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| === Chapitre 5 ===
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| — Enfin, nous y sommes, marmotta M. Rousselain. Mais,
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| fichtre ça n’a pas été sans peine !
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| Le substitut s’étonna :
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| — Mais qu’est-ce que c’est que cette charge nouvelle,
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| écrasante, dont vous avez parlé ?
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| — Une blague, dit froidement M. Rousselain. On n’a rien
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| trouvé du tout. Seulement, n’est-ce pas, il fallait brusquer les
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| choses, affoler Mme Debrioux et la contraindre à sauter
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| l’obstacle, à parler.
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| — Le coup n’est pas très catholique…
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| — Qu’importe, il a réussi. Qui veut la fin veut les moyens.
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| Ainsi, grâce à l’habileté extraordinaire de M. Rousselain, la
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| bataille se livrait non plus entre la justice et Christiane, mais
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| entre Christiane et l’homme qu’elle visait si clairement depuis
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| quelques minutes, et qu’elle traitait soudain en ennemi mortel.
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| Placée devant l’arrestation de son mari, forcée d’y consentir ou
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| d’accuser, ne discernant pas la manœuvre de M. Rousselain,
| |
| Christiane accusait hardiment, férocement. De tout son être, dans
| |
| un élan irrésistible, sans plus s’occuper des magistrats, elle
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| s’engageait à fond contre d’Orsacq comme si elle était maîtresse
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| de la réalité, et résolue à la faire prévaloir par tous les moyens.
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| Elle demeura quelques secondes immobile, le bras tendu vers
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| celui qu’elle accusait, le visage implacable, et elle redit, à voix
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| basse :
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| — C’est lui… je jure que c’est lui…
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| D’Orsacq ne recula pas. Décontenancé d’abord par la violence
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| de l’attaque, abasourdi par cette accusation qui lui semblait
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| inexplicable, il y répondit soudain avec la même fougue exaspérée
| |
| et sans chercher à mesurer ses paroles :
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| — Mais vous êtes folle ! Moi ! Moi ! le meurtrier de ma
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| femme ! Qu’est-ce que vous prétendez là ! Vous ne savez donc
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| plus ce que vous dites ? Moi, l’assassin ?
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| — Oui, vous, Jean d’Orsacq
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| — Mais si j’étais coupable, vous le seriez au même titre que
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| moi, puisque nous ne nous sommes pas quittés durant tout le
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| cours de la soirée !
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| — Vous l’avez tuée ! Vous l’avez tuée ! redisait-elle
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| inlassablement.
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| Il la brutalisa :
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| — Depuis quelques instants, vous vous démentez sans cesse.
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| Votre conduite n’est que fausses manœuvres et contradictions.
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| Pourquoi tantôt, il n’y a pas deux heures, m’avez-vous demandé
| |
| secours pour sauver votre mari ?
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| — C’était vous, et je le savais depuis ce matin, depuis votre
| |
| réquisitoire abominable contre Bernard, depuis que vous avez
| |
| essayé de l’avilir à mes yeux, j’ai compris que c’était la suite du
| |
| plan de ruine et de déshonneur que vous poursuiviez. Et je me
| |
| suis méfiée de vous. Je n’avais aucune preuve, mais puisque vous
| |
| l’accusiez ce ne pouvait être que vous.
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| — Cependant, vous évitiez son regard. D’instinct, vous l’avez
| |
| cru coupable.
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| — Pas une seconde, vous entendez, pas une seconde je n’ai cru
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| à cette possibilité. Mais tout de suite, j’ai senti que le meilleur
| |
| moyen de sauver Bernard, c’était de le renier d’abord, et de me
| |
| rapprocher de celui qui l’accusait. C’est pourquoi après avoir bien
| |
| réfléchi, après avoir évoqué toutes vos paroles et tous vos actes de
| |
| cette soirée, c’est pourquoi je vous ai demandé cet entretien, tout
| |
| à l’heure, oui… pour tâcher de voir clair en vous et de vous mettre
| |
| en défaut. Ah ! quand vous m’avez dit votre rencontre avec
| |
| Gustave avant le dîner et que j’ai prétendu qu’il était aussi dans le
| |
| vestibule, le soir, et qu’il se dissimulait, quelle joie de vous voir
| |
| tomber dans le piège ! C’était naturel, cependant. Vous aviez
| |
| constaté avec effroi que votre accusation de vol entraînait celle de
| |
| l’assassinat, et vous cherchiez une manière quelconque pour
| |
| détourner les soupçons sur le premier venu. Ce premier venu, je
| |
| vous l’offris, c’était Gustave.
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| — C’était Gustave parce que je l’avais vu ! Et tout le reste n’est
| |
| que mensonge d’Amélie !
