n’eût franchi le seuil. En réalité, il craignait que
Lucienne n’entendît le bruit et ne s’effrayât. Il saisit donc
l’individu à la gorge, le fit reculer et le renversa dans le salon.  


La lutte fut violente. Lutte silencieuse, acharnée, qui se  
D’une poussée continue, le battant fut entrebâillé et l’ombre plus noire d’une silhouette se profila dans les ténèbres. Le tort du comte d’Orsacq fut de ne pas patienter et d’agir avant que l’homme n’eût franchi le seuil. En réalité, il craignait que Lucienne n’entendît le bruit et ne s’effrayât. Il saisit donc l’individu à la gorge, le fit reculer et le renversa dans le salon.
déroula par terre, presque sur place. Autant par orgueil que par
conscience de sa supériorité, d’Orsacq ne voulait pas appeler les
domestiques. Pourtant, il se heurtait à une résistance plus grande
qu’il ne le croyait.  


— Qui es-tu ? grognait-il. Qu’est-ce que tu viens faire ? Parle,  
La lutte fut violente. Lutte silencieuse, acharnée, qui se déroula par terre, presque sur place. Autant par orgueil que par conscience de sa supériorité, d’Orsacq ne voulait pas appeler les domestiques. Pourtant, il se heurtait à une résistance plus grande qu’il ne le croyait.
et je te lâche. Sinon, tant pis pour toi, situ reçois un mauvais
coup.  


Tout son désir eût été d’arracher à l’ennemi quelques
— Qui es-tu ? grognait-il. Qu’est-ce que tu viens faire ? Parle, et je te lâche. Sinon, tant pis pour toi, si tu reçois un mauvais coup.
secondes de répit et d’allumer l’électricité pour le voir en pleine
face. Mais l’autre, sans essayer de prendre l’offensive, se débattait
avec une énergie indomptable et une souplesse déconcertante. Il
ne cherchait évidemment qu’à échapper à l’étreinte, et à se
sauver. D’Orsacq, qui ne s’y trompait pas, augmentait d’autant
plus sa pression dans l’espoir d’épuiser l’adversaire et de le mettre
hors de combat.  


Il n’y parvint pas. Et tout à coup il arriva que l’homme, par
Tout son désir eût été d’arracher à l’ennemi quelques secondes de répit et d’allumer l’électricité pour le voir en pleine face. Mais l’autre, sans essayer de prendre l’offensive, se débattait avec une énergie indomptable et une souplesse déconcertante. Il ne cherchait évidemment qu’à échapper à l’étreinte, et à se sauver. D’Orsacq, qui ne s’y trompait pas, augmentait d’autant plus sa pression dans l’espoir d’épuiser l’adversaire et de le mettre hors de combat.
une torsion de tout son être, glissa entre ses mains, rampa sur le
tapis et parut s’évanouir dans l’ombre.  


D’Orsacq se précipita vers un interrupteur, puis s’élança. Il
Il n’y parvint pas. Et tout à coup il arriva que l’homme, par une torsion de tout son être, glissa entre ses mains, rampa sur le tapis et parut s’évanouir dans l’ombre.
eut juste le temps d’aviser une silhouette qui s’évadait de la salle à
manger voisine par le corridor de service.  


Il courut. Ce corridor aboutissait à un petit escalier qui
D’Orsacq se précipita vers un interrupteur, puis s’élança. Il eut juste le temps d’aviser une silhouette qui s’évadait de la salle à manger voisine par le corridor de service.
descendait au sous-sol. Et, du sous-sol, on pouvait s’enfuir par
une porte basse qui donnait dans le jardin. Mais cette porte basse
était toujours fermée par un verrou à clef.  


Or, il la trouva ouverte.  
Il courut. Ce corridor aboutissait à un petit escalier qui descendait au sous-sol. Et, du sous-sol, on pouvait s’enfuir par une porte basse qui donnait dans le jardin. Mais cette porte basse était toujours fermée par un verrou à clef.


Dehors, il aperçut, dans la vague clarté que versait un ciel
Or, il la trouva ouverte.
nuageux, la silhouette qui contournait le château. Il la retrouva,
sur la droite, au fil d’une allée qui, entre deux pelouses, atteignait
une rivière.  


