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Le Chapelet rouge: Difference between revisions

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=== Chapitre 3 ===


— Ça y est, dit Boisgenêt à Christiane, quand on décampe,
c’est qu’on n’a pas la conscience tranquille.
Ils croisèrent le brigadier qui partait en chasse également et
montèrent sur le balcon d’où ils purent voir toutes les péripéties
de la poursuite.
Ce fut assez long. Gustave essaya d’escalader le mur, retomba
et se jeta dans le bois. Il fallut une demi-heure pour le cerner et
pour lui mettre la main au collet. Docilement, il se laissa ramener
vers le pavillon, où il entra sous bonne escorte, alors que le
jardinier lui-même, Antoine, y arrivait.
— Qu’est-ce que tu as encore manigancé, garnement ? s’écria
l’oncle qui ne semblait pas avoir pour son neveu une sympathie
bien vive.
Le garçon, bousculé, épuisé par la course, pleurait. On
n’obtint pas de lui une réponse.
On le fouilla. Puis il dut accompagner les inspecteurs dans la
soupente qu’il occupait au grenier. On secoua ses vêtements et
son linge. Sous la paillasse de son lit, on trouva un vieux
portefeuille usé que le comte reconnut pour lui avoir appartenu
jadis. Dans ce portefeuille, il y avait neuf billets de cent francs.
— Tiens ! tiens ! lui dit-on. D’où viennent-ils, ces billets ? Tes
économies ?
Mais le jardinier entra dans une colère terrible.
— Où que tu les as eus ? C’est pas de l’argent de côté avec le
peu que tu gagnes, et tout ce que tu dépenses ! Hein ? Tu as
�
chapardé ça quèque part ? Vaurien ! Pour sûr, t’es pas le fils de
mon défunt frère, le pauvre homme !
Les pleurs de Gustave redoublèrent. Il collait contre les yeux
ses poings noircis de boue.
On n’essaya même pas de l’interroger. Il fut conduit au
château. Certes, M. Rousselain n’était pas un juge d’instruction de
grande lignée. Trop de fantaisie et de nonchalance. Le dédain des
investigations et des preuves matérielles. Une tendance obstinée
à chercher dans la passion le mobile des actes les plus divers.
Mais que de finesse, en revanche ! Quelle psychologie pénétrante,
amusante, primesautière ! Et quelle méfiance !
— La méfiance, avait-il coutume de dire, doit être à la base de
toute enquête. Il faut penser que les gens n’ont qu’une idée, c’est
de nous rouler. Je n’aime pas qu’on me roule, moi.
Aussi, dès que Gustave lui fut amené, et dès l’entrée de
Christiane et de d’Orsacq dans la bibliothèque, il dit au substitut :
— Ils sont d’accord.
— Vous croyez ?
— Parbleu ! notez le calme inattendu de la belle Christiane, et
l’air déterminé, presque farouche, du comte. Pas de doute. Ils
sont d’accord.
— Mais sur quoi ?
— Sur le plan de la bataille qu’ils vont nous livrer.
— Dans quel but ?
�
— Mais pour sauver Bernard Debrioux. Le vol ? D’Orsacq n’a
pas déposé de plainte et il mettra toute l’histoire sur le compte
d’une erreur.
— Mais le meurtre ?
— C’est ce que nous allons voir. Ils ont déniché un comparse
en ce Gustave qu’ils me lancent dans les jambes, cherchant ainsi à
m’infliger quelques doutes sur la culpabilité du sieur Debrioux.
S’ils s’imaginent qu’ils vont me faire marcher !
Il affecta de ne prêter qu’une oreille distraite au récit que lui
firent sur la capture de Gustave les inspecteurs et le brigadier. On
eût dit que tout cela n’avait pour lui aucune importance. Que
Gustave se fût enfui comme un coupable, qu’on lui eût mis la
main au collet, qu’on l’eût trouvé possesseur d’une somme dont il
ne pouvait indiquer la provenance, autant de faits insignifiants.
M. Rousselain continua, et fort paisiblement, à poser des
questions au ménage Ravenot, puis à Bernard Debrioux, dont
l’interrogatoire avait recommencé.
— En résumé, monsieur, conclut-il, vous ne nous donnez de
tous les faits qui vous concernent aucune explication. Vous vous
êtes servi d’une clef qu’il n’était possible de se procurer qu’en
allant la prendre où elle était, et vous refusez de répondre.
À la vue de sa femme, Bernard s’était rembruni. Ayant une
fois de plus, et vainement, tenté de rencontrer le regard de
Christiane, il eut en face de M. Rousselain un mouvement
d’irritation, et répliqua avec rudesse :
— Mais enfin, à quel titre suis-je ici, monsieur le Juge
d’instruction ? Comme témoin ou comme accusé ?
— Jusqu’ici, comme témoin peu soucieux d’établir une vérité
qui lui serait peut-être désagréable.
�
— Je suis donc ici comme inculpé possible ?
M. Rousselain sourit :
— Toute personne est un inculpé possible.
— Alors, dit Bernard, je refuse de répondre.
— C’est votre droit absolu. Vous répondrez en présence de
votre avocat.
Bernard sursauta :
— Mon avocat !
— Dame !
C’était la menace directe et immédiate. Quelques mots
d’entente échangés avec le substitut, un paraphe sur le papier que
M. Rousselain tenait à sa portée, un signe au brigadier… et l’acte
redoutable s’accomplissait.