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| — Ce n’est pas vrai ! s’exclama Christiane. C’est vous qui
| |
| mentiez. Et je vous tenais dès lors. Je savais, je savais ! Si vous
| |
| mentiez, si vous inventiez un coupable, pouvais-je douter ?
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| — Douter de quoi ?
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| — De votre crime.
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| — Ainsi j’aurais tué ma femme ?
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| — Oui, oui, oui.
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| — Dans quel but ?
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| — Pour vous libérer.
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| — Pourquoi me libérer ?
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| — Pour me conquérir ! Pour me prendre !
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| Il éclata de rire, d’un rire nerveux et méchant :
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| — Vous prendre ? Mais vous étiez à moi ! La lutte était finie
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| entre nous. Quand je vous ai renversée sur ce fauteuil, hier soir,
| |
| quand je vous tenais dans mes bras, vous étiez la plus
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| consentante des maîtresses…
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| Bernard se précipita sur lui en criant :
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| — Misérable ! Qu’est-ce que tu oses dire ? Christiane, ta
| |
| maîtresse ? Ah ! misérable !…
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| Il leva la main… Les deux magistrats, qui s’étaient dressés
| |
| aussitôt, n’eurent que le temps de lui saisir le bras. Christiane le
| |
| menaçait du regard et du geste, et balbutiait la même injure :
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| — Misérable ! Misérable !
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| Ce à quoi il répondait en ricanant :
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| — La plus consentante… je l’affirme… un homme comme moi
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| ne s’y trompe pas… Pourquoi aurais-je tué ? Dans huit jours, dans
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| quinze jours, vous veniez à moi, de vous-même… Oui, Bernard,
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| quoi que tu fasses, quoi que tu dises, j’ai senti qu’elle
| |
| s’abandonnait dans mes bras.
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| Entre les deux hommes, c’était un déchaînement de haine qui
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| bouleversait leurs visages, et Christiane était soulevée de la même
| |
| exécration.
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| — Misérable ! m’abandonner, moi, entre vos bras ! Comment
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| osez-vous ?
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| M. Rousselain frappa du pied, et s’écria :
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| — Qu’on se taise ! Monsieur d’Orsacq, reprenez votre place et
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| laissez Mme Debrioux achever sa déposition. Si vous n’êtes pas
| |
| coupable, comme je veux le croire, que craignez-vous
| |
| d’accusations que vous savez sans fondement ? Il faut des
| |
| preuves, et des preuves formelles. Au cas où elle ne pourrait pas
| |
| les fournir, personne ici n’ignore contre qui son intervention se
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| retournerait.
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| Le silence s’établit. La scène, d’ailleurs, ne pouvait se
| |
| maintenir à ce degré d’acuité. D’Orsacq regarda un instant la
| |
| figure méconnaissable de Christiane, puis attendit, de nouveau
| |
| impassible. Boisgenêt lui parlait à voix basse, et semblait le
| |
| morigéner. À ce moment, le substitut ayant effleuré par hasard la
| |
| main du juge, fut stupéfait de la sentir glacée.
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| — Oui, c’est ainsi, murmura M. Rousselain, le gros bonhomme
| |
| que je suis se laisse toujours prendre à ces crises de la passion.
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| Mais jamais comme aujourd’hui, je n’ai eu le frisson du tragique
| |
| et de la fatalité. Est-il possible qu’il ait tué sa femme, et
| |
| comment ? Par quel subterfuge ?
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| Tout haut, il ordonna :
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| — Parlez, madame. Et que vos paroles s’adressent directement
| |
| à moi. Pas d’injures inutiles. Des faits.
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| Christiane s’était dominée. Si palpitante qu’elle dût être au
| |
| fond d’elle-même, rien ne trahissait plus son agitation et sa fièvre.
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| Elle prononça :
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| — Les faits ont souvent besoin d’être expliqués, monsieur le
| |
| Juge d’instruction. M. d’Orsacq vient d’insinuer contre moi une
| |
| chose tellement odieuse que je désire y répondre sans retard.
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| C’est un point sur lequel j’ai le droit d’être entendue.
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| — Expliquez-vous, dit vivement M. Rousselain, toujours avide
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| de confidences féminines.
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| — Je serai d’autant plus sincère que mon mari pourra juger
| |
| ma conduite. Monsieur le Juge d’instruction, j’ai toujours été la
| |
| femme la plus honnête. Je n’y ai aucun mérite. Ma nature exige
| |
| l’ordre, la propreté, la clarté, l’équilibre. Tout ce qui est équivoque
| |
| et louche me répugne. Mon mari, pour qui j’éprouve une affection
| |
| et une estime profondes, n’a rien à me reprocher, ni arrièrepensée,
| |
| ni regret inconscient. Lorsque M. d’Orsacq a commencé à
| |
| me faire la cour, cet hiver, je n’ai rien dit, parce qu’une femme qui
| |
| ne ressent pas même l’ombre d’une tentation, a le droit de se
| |
| taire. Et je me suis tue encore, lorsque Bernard, pour des raisons
| |
| que j’ignorais, a voulu se rendre à l’invitation de M. et
| |
| Mme d’Orsacq. Je n’ai pas l’habitude de le contrarier. Il désirait
| |
| venir. Je l’ai suivi.