D’Orsacq prit un raccourci et gagna un monticule d’où l’on
Dehors, il aperçut, dans la vague clarté que versait un ciel nuageux, la silhouette qui contournait le château. Il la retrouva, sur la droite, au fil d’une allée qui, entre deux pelouses, atteignait une rivière.
dominait, à un certain endroit, le cours nonchalant de cette
rivière. De fait, l’homme bondit à vingt mètres au-dessous de lui.
D’Orsacq, qui avait braqué son revolver, tira. Il y eut un cri. Mais
si l’ennemi était atteint, la blessure ne devait pas être grave, car il
disparut de nouveau.  


Et Jean d’Orsacq ne vit plus rien, ne trouva plus rien,  
D’Orsacq prit un raccourci et gagna un monticule d’où l’on dominait, à un certain endroit, le cours nonchalant de cette rivière. De fait, l’homme bondit à vingt mètres au-dessous de lui.  D’Orsacq, qui avait braqué son revolver, tira. Il y eut un cri. Mais si l’ennemi était atteint, la blessure ne devait pas être grave, car il disparut de nouveau.
n’entendit plus rien.  


D’Orsacq avait un caractère à décisions rapides et à réactions
Et Jean d’Orsacq ne vit plus rien, ne trouva plus rien, n’entendit plus rien.
très nettes. Abandonnant la poursuite, il revint au château où il se
rendit compte que tout était tranquille, que les lumières étaient
éteintes à toutes les chambres, et que sa femme dormait.  


Alors il se retira chez lui et se coucha.  
D’Orsacq avait un caractère à décisions rapides et à réactions très nettes. Abandonnant la poursuite, il revint au château où il se rendit compte que tout était tranquille, que les lumières étaient éteintes à toutes les chambres, et que sa femme dormait.


Le lendemain, ayant interrogé, il sut que l’incident n’avait
Alors il se retira chez lui et se coucha.
réveillé personne, et que le bruit de la détonation n’avait pas été
perçu.  


Il garda donc le silence. À quoi bon parler ?
Le lendemain, ayant interrogé, il sut que l’incident n’avait réveillé personne, et que le bruit de la détonation n’avait pas été perçu.


Il descendit le long de la rivière, jusqu’à une série de grottes
Il garda donc le silence. À quoi bon parler ?
creusées sous les monticules, puis jusqu’au mur qui cernait le
parc. Vaines recherches. Mais, ayant suivi le mur, il arriva devant
une petite grille renforcée de plaques en fer et que clôturait une
ouverture cintrée que l’on n’utilisait jamais. L’individu avait-il
passé par là, à l’aller comme au départ ? Mais, en ce cas, il eût été
nécessaire qu’il eût la clef de cette issue.


Cependant, il y avait des traces de pas dans l’herbe
Il descendit le long de la rivière, jusqu’à une série de grottes creusées sous les monticules, puis jusqu’au mur qui cernait le parc. Vaines recherches. Mais, ayant suivi le mur, il arriva devant une petite grille renforcée de plaques en fer et que clôturait une ouverture cintrée que l’on n’utilisait jamais. L’individu avait-il passé par là, à l’aller comme au départ ? Mais, en ce cas, il eût été nécessaire qu’il eût la clef de cette issue.
environnante…


Vers onze heures, une nouvelle se répandit dans le château. À
Cependant, il y avait des traces de pas dans l’herbe environnante…
cinq cents mètres au-delà du village, on avait trouvé, en travers
de la route nationale, le cadavre d’un homme renversé sans aucun
doute par une automobile. Or, ce cadavre portait au bras gauche,
sous deux mouchoirs qui formaient compresse et qui étaient
rouges de sang, une plaie du fond de laquelle on finit par extraire
une balle de revolver.


Il était à supposer que l’homme, blessé, perdant son sang en
Vers onze heures, une nouvelle se répandit dans le château. À cinq cents mètres au-delà du village, on avait trouvé, en travers de la route nationale, le cadavre d’un homme renversé sans aucun doute par une automobile. Or, ce cadavre portait au bras gauche, sous deux mouchoirs qui formaient compresse et qui étaient rouges de sang, une plaie du fond de laquelle on finit par extraire une balle de revolver.
abondance, était tombé en travers de la route où une automobile  
l’avait écrasé. Mais qui avait tiré cette balle de revolver ?