Christiane ne broncha pas. Avait-elle décidément abandonné
son mari ? Jean d’Orsacq, lui, semblait plus nerveux, moins
maître de lui, et sur le point de rappeler au juge d’instruction que
l’on paraissait négliger un élément nouveau de l’enquête. À voix
basse, Boisgenêt lui conseilla de patienter.
M. Rousselain se tourna vers le jeune Gustave. Celui-ci
paraissait mal à l’aise. Il portait un pantalon et un veston trop
courts, rapiécés, et des galoches boueuses. Deux choses le
gênaient infiniment, ses bras qu’il ne savait dans quelle position
tenir, ses yeux qu’il ne savait où poser. Son frais visage rougissait
de timidité. Sa bouche entrouverte montrait de belles dents
aiguës et blanches comme des dents de jeune chien. Près de lui,
Antoine, son oncle, montrait une physionomie dure et sévère.
�
M. Rousselain demanda à celui-ci :
— Savez-vous quelque chose sur les événements d’hier soir ?
— Ma foi non, monsieur le Juge. À neuf heures j’ai été au
château prendre la commande de légumes pour aujourd’hui.
Après quoi, je suis rentré. Ma femme était couchée, un peu
souffrante. Tout ce que j’ai vu de ma fenêtre, c’est les
illuminations, et puis, j’ai aperçu Mme la comtesse… ou plutôt la
lingère, qu’on m’a dit, qui s’en allait vers le pont de la chute… Et
puis j’ai été au village chercher du tabac.
— Et votre neveu ?
— Gustave m’a dit qu’il ne savait rien.
— Où était-il pendant la fête ?
— Nous ne l’avons pas vu de la soirée.
— Comment ! il n’a pas dîné avec vous ?
— Ma foi non. À la demie de six heures, il a porté des fleurs au
château… et on ne l’a pas revu.
Un silence suivit ces paroles.
— Tiens ! Tiens ! fit le juge entre ses dents.
Et il reprit :
— Mais il est rentré se coucher ?
�
— Je suppose, n’est-ce pas, Gustave ? Il devait dormir, quand
ma femme et moi, on a été réveillés par le bruit du château, par
l’auto qui filait chez le médecin, à la gendarmerie… Ce matin, je
l’ai entendu qui se levait au-dessus de notre chambre, et je l’ai
retrouvé au travail.
— Il ne vous a rien dit ?
— Non, monsieur le Juge. On ne cause guère à la campagne.
— C’est bien, vous pouvez vous retirer.
L’oncle parti, M. Rousselain se tourna vers le neveu et lui dit :
— Regardez donc droit devant vous, mon garçon, au lieu de
vous tortiller le cou.
L’embarras de Gustave redoubla. Il baissa la tête et ses yeux
ne quittèrent plus le tapis.
Enfin le juge d’instruction s’adressa au comte d’Orsacq :
— Monsieur d’Orsacq, ce jeune homme est depuis longtemps
à votre service ?
— Depuis cinq ou six ans, monsieur le Juge d’instruction. À sa
sortie de l’école, orphelin, il a été adopté par son oncle.
— Vous êtes satisfait de lui ?
— Oui et non, dit-il. Il connaît son métier, mais il est
paresseux, assez menteur, et il braconne. La gendarmerie lui a
même dressé procès-verbal l’an dernier. Si je ne l’ai pas mis à la
porte, c’est en faveur de son oncle.
�
— Hier soir, vous l’auriez rencontré, paraît-il, deux fois au
château ?
— Deux fois. À sept heures, d’abord, ici même. Amélie avait
refusé de lui ouvrir le boudoir.
— Madame reposait, fit Amélie. J’ai dit à Gustave de déposer
les fleurs et je les ai arrangées plus tard.
— Il était naturel, monsieur d’Orsacq, dit le juge d’instruction,
que Gustave pénétrât dans la bibliothèque ?
— Non, monsieur le Juge d’instruction…
— Et vous l’avez rencontré ensuite ?…
— À neuf heures et demie, comme nous sortions. Il se
dissimulait dans le vestibule, parmi les plantes. Mme Debrioux et
Boisgenêt l’ont vu également.
— Votre conclusion ?
— Ma conclusion n’est qu’une hypothèse. Gustave a pu
profiter de ce que le château était vide pour monter l’escalier
principal et pour pénétrer dans l’appartement de Mme d’Orsacq.
— On a trouvé fermées au verrou la porte de la chambre et
celle de la salle de bains qui donne sur le boudoir.
— Peut-être y en a-t-il une qui n’était pas fermée, et dont, une
fois à l’intérieur, il aura poussé le verrou lui-même, pour ne pas
être inquiété de ce côté.
— Ensuite ?
�
— Ensuite, il aura quitté le boudoir en descendant ici, par cet
escalier.
— Ce serait donc lui le coupable, selon vous, et il se serait
enfui par cette fenêtre, immédiatement après M. Debrioux.
— Monsieur le Juge d’instruction, déclara Jean d’Orsacq, je ne
puis en dire davantage sur le rôle de Gustave. Une certitude : sa
présence au château deux fois constatée à des heures insolites.
Une hypothèse le détour qu’il aurait fait par le boudoir. Tout le
reste n’est que présomptions et