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| Christiane respira un moment. Pour la première fois, ses yeux
| |
| se posèrent sur les yeux de son mari. Puis elle continua :
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| — La semaine, au château, se passa très bien. Cependant, la
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| cour de M. d’Orsacq se faisait plus pressante. Aurais-je dû partir ?
| |
| Non, puisque je n’éprouvais aucune gêne. Ce n’est qu’avant-hier,
| |
| samedi, que cette possibilité de départ a surgi dans mon esprit
| |
| sans toutefois que je fusse contrainte de l’examiner. Mais hier,
| |
| M. d’Orsacq m’y obligeait, et tout de suite, je sentis la menace du
| |
| danger… Le soir vint. On sortit dans le parc. Tu te rappelles,
| |
| Bernard, je t’ai prié de nous accompagner. Au bord de la rivière, il
| |
| resta seul avec moi, puis m’entraîna dans l’ancien pigeonnier où
| |
| Boisgenêt allait nous rejoindre, puis me força, en me tenant par le
| |
| poignet et en dominant ma volonté, à venir dans cette pièce.
| |
| J’étais exaspérée. Je me raidissais contre son influence… Et je lui
| |
| dis ma résolution inflexible de partir. Alors, il essaya de me
| |
| prendre dans ses bras… Il y eut lutte entre nous… Je me dégageai,
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| et tombai dans ce fauteuil en pleurant. C’est tout.
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| Christiane hésita. Un afflux de sang colorait son visage. En
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| dire davantage, c’était peut-être montrer à nu les parties les plus
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| secrètes de son âme. Elle reprit :
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| — C’est tout. Cela ne dura pas plus de trente ou quarante
| |
| secondes, et je n’ai pas à rougir. Il n’y a eu en moi ni trouble
| |
| sensuel ni défaillance de volonté… tout au plus… tout au plus une
| |
| sorte d’étourdissement nerveux… le désarroi d’une femme aux
| |
| abois… il faut considérer que l’on me poursuivait depuis des
| |
| heures… que j’étais épuisée par la lutte et que je craignais un
| |
| scandale. Ma détresse physique fut donc toute naturelle. Or, c’est
| |
| cela que M. d’Orsacq appelle mon consentement. Mon
| |
| consentement à quoi ? À son désir ? À ses caresses ? Ah ! Bernard,
| |
| je te le jure, quand il a essayé de me prendre la bouche, j’ai
| |
| retrouvé toutes mes forces… Mais ne riez donc pas, vous ! s’écriat-
| |
| elle en avançant de nouveau vers Jean d’Orsacq avec ses poings
| |
| serrés et une expression impitoyable. Ne riez pas !
| |
| Vous le savez bien, que j’étais aussi loin de vous que je le suis
| |
| maintenant. Déjà, d’ailleurs, vous cherchiez une autre voie pour
| |
| m’atteindre. Et déjà vous étiez conduit, sans le savoir, vers l’acte
| |
| que vous avez commis.
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| D’Orsacq la regarda sans baisser la tête. Il ne riait plus. Elle le
| |
| quitta des yeux, et, s’adressant à M. Rousselain :
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| — Monsieur le Juge d’instruction, trois obstacles le séparaient
| |
| de moi : Mme d’Orsacq, mon mari et ma volonté. S’il avait cru à
| |
| l’effondrement de ma volonté, il n’aurait pas frappé sa femme, et,
| |
| plus tard, il n’aurait pas tenté de perdre mon mari. Mais il n’y a
| |
| pas cru. Une demi-minute d’étourdissement, ce n’est tout de
| |
| même pas une défaillance. Non, il n’y a pas cru. Déjà, comme je
| |
| viens de le dire, d’autres choses se produisaient, et, tout en
| |
| restant, au fond de lui, en plein délire, il apparut soudain
| |
| raisonnable, presque grave, songeur en tout cas. Que se passaitil
| |
| ? Ceci, simplement M. d’Orsacq apprenait que l’on avait aperçu
| |
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| Mme d’Orsacq, seule, sous la pluie, et qui franchissait le vieux
| |
| pont, glissant et vermoulu, de la cascade.
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| L’insinuation était effroyable. M. Rousselain en frissonna.