L’après-midi, rencontrant un des gendarmes, d’Orsacq apprit
Il était à supposer que l’homme, blessé, perdant son sang en abondance, était tombé en travers de la route où une automobile l’avait écrasé. Mais qui avait tiré cette balle de revolver ?
le nom de la victime. C’était un sieur Agénor Bâton, domicilié à
Paris, rue de Grenelle.


D’Orsacq se souvint. Trois ans auparavant, il avait renvoyé de  
L’après-midi, rencontrant un des gendarmes, d’Orsacq apprit le nom de la victime. C’était un sieur Agénor Bâton, domicilié à Paris, rue de Grenelle.
ses bureaux de Paris un sieur Agénor Bâton, employé chez lui
comme homme de peine, et qu’il avait surpris un jour en train de  
fouiller dans ses papiers.  


Était-ce Agénor Bâton son visiteur de la veille, qu’il avait  
D’Orsacq se souvint. Trois ans auparavant, il avait renvoyé de ses bureaux de Paris un sieur Agénor Bâton, employé chez lui comme homme de peine, et qu’il avait surpris un jour en train de fouiller dans ses papiers.
poursuivi et blessé ? Fort probablement.  


Était-ce Agénor Bâton qui avait de nouveau fouillé dans les
Était-ce Agénor Bâton son visiteur de la veille, qu’il avait poursuivi et blessé ? Fort probablement.
tiroirs de ses bureaux de Paris ? Fort probablement.  


Mais alors il aurait fallu qu’il eût :
Était-ce Agénor Bâton qui avait de nouveau fouillé dans les tiroirs de ses bureaux de Paris ? Fort probablement.


1° la clef même des bureaux de Paris et celle de la pièce
Mais alors il aurait fallu qu’il eût :
particulière de d’Orsacq ?


2° la clef de la petite grille du château et celle de la porte de  
1° la clef même des bureaux de Paris et celle de la pièce particulière de d’Orsacq ?
service par où l’on pénétrait dans le sous-sol ?  


En tout, quatre clefs. Était-ce admissible ?  
2° la clef de la petite grille du château et celle de la porte de service par où l’on pénétrait dans le sous-sol ?


Et, d’autre part, que cherchait-il, à Paris ? Que cherchait-il au
En tout, quatre clefs. Était-ce admissible ?
château le soir même où d’Orsacq enfermait les titres dans son
coffre-fort ?  


Toutes ces questions se présentèrent à l’esprit du comte Jean
Et, d’autre part, que cherchait-il, à Paris ? Que cherchait-il au château le soir même où d’Orsacq enfermait les titres dans son coffre-fort ?
d’Orsacq durant les jours suivants, et pendant l’enquête que l’on
fit aux environs. Mais ni la justice ni lui n’aboutirent à la moindre
certitude. La justice ne recueillit aucun renseignement sur
l’existence, sur la famille, et même sur l’identité du personnage.
Était-ce son véritable nom que ce nom d’Agénor Bâton, inscrit sur
une feuille de calepin ? On l’admit, parce qu’il habitait, en effet,
sous ce nom, une mansarde à l’adresse indiquée. Mais on n’en fut
pas très sûr.


Le hasard fit même, comme tout le personnel des d’Orsacq  
Toutes ces questions se présentèrent à l’esprit du comte Jean d’Orsacq durant les jours suivants, et pendant l’enquête que l’on fit aux environs. Mais ni la justice ni lui n’aboutirent à la moindre certitude. La justice ne recueillit aucun renseignement sur l’existence, sur la famille, et même sur l’identité du personnage. Était-ce son véritable nom que ce nom d’Agénor Bâton, inscrit sur une feuille de calepin ? On l’admit, parce qu’il habitait, en effet, sous ce nom, une mansarde à l’adresse indiquée. Mais on n’en fut pas très sûr.
avait été renouvelé, que l’on ne remonta point jusqu’à cet Agénor
Bâton que d’Orsacq avait employé jadis dans ses bureaux de  
Paris.  