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| Cependant, elle ne provoqua en M. d’Orsacq aucune réaction.
| |
| Étrange confrontation des trois acteurs du drame. Il semblait
| |
| qu’entre eux la force d’attaque ou de riposte était épuisée.
| |
| L’inexorable Christiane, que rien ne pouvait plus arrêter, parlait
| |
| sans emportement et paraissait poursuivre, plutôt qu’un
| |
| réquisitoire, une démonstration irréfutable par sa logique et sa
| |
| netteté.
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| — C’est là, pour la première fois, dit-elle, que, à son insu, s’est
| |
| glissée l’idée, encore informe, de la libération possible. Un
| |
| hasard, un pied qui trébuche, une planche qui cède, et tout est
| |
| fini. Dès lors, il fallait me remettre en confiance. Il s’apaisa. Jeté
| |
| inconsciemment dans ce vertige des idées mauvaises auxquelles
| |
| un homme de sa nature ne sait pas résister, il attendit. Et il advint
| |
| que tous les événements semblèrent faire pencher le destin de ce
| |
| côté. On sut que Mme d’Orsacq se trouvait dans sa chambre. On
| |
| sut qu’elle s’y trouvait tandis que l’homme ouvrait le coffre-fort de
| |
| cette pièce. Et l’on évoqua aussitôt la rencontre, la lutte, le
| |
| meurtre peut-être. Vous voyez, monsieur le Juge d’instruction,
| |
| comme l’esprit de M. d’Orsacq se fixait, malgré lui, sur une idée
| |
| obsédante contre laquelle il se débattait. Il n’espérait pas, mais la
| |
| vision s’imposait. La supposition devenait une réalité.
| |
| « Et c’est ainsi que la chose s’effectua et qu’elle s’effectua dans
| |
| des conditions qui devaient rendre ce drame incompréhensible.
| |
| Lorsque M. d’Orsacq fit les premiers pas vers l’escalier, nous
| |
| étions tous persuadés que, s’il trouvait ouverte la porte du
| |
| boudoir, c’est que Mme d’Orsacq avait été tuée depuis une heure.
| |
| Or, elle vivait !
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| « Oui, elle vivait. L’agression que nous avions imaginée
| |
| n’avait pas encore eu lieu. C’est alors seulement qu’elle se
| |
| produisit. Elle se produisit à cette seconde-là, et pas avant. Quand
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| le crime fut découvert, comment aurions-nous pu imaginer qu’il
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| se commettait… sous nos yeux ?
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| La voix de Christiane s’était ralentie. Elle paraissait n’avoir
| |
| plus d’énergie pour continuer. Ses paroles se prolongèrent dans
| |
| un silence terrifiant.
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| Ce fut Boisgenêt qui le rompit. Il scanda fortement, martelant
| |
| ses mots de gestes saccadés :
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| — Tout cela est faux. J’étais là… J’aurais bien vu !
| |
| — Vous auriez pu ne pas voir le geste, s’il a été accompli une
| |
| seconde avant, rectifia M. Rousselain.
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| — Mais nous sommes entrés ensemble, et Mme d’Orsacq, déjà
| |
| frappée, était morte.
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| — Comment le savez-vous ?
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| — Ses mains étaient froides. Je jure…
| |
| — Ne jure pas, Boisgenêt, dit Jean d’Orsacq.
| |
| Il était venu s’asseoir sur un fauteuil près de la table. Un
| |
| instant, il se cacha la figure entre ses mains, comme s’il ne voulait
| |
| pas qu’on en aperçût l’atroce convulsion. Et, de fait, il réapparut
| |
| avec un masque dur, contracté, que rien ne pouvait plus altérer
| |
| davantage, ni pacifier.
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| Allait-il se résoudre à l’aveu ? ou bien opposer un démenti ?
| |
| ou bien argumenter ? Si solide que fût l’enchaînement des faits
| |
| présentés par Christiane, tout restait, au fond, dans le domaine de
| |
| l’hypothèse… De preuves matérielles, de preuves judiciaires,
| |
| aucune. C’était une formule psychologique, l’exposition des états
| |
| d’esprit par lesquels avait dû, très probablement, passer Jean
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| d’Orsacq. Mais rien ne laissait prévoir qu’une enquête plus serrée
| |
| aboutirait à des résultats plus formels. Jusqu’à la dernière
| |
| minute, la solution dépendait de la position qu’il allait prendre.
| |
| Quelle angoisse serra le cœur de M. Rousselain ! Bernard et
| |
| Christiane semblaient harassés. Boisgenêt avait saisi son ami aux
| |
| épaules et fixait ses yeux sur lui, comme pour lui imposer sa
| |
| volonté de silence.
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| — Monsieur le Juge d’instruction, dit Jean d’Orsacq, du
| |
| premier mot jusqu’au dernier, l’accusation de Mme Debrioux est
| |
| véridique. Je ne sais pas pourquoi je lutte, pourquoi je me
| |
| défends et pourquoi j’attaque depuis ce matin. En tuant ma
| |
| pauvre femme, je me suis tué moi-même… Seulement, n’est-ce
| |
| pas… on espère toujours quelque miracle et on se rattache à
| |
| toutes les branches, alors qu’on sait que tout est fini. Un instant
| |
| j’ai pu croire à quelque chose, tantôt… Mme Debrioux avait l’air
| |
| plus doux, plus proche… Peut-être l’avenir pourrait-il réparer un
| |
| peu du passé maudit. Elle seule aurait pu me sauver… Mais elle se
| |
| jouait de moi et me tendait un piège. Alors à quoi bon ? J’ai senti
| |
| sa haine tout à l’heure, à un tel point que l’aveu est une délivrance
| |
| pour moi.
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| Elle murmura :
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| — Je n’ai aucune haine contre vous.
| |
| — Dites que vous n’en avez plus parce que je suis vaincu et
| |
| que votre mari est sauvé…
| |
| Après un moment de silence, il reprit d’une voix sourde, où il
| |
| n’y avait même pas d’émotion, même pas de tristesse, rien qu’un
| |
| accablement sans bornes :
| |
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| — Je l’ai trop aimée. Et je le lui cachais en partie… sans quoi
| |
| elle m’aurait chassé… Mme d’Orsacq a tout deviné, elle, et c’est
| |
| pourquoi, sans aucun doute, elle a eu peur et m’a trahi… Et puis,
| |
| non, ce n’est pas de la trahison. Je me rends compte maintenant
| |
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| de toute la vérité. Ma pauvre Lucienne m’aimait à sa manière,
| |
| mais avec une affection soupçonneuse. Elle devait m’épier dans
| |
| l’ombre et surveiller ma vie privée, et elle avait pour cela des
| |
| espions qui fouillaient dans mes papiers à Paris. J’en ai connu un.
| |
| Il y a quelques semaines, il est venu ici, un soir où elle croyait que
| |
| je ne serais pas là. Il est venu évidemment pour recevoir des
| |
| ordres, peut-être pour prendre les titres. Elle lui avait donné
| |
| toutes les clefs du château, et elle lui aurait donné celles du
| |
| coffre-fort… Elle devait collectionner toutes les clefs en double…
| |
| une manie. Et, après cet individu, c’est Gustave qui fut son agent
| |
| secret… Oui, elle devait craindre mon départ, et elle n’a pas voulu
| |
| que Mme Debrioux fût ruinée, croyant sans doute que mon action
| |
| serait bien forte sur une femme ruinée.
| |
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| Il parlait de plus en plus bas, au point qu’on pouvait à peine
| |
| l’entendre.
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| — Elle avait raison d’avoir peur… J’aimais Christiane comme
| |
| un fou… comme on n’a pas le droit d’aimer… Hier, quand j’ai cru
| |
| à ma victoire sur elle, j’ai perdu la tête. Étais-je réellement
| |
| victorieux ? Oui, je le crois… Elle a faibli. Mais elle s’est reprise
| |
| aussitôt… Et alors… alors comment consentirait-elle jamais ? La
| |
| reverrais-je ? Jamais je n’ai souffert ainsi… Et voilà que, dans ce
| |
| même temps où ma raison m’échappait, voilà que, peu à peu, il
| |
| me semblait, et il nous semblait à tous, que ma femme s’enfonçait
| |
| dans les ténèbres… qu’elle s’éloignait de la vie… jusqu’à n’être
| |
| plus, peut-être.
| |
| Il redressa son buste qui s’inclinait, et il enfla la voix.
| |
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| — Il y a une chose qu’on vous a dite, et à laquelle je vous
| |
| demande de croire, monsieur le Juge d’instruction… et vous tous
| |
| aussi, qui m’écoutez. C’est que, jamais l’idée du crime ne m’avait
| |
| effleuré. Jamais je n’aurais admis ma libération à ce prix-là. En
| |
| montant cet escalier, je souhaitais, oh ! avec quelle sincérité,
| |
| trouver ma femme vivante. Mais tout de même… tout de même, il
| |
| y avait en moi l’affreuse vision de la mort, associée à ma passion.
| |
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| Alors, quand je l’ai vue vivante, me regardant avec des yeux
| |
| effrayés, alors… alors… aveuglément, de tout mon instinct, je me
| |
| suis rué contre l’obstacle qui se dressait une nouvelle fois devant
| |
| mon bonheur. Comment l’ai-je pu ?… Je ne sais pas… cela a duré
| |
| une seconde de fureur et de folie… J’ai sombré dans un abîme.