D’Orsacq n’était pas homme à se tourmenter pour un
Le hasard fit même, comme tout le personnel des d’Orsacq avait été renouvelé, que l’on ne remonta point jusqu’à cet Agénor Bâton que d’Orsacq avait employé jadis dans ses bureaux de Paris.
problème difficile, ni même à s’y intéresser. Ayant résolu de se
taire sur des incidents qui ne concernaient que lui et qui ne
pouvaient plus avoir de suite, puisque le personnage était mort, il
remit au destin le soin de lui fournir les explications nécessaires,
quand le jour des explications serait venu.  


Pour l’instant, il n’y pensa même plus. L’existence offrait à ce
D’Orsacq n’était pas homme à se tourmenter pour un problème difficile, ni même à s’y intéresser. Ayant résolu de se taire sur des incidents qui ne concernaient que lui et qui ne pouvaient plus avoir de suite, puisque le personnage était mort, il remit au destin le soin de lui fournir les explications nécessaires, quand le jour des explications serait venu.
grand amoureux de la vie des sources d’intérêt constamment
renouvelées qui ne lui permettaient pas de s’attarder au passé.
Christiane allait-elle accepter l’invitation ? Christiane répondrait-elle
à son amour ? Voilà ce qui le passionnait.  


Ce n’est qu’au moment le plus intense du drame inattendu
Pour l’instant, il n’y pensa même plus. L’existence offrait à ce grand amoureux de la vie des sources d’intérêt constamment renouvelées qui ne lui permettaient pas de s’attarder au passé. Christiane allait-elle accepter l’invitation ? Christiane répondrait-elle à son amour ? Voilà ce qui le passionnait.
qui allait atteindre d’Orsacq, à la minute suprême de son  
existence, que la clarté jaillit dans les ténèbres.  


Et à cette minute-là, le drame était si terrifiant que la solution
Ce n’est qu’au moment le plus intense du drame inattendu qui allait atteindre d’Orsacq, à la minute suprême de son existence, que la clarté jaillit dans les ténèbres.
de l’énigme ne pouvait plus influer sur l’inévitable dénouement.  


Les événements qui suivent, relatifs au crime et au vol que  
Et à cette minute-là, le drame était si terrifiant que la solution de l’énigme ne pouvait plus influer sur l’inévitable dénouement.
nous allons raconter, furent si rapides, qu’il ne s’écoula pas vingt
heures entre les péripéties initiales et le coup de théâtre qui mit
fin brusquement à l’instruction ouverte. Lorsque la nuée des
journalistes s’abattit autour du château d’Orsacq, on peut dire
que tout était terminé. Ils se heurtèrent à des grilles closes et à
des consignes de silence.  


À force de recherches patientes, il nous a été possible de
Les événements qui suivent, relatifs au crime et au vol que nous allons raconter, furent si rapides, qu’il ne s’écoula pas vingt heures entre les péripéties initiales et le coup de théâtre qui mit fin brusquement à l’instruction ouverte. Lorsque la nuée des journalistes s’abattit autour du château d’Orsacq, on peut dire que tout était terminé. Ils se heurtèrent à des grilles closes et à des consignes de silence.
reconstituer l’histoire de ces vingt heures avec assez de minutie et  
de certitude pour que l’on aperçoive tous les faits essentiels, et
rien que ces faits ; et pour que l’on entende toutes les paroles qui
concoururent à la découverte de la vérité, et rien que ces paroles.  


Et ainsi, cette étrange aventure, si nonchalante dans son
À force de recherches patientes, il nous a été possible de reconstituer l’histoire de ces vingt heures avec assez de minutie et de certitude pour que l’on aperçoive tous les faits essentiels, et rien que ces faits ; et pour que l’on entende toutes les paroles qui concoururent à la découverte de la vérité, et rien que ces paroles.
court, développement judiciaire, mais si ramassée dans le temps
et dans l’espace, si chargée de psychologie et si troublante par
l’explosion d’instincts ignorés, si logique par l’enchaînement des
faits et si bouleversée par les caprices du hasard, est dévoilée ici
pour la première fois, en sa simplicité et son horreur.  


Ce qu’il y a de plus tragique dans la vie, ce ne sont pas les  
Et ainsi, cette étrange aventure, si nonchalante dans son court, développement judiciaire, mais si ramassée dans le temps et dans l’espace, si chargée de psychologie et si troublante par l’explosion d’instincts ignorés, si logique par l’enchaînement des faits et si bouleversée par les caprices du hasard, est dévoilée ici pour la première fois, en sa simplicité et son horreur.
drames qui naissent de nos seules fautes et de nos seules  
 
passions, mais ceux auxquels le destin semble ajouter,  
Ce qu’il y a de plus tragique dans la vie, ce ne sont pas les drames qui naissent de nos seules fautes et de nos seules passions, mais ceux auxquels le destin semble ajouter, inutilement et méchamment, sa part inhumaine d’extravagance, de folie et de fatalité.
inutilement et méchamment, sa part inhumaine d’extravagance,  
de folie et de fatalité.
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Latest revision as of 22:58, 14 August 2008

<< Le Chapelet rouge >> Première partie.
Chapitre 1




Prologue

Une première énigme se pose.

Après son déjeuner, le comte Jean d’Orsacq déposa un affectueux baiser sur la main que Lucienne, sa femme, lui tendait, et l’avertit qu’il ne rentrerait au château que le lendemain dimanche. Son automobile l’attendait devant le perron. Une heure et demie plus tard, il arrivait dans ses bureaux de Paris, qu’il trouva fermés, comme ils l’étaient chaque samedi.

Tout de suite, il examina les lettres et les documents que son secrétaire, Arnould, avait préparés à son intention. Quelques lignes du secrétaire annonçaient, en outre, que tout marchait bien, et qu’il comptait apporter à d’Orsacq, vers quatre heures, ce que d’Orsacq était venu chercher.

De fait, un moment plus tard, le secrétaire entrait et déposait entre les mains de son patron une large enveloppe.

— Alors, ça y est ? demanda d’Orsacq. L’affaire est réussie ?

— Oui, monsieur.

— Intégralement ?

— Oui, monsieur.

— Tous les titres sont là-dedans ?

— Tous. Je les ai comptés soigneusement. Selon la cote d’hier, cela monte environ à six cent mille francs.

— Parfait, approuva d’Orsacq. Vous avez fort bien conduit cette affaire, et je vous en tiendrai compte. Mais, le silence absolu, n’est ce pas ?

— Le silence absolu.

— Un mot encore. Vous vous rappelez que, à mon dernier passage ici, il y a quinze jours, j’ai eu l’impression qu’on avait ouvert, je ne sais comment, les tiroirs de ce bureau et qu’on avait fouillé dans mes papiers. Votre enquête ne vous a rien révélé à ce propos ?

— Rien, monsieur. Cette pièce est toujours fermée quand vous êtes à la campagne, et en dehors de moi et de la dactylographe, dont je suis sûr, il n’y a que deux employés, et ils n’ont pas la clef de cette pièce.

— Évidemment… Évidemment… J’ai dû me tromper, avoua d’Orsacq. D’ailleurs, rien n’a été pris. Donc…

Resté seul, il ouvrit les tiroirs dont il avait parlé, constata qu’en effet rien n’avait été pris et, glissant sa main jusqu’au fond de l’un d’eux, ramena deux plaques de carton blanc serrées l’une contre l’autre par un élastique. Il ôta l’élastique. Il y avait là une vingtaine de photographies de femmes très belles, les femmes qu’il avait le plus aimées au cours de sa vie aventureuse et dont il avait jusqu’alors conservé fidèlement l’image.

Il s’approcha de la cheminée, remonta le rideau de tôle, alluma son briquet et, avec les vieux papiers accumulés sur la cendre, fit un brasier où il jeta tous les portraits.

Tous les portraits, sauf un. Celui-là, il le contempla longtemps avec une expression passionnée, et murmura « Christiane ! Christiane ! Les autres femmes ne comptent plus maintenant. J’ai jeté au feu tout mon passé. Il n’y a plus que vous, Christiane. »

Il se promena de long en large, puis, s’arrêtant devant la table, il frappa du plat de la main sur le paquet de titres, et dit à haute voix, d’un ton de triomphe et de joie exaltée :

— Je la tiens, maintenant… Je la tiens… Comment m’échapperait-elle ?

Jean d’Orsacq fit quelques courses et alla voir plusieurs personnes. Ses affaires étant terminées plus vite qu’il ne le croyait, il résolut de retourner au château. À neuf heures, il y dînait avec la comtesse d’Orsacq.

Lucienne d’Orsacq était une femme d’environ trente-cinq ans, toujours souffrante, et qui remplaçait la beauté et la grâce, dont elle était dépourvue, par une grande distinction. Elle inspirait à son mari beaucoup de respect, de l’estime pour ses qualités de maîtresse de maison, et de l’admiration pour l’existence loyale qu’elle menait depuis quinze ans qu’ils étaient mariés. Il l’entourait de soins et de prévenances. Jamais il n’aurait consenti à la faire souffrir.

Le soir, ils causèrent un moment. Elle lui dit :

— J’ai reçu les réponses de nos amis Boisgenêt et Vanol. C’est convenu. Ils arriveront une semaine avant l’ouverture de la chasse.

— C’est-à-dire dans quinze jours.

— Exactement. J’attends maintenant la réponse du petit ménage Bresson. Ils sont gais tous deux et mettront de l’animation. Et je pense qu’on pourrait inviter aussi ton ami Debrioux et sa femme.

D’Orsacq tressaillit.

— Bernard et Christiane ? Mais tu sais bien que Debrioux a déjà refusé. C’est un garçon sauvage…

— Oui, mais il adore la chasse, paraît-il, et je téléphonerai à Christiane.

Jean d’Orsacq regarda sa femme. Elle parlait fort simplement. Il était hors de doute qu’elle n’avait pas la moindre arrière-pensée.

Il objecta :

— Ni Bernard ni Christiane Debrioux ne sont bien divertissants.

— Non, Mais il est trop tard pour lancer d’autres invitations et je tiens à ce qu’on soit huit à table et que le château soit au complet, pour la fête que tu veux organiser, huit jours après, dans le parc, avec les gens du village.

— Comme tu voudras, dit-il. Personne plus que toi n’a le sens des réceptions.

Lorsque Lucienne d’Orsacq eut regagné sa chambre, il s’installa, lui, dans la bibliothèque qui lui servait de cabinet de travail. Les banques étant fermées à Paris, il avait apporté la liasse des titres dans une serviette de cuir qu’il n’avait pour ainsi dire pas quittée depuis son arrivée au château.

Ces titres, il les ôta de la serviette et en fit un rouleau qu’il enveloppa d’un morceau de journal et qu’il ficela. Près de lui, dans le mur massif, un placard était creusé où l’on apercevait, par l’embrasure, un énorme et vieux coffre-fort.

Il tira une petite clef de sa poche, puis manœuvra un certain nombre de fois chacun des trois boutons afin de former le chiffre qui commandait la serrure.

La porte fut ouverte. Il déposa le rouleau des titres, referma, et brouilla le chiffre.

Onze heures sonnèrent à l’horloge du château.

II alluma un cigare qu’il fuma lentement, étendu au creux d’un vaste fauteuil. Jamais il ne s’était senti aussi heureux. Bonheur fait de bien-être d’abord. Il était riche, et il savait jouir de sa richesse auprès d’une épouse attentive, dévouée, qui lui avait consacré son existence et qui s’ingéniait à lui épargner tous les soucis de l’existence quotidienne.

Bonheur fait d’espoir aussi. Il aimait cette admirable Christiane Debrioux, comme on n’aime qu’une fois dans sa vie, et, bien qu’il n’eût encore rien obtenu d’elle, il la devinait touchée, obsédée par cet amour fervent, moins forte, plus accessible enfin.

Une heure s’écoula, dans le silence et l’immobilité. Sa rêverie, peu à peu, s’était changée en une somnolence confuse, lorsque, soudain, il fut tourmenté par un léger bruit, qui se renouvela deux fois, trois fois, et qui le contraignit à se réveiller.

Il prêta l’oreille. Cela provenait de la porte à deux battants qui faisait communiquer la bibliothèque avec le grand salon. Il lui sembla qu’on essayait d’ouvrir, tout doucement… Quelqu’un, évidemment, qui ne le savait pas là…

Jean d’Orsacq était d’une bravoure que nul péril ne pouvait troubler. Avec précaution, il éteignit la lumière et se posta. La pièce était obscure, de grands volets de bois bouchant la large, mais unique croisée du fond.

D’une poussée continue, le battant fut entrebâillé et l’ombre plus noire d’une silhouette se profila dans les ténèbres. Le tort du comte d’Orsacq fut de ne pas patienter et d’agir avant que l’homme n’eût franchi le seuil. En réalité, il craignait que Lucienne n’entendît le bruit et ne s’effrayât. Il saisit donc l’individu à la gorge, le fit reculer et le renversa dans le salon.

La lutte fut violente. Lutte silencieuse, acharnée, qui se déroula par terre, presque sur place. Autant par orgueil que par conscience de sa supériorité, d’Orsacq ne voulait pas appeler les domestiques. Pourtant, il se heurtait à une résistance plus grande qu’il ne le croyait.

— Qui es-tu ? grognait-il. Qu’est-ce que tu viens faire ? Parle, et je te lâche. Sinon, tant pis pour toi, si tu reçois un mauvais coup.

Tout son désir eût été d’arracher à l’ennemi quelques secondes de répit et d’allumer l’électricité pour le voir en pleine face. Mais l’autre, sans essayer de prendre l’offensive, se débattait avec une énergie indomptable et une souplesse déconcertante. Il ne cherchait évidemment qu’à échapper à l’étreinte, et à se sauver. D’Orsacq, qui ne s’y trompait pas, augmentait d’autant plus sa pression dans l’espoir d’épuiser l’adversaire et de le mettre hors de combat.

Il n’y parvint pas. Et tout à coup il arriva que l’homme, par une torsion de tout son être, glissa entre ses mains, rampa sur le tapis et parut s’évanouir dans l’ombre.

D’Orsacq se précipita vers un interrupteur, puis s’élança. Il eut juste le temps d’aviser une silhouette qui s’évadait de la salle à manger voisine par le corridor de service.

Il courut. Ce corridor aboutissait à un petit escalier qui descendait au sous-sol. Et, du sous-sol, on pouvait s’enfuir par une porte basse qui donnait dans le jardin. Mais cette porte basse était toujours fermée par un verrou à clef.

Or, il la trouva ouverte.

Dehors, il aperçut, dans la vague clarté que versait un ciel nuageux, la silhouette qui contournait le château. Il la retrouva, sur la droite, au fil d’une allée qui, entre deux pelouses, atteignait une rivière.

D’Orsacq prit un raccourci et gagna un monticule d’où l’on dominait, à un certain endroit, le cours nonchalant de cette rivière. De fait, l’homme bondit à vingt mètres au-dessous de lui. D’Orsacq, qui avait braqué son revolver, tira. Il y eut un cri. Mais si l’ennemi était atteint, la blessure ne devait pas être grave, car il disparut de nouveau.

Et Jean d’Orsacq ne vit plus rien, ne trouva plus rien, n’entendit plus rien.

D’Orsacq avait un caractère à décisions rapides et à réactions très nettes. Abandonnant la poursuite, il revint au château où il se rendit compte que tout était tranquille, que les lumières étaient éteintes à toutes les chambres, et que sa femme dormait.

Alors il se retira chez lui et se coucha.

Le lendemain, ayant interrogé, il sut que l’incident n’avait réveillé personne, et que le bruit de la détonation n’avait pas été perçu.

Il garda donc le silence. À quoi bon parler ?

Il descendit le long de la rivière, jusqu’à une série de grottes creusées sous les monticules, puis jusqu’au mur qui cernait le parc. Vaines recherches. Mais, ayant suivi le mur, il arriva devant une petite grille renforcée de plaques en fer et que clôturait une ouverture cintrée que l’on n’utilisait jamais. L’individu avait-il passé par là, à l’aller comme au départ ? Mais, en ce cas, il eût été nécessaire qu’il eût la clef de cette issue.

Cependant, il y avait des traces de pas dans l’herbe environnante…

Vers onze heures, une nouvelle se répandit dans le château. À cinq cents mètres au-delà du village, on avait trouvé, en travers de la route nationale, le cadavre d’un homme renversé sans aucun doute par une automobile. Or, ce cadavre portait au bras gauche, sous deux mouchoirs qui formaient compresse et qui étaient rouges de sang, une plaie du fond de laquelle on finit par extraire une balle de revolver.

Il était à supposer que l’homme, blessé, perdant son sang en abondance, était tombé en travers de la route où une automobile l’avait écrasé. Mais qui avait tiré cette balle de revolver ?

L’après-midi, rencontrant un des gendarmes, d’Orsacq apprit le nom de la victime. C’était un sieur Agénor Bâton, domicilié à Paris, rue de Grenelle.

D’Orsacq se souvint. Trois ans auparavant, il avait renvoyé de ses bureaux de Paris un sieur Agénor Bâton, employé chez lui comme homme de peine, et qu’il avait surpris un jour en train de fouiller dans ses papiers.

Était-ce Agénor Bâton son visiteur de la veille, qu’il avait poursuivi et blessé ? Fort probablement.

Était-ce Agénor Bâton qui avait de nouveau fouillé dans les tiroirs de ses bureaux de Paris ? Fort probablement.

Mais alors il aurait fallu qu’il eût :

1° la clef même des bureaux de Paris et celle de la pièce particulière de d’Orsacq ?

2° la clef de la petite grille du château et celle de la porte de service par où l’on pénétrait dans le sous-sol ?

En tout, quatre clefs. Était-ce admissible ?

Et, d’autre part, que cherchait-il, à Paris ? Que cherchait-il au château le soir même où d’Orsacq enfermait les titres dans son coffre-fort ?

Toutes ces questions se présentèrent à l’esprit du comte Jean d’Orsacq durant les jours suivants, et pendant l’enquête que l’on fit aux environs. Mais ni la justice ni lui n’aboutirent à la moindre certitude. La justice ne recueillit aucun renseignement sur l’existence, sur la famille, et même sur l’identité du personnage. Était-ce son véritable nom que ce nom d’Agénor Bâton, inscrit sur une feuille de calepin ? On l’admit, parce qu’il habitait, en effet, sous ce nom, une mansarde à l’adresse indiquée. Mais on n’en fut pas très sûr.

Le hasard fit même, comme tout le personnel des d’Orsacq avait été renouvelé, que l’on ne remonta point jusqu’à cet Agénor Bâton que d’Orsacq avait employé jadis dans ses bureaux de Paris.

D’Orsacq n’était pas homme à se tourmenter pour un problème difficile, ni même à s’y intéresser. Ayant résolu de se taire sur des incidents qui ne concernaient que lui et qui ne pouvaient plus avoir de suite, puisque le personnage était mort, il remit au destin le soin de lui fournir les explications nécessaires, quand le jour des explications serait venu.

Pour l’instant, il n’y pensa même plus. L’existence offrait à ce grand amoureux de la vie des sources d’intérêt constamment renouvelées qui ne lui permettaient pas de s’attarder au passé. Christiane allait-elle accepter l’invitation ? Christiane répondrait-elle à son amour ? Voilà ce qui le passionnait.

Ce n’est qu’au moment le plus intense du drame inattendu qui allait atteindre d’Orsacq, à la minute suprême de son existence, que la clarté jaillit dans les ténèbres.

Et à cette minute-là, le drame était si terrifiant que la solution de l’énigme ne pouvait plus influer sur l’inévitable dénouement.

Les événements qui suivent, relatifs au crime et au vol que nous allons raconter, furent si rapides, qu’il ne s’écoula pas vingt heures entre les péripéties initiales et le coup de théâtre qui mit fin brusquement à l’instruction ouverte. Lorsque la nuée des journalistes s’abattit autour du château d’Orsacq, on peut dire que tout était terminé. Ils se heurtèrent à des grilles closes et à des consignes de silence.

À force de recherches patientes, il nous a été possible de reconstituer l’histoire de ces vingt heures avec assez de minutie et de certitude pour que l’on aperçoive tous les faits essentiels, et rien que ces faits ; et pour que l’on entende toutes les paroles qui concoururent à la découverte de la vérité, et rien que ces paroles.

Et ainsi, cette étrange aventure, si nonchalante dans son court, développement judiciaire, mais si ramassée dans le temps et dans l’espace, si chargée de psychologie et si troublante par l’explosion d’instincts ignorés, si logique par l’enchaînement des faits et si bouleversée par les caprices du hasard, est dévoilée ici pour la première fois, en sa simplicité et son horreur.

Ce qu’il y a de plus tragique dans la vie, ce ne sont pas les drames qui naissent de nos seules fautes et de nos seules passions, mais ceux auxquels le destin semble ajouter, inutilement et méchamment, sa part inhumaine d’extravagance, de folie et de fatalité.