| |
| Quand j’ai vu clair, l’acte était accompli. Est-ce possible ? Est-ce
| |
| possible que j’aie tué ?… On peut donc agir à son insu… contre sa
| |
| volonté ?…
| |
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| Il se tut. Aucun des muscles de son visage ne tressaillait. Il se
| |
| livrait sans réticence ni réserve. Rien ne lui importait plus.
| |
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| |
| Et l’on sentait l’absolue, la profonde vérité de son explication.
| |
| Réellement l’acte lui avait échappé des mains. Il avait tué sans le
| |
| vouloir, sans le savoir, en dehors de lui et de sa conscience.
| |
|
| |
| M. Rousselain se pencha vers le substitut pour se mettre
| |
| d’accord avec lui sur la décision à prendre. Puis il alla vers la
| |
| porte et s’entretint avec le brigadier de gendarmerie.
| |
| L’entrée de celui-ci réveilla d’Orsacq de sa torpeur. Il
| |
| considéra le brigadier qui approchait, et se rendit compte de ce
| |
| qui allait se passer.
| |
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| |
| — Un instant, monsieur le Juge d’instruction, dit-il
| |
| doucement. Comme c’est moi qui avait détourné l’argent qui était
| |
| dans ce coffre, je vous prierai de le laisser à Bernard Debrioux qui
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| en est le véritable propriétaire, et peut-être trouverez-vous juste
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| de lui assurer une indemnité égale à titre de dommages-intérêts
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| pour le tort que je lui ai causé.
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| — Je n’accepte pas un sou, déclara Bernard.
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| — C’est donc que tu ne me pardonnes pas.
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| — Si, affirma l’autre spontanément, et il lui tendit la main.
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| — Un mot encore, le dernier. Je demande que l’arrestation ait
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| lieu près de l’endroit où j’ai frappé, au pied du lit où dort ma
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| pauvre femme. Ce sera le pardon et l’adieu…
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| M. Rousselain hésita, puis fit signe au brigadier
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| d’accompagner d’Orsacq. Lui-même, d’ailleurs, et le substitut se
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| disposèrent à les suivre.
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| Jean d’Orsacq monta lentement les premières marches,
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| comme il avait fait la veille au soir, si peu d’heures auparavant !
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| Mais il n’était pas à moitié de l’escalier qu’il bondit, atteignit
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| le boudoir en quelques enjambées et disparut. Les magistrats et
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| Boisgenêt, devinant le dénouement, se précipitèrent.
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| Trop tard. Une détonation retentit. Quand ils arrivèrent dans
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| la chambre de la morte, d’Orsacq gisait sur le tapis, son revolver
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| en main.
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| Quelques soubresauts. Il ne bougea plus.
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| Ils firent tous le signe de la croix. Bernard et Christiane
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| s’agenouillèrent.
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| — Je le veillerai, cette nuit, déclara Christiane.
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| Son mari lui baisa le front.
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| — Tout ce que tu décideras, je l’approuve d’avance.
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| Elle ferma les yeux du mort, saisit le chapelet rouge qu’il
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| tenait de sa main libre, et murmura :
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| — Je le mettrai dans son cercueil.
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| ÉPILOGUE
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| Une demi-heure après, Vanol et le ménage Bresson prenaient
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| la fuite. N’ayant pas trouvé le chauffeur, ils avaient entassé leurs
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| bagages sur une brouette qu’ils poussèrent eux-mêmes jusqu’à la
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| gare. Ils marchaient sans se retourner, comme des gens qui se
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| sauvent d’un lieu ravagé par la peste et le choléra.
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| Vanol était dans un état de rage indescriptible, lequel, ne
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| pouvant s’exprimer en phrases précises, se manifestait par des
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| gestes de fureur qui signifiaient évidemment : « On n’invite pas
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| les gens dans ces conditions-là ! Il y a des choses qui ne se font
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| pas !… »
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| Les deux magistrats attendirent le retour du médecin-légiste.
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| Boisgenêt envoya des télégrammes aux familles et amis du comte
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| et de la comtesse. Il se chargeait d’organiser les funérailles, puis
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| de fermer le château. Les scellés allaient y être apposés. Dans la
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| chambre où les deux morts étaient étendus l’un près de l’autre,
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| Christiane, à genoux, priait. Elle et son mari avaient décidé de
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| passer la nuit au château. Lorsqu’elle écartait les mains de ses
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| yeux, on voyait sa figure baignée de larmes.
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| Bernard Debrioux, les deux magistrats et Boisgenêt, restaient
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| dans la bibliothèque. M. Rousselain dit à Boisgenêt :
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| — Vous savez, monsieur, que mon devoir serait de vous
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| inculper ?
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| — Hein ? dit le vieux garçon terrifié.
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| — Dame ! complicité d’assassinat.
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| — Comment ! complice, moi ? complice d’un homme dont
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| j’ignorais le crime ?
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| — Dont vous connaissiez le crime, M. Boisgenêt. Vous n’avez
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| pas vu le coup de poignard, peut-être, mais l’attitude de
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| M. d’Orsacq vous a renseigné, et l’accord entre vous deux fut
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| immédiat. Vous avez recouvert la victime d’une couverture et
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| vous avez empêché qu’on ne la touchât. Sans quoi, on n’eût pas
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| manqué de voir que le meurtre venait d’être commis. Donc,
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| complicité effective. Par-dessus le marché, faux témoignage en ce
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| qui concerne Gustave. Votre cas n’est pas bon.
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| — Mais, voyons, monsieur le Juge d’instruction, il serait
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| inadmissible…
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| — Allons, ne vous frappez pas. L’action publique se trouve
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| éteinte par suite du décès de M. d’Orsacq. Tout de même, méfiezvous
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| pour l’avenir.
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| — Mais, monsieur le Juge d’instruction, une affaire comme
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| celle-là ne se présente pas deux fois. Heureusement ! Pour ma
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| part, depuis vingt-quatre heures, je ne vis plus.
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| — Combien, diable, avait-il reçu pour prix de son silence ? dit
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| tout bas M. Rousselain au substitut. Cent mille francs ? Deux cent
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| mille francs ? S’il y a eu chèque il aura peut-être quelque mal à
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| toucher… J’y veillerai.
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| Puis, se tournant vers Bernard, il lui dit :
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| — Quant à vous, monsieur Debrioux, il vous sera facile, n’estce
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| pas, de prouver qu’il y a eu, de la part de M. d’Orsacq
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| manœuvre frauduleuse pour mettre la main sur vos titres ?
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| — Oui, monsieur le Juge d’instruction. Je puis dire à présent
| |
| que la preuve m’en avait été envoyée par Mme d’Orsacq, laquelle
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| l’avait trouvée par hasard. Mais je ne consentirai jamais à ce que
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| la mémoire de M. d’Orsacq…
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| — Ne craignez rien. M. le substitut et moi, nous nous sommes
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| mis d’accord pour qu’on ne sache de l’affaire que ce qu’on n’en
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| peut cacher. Il y a eu meurtre puis suicide, et, je le répète, l’action
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| de la justice est éteinte. Je vous demanderai simplement de
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| m’apporter le document qui vous met à l’abri de toute
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| réclamation.
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| Les deux magistrats firent une dernière promenade aux
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| abords de l’eau. Comme ils arrivaient près de la première grotte,
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| le substitut s’arrêta :
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| — Monsieur le Juge d’instruction, je ne me trompe pas en
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| affirmant que vous avez hésité lorsque M. d’Orsacq a exprimé le
| |
| désir de dire à sa femme un dernier adieu ?
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| — Vous ne vous trompez pas, cher ami.
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| — Vous avez donc pressenti l’intention de M. d’Orsacq ?
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| — Oui… de même que M. et Mme Debrioux.
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| — Et vous avez estimé qu’il ne fallait pas mettre d’obstacle à
| |
| cette intention ?
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| — En effet… Je n’ai jamais pu séparer, chez moi, l’homme du
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| magistrat. Si j’ai commis une faute professionnelle, ma
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| conscience m’absout. Cela me suffit. Il n’y avait pas, pour
| |
| M. d’Orsacq, d’autre issue que la mort. II l’a compris. Tout est
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| bien.
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| Ils remontaient le cours de la rivière, et M. Rousselain
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| soupira d’aise.
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| — Mais avouez, mon cher ami, que j’ai de la chance ! Ce drame
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| commençait à prendre une envergure redoutable. Savez-vous
| |
| combien le planton de gendarmerie a empoché de cartes de
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| journalistes à la grille de la cour d’honneur ? Vingt-sept, dont
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| aucune ne me fut communiquée. Consigne : le silence !
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| N’importe, j’allais être débordé. C’était la grosse affaire, la vedette
| |
| pour moi, et, un jour prochain, ma nomination à Paris. La
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| catastrophe, quoi ! Plus de tranquillité ! Plus de pêche à la
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| ligne !… Et puis, v’lan ! un coup de théâtre qui arrange tout. Ah !
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| oui, je la classe, l’affaire, je la classe sans scrupule !
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| Il reprit haleine. Il faisait un temps doux, calme et parfumé.
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| Un clair soleil s’ouvrait mille chemins à travers les feuilles des
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| grands arbres, et se reflétait mille fois sur l’eau nonchalante.
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| — Oui, je la classe, répéta M. Rousselain, mais quelle journée,
| |
| mon cher ami ! Et combien j’ai raison de dire qu’il n’y a que la
| |
| passion qui donne de l’intérêt à la vie — et du relief à une
| |
| instruction ! Lorsque la passion, comme dans le cas actuel, a
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| suscité un drame, et qu’elle a exaspéré l’instinct jusqu’au crime,
| |
| c’est elle qui expose en pleine lumière la solution de l’énigme.
| |
| Mais jamais, mon cher ami, nous n’aurions rien compris à ce
| |
| mystère, si d’Orsacq, n’avait pas accusé de vol son ami Bernard !
| |
| Certes, il ne savait pas alors que sa femme, Lucienne d’Orsacq,
| |
| travaillait contre lui de concert avec Bernard, sans quoi il n’aurait
| |
| pas eu l’imprudence de mettre le feu aux poudres. Mais, tout de
| |
| même, pourquoi s’est-il risqué ? Uniquement par passion. Voilà
| |
| un homme qui, dans un accès de folie, tue sa femme, un homme
| |
| écrasé par le destin, et qui, au lieu de rester tranquille, se remet
| |
| en chasse dans l’espoir absurde de démolir son rival et de lui
| |
| enlever celle qu’il aime ! Faut-il être brûlé par un feu dévorant !
| |
| Et voilà, riposte inattendue, voilà Christiane qui entre en guerre,
| |
| qui joue la comédie, invente un meurtrier, bref, engage une lutte
| |
| à mort jusqu’à ce qu’elle finisse par nous livrer pieds et poings
| |
| liés… qui ? celui qu’elle aime.
| |
| Le substitut se révolta :
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| — Hein ! Que prétendez-vous ? Mme Debrioux aurait aimé ?…
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| — Eh ! oui, affirma péremptoirement M. Rousselain,
| |
| infaillible psychologue de l’âme féminine, eh ! oui, elle aimait
| |
| d’Orsacq. Cette défaillance qu’elle a eue, une femme n’a cela que
| |
| si elle aime, croyez-en un vieux routier ! Si d’Orsacq, au lieu de
| |
| perdre son temps comme il l’a fait, avait voulu, à ce moment-là, il
| |
| la cueillait comme une fleur, je vous en fiche mon billet !
| |
| M. Rousselain pivota sur l’un de ses talons et saisit le bras du
| |
| substitut :
| |
| — Il la cueillait comme une fleur, et tout demeurait dans
| |
| l’ordre. Elle l’aimait ! vous dis-je. C’est de l’amour qu’il y avait
| |
| dans la haine forcenée avec laquelle elle s’est retournée contre lui,
| |
| la haine de la femme qui a la religion de la vertu et qui s’aperçoit
| |
| qu’elle a flanché comme tant d’autres. Avez-vous vu tout à l’heure
| |
| comme elle pleurait ? L’avez-vous entendue déclarer à son mari
| |
| qu’elle veillerait cette nuit ? Amour passager, amour qu’elle
| |
| reniera, qu’elle ignore peut-être, et que son mari lui pardonnera
| |
| puisque rien ne fut consommé, mais amour tout de même ! Et
| |
| c’est pourquoi le crime fut commis, et c’est pourquoi d’Orsacq et
| |
| elle ont parlé devant la justice comme des possédés… des
| |
| possédés qu’embrase le grand incendie de la passion !
| |
| Le pantalon de coutil jaune se tirebouchonnait de plus en
| |
| plus autour de ses jambes, et les bras du bonhomme
| |
| gesticulaient, prenant à témoins les fleurs, les arbres et le ciel. Le
| |
| substitut l’observa avec surprise. S’apaisant tout à coup,
| |
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| M. Rousselain dit :
| |
| — Ne bougez pas, cher ami… Avancez la tête derrière ce
| |
| massif. Vous les voyez là-bas, tous les cinq, qui boivent ?
| |
| — Où donc ?
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| — Sur la terrasse du jardinier.
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| Autour d’une table, qui portait cinq verres et deux bouteilles
| |
| de vin rouge, le jardinier Antoine offrait à boire au ménage
| |
| Ravenot, à Gustave et au brigadier de gendarmerie.
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| — Tout va bien de ce côté, murmura M. Rousselain, tout est
| |
| selon la normale et la logique. Les quatre hommes ont goûté à la
| |
| voluptueuse Amélie et demeurent dans l’enchantement et dans
| |
| l’espoir. Ah ! délicieuse Amélie, jamais tu n’enfanteras la passion
| |
| et le crime, toi ! Ton cou blanc et tes lèvres souriantes sont à qui
| |
| veut les prendre. Pourquoi tuer ? Pourquoi donner tant
| |
| d’importance à de si petites choses ? Ravenot ne s’y trompe pas,
| |
| lui, et il reste dans la bonne tradition gauloise !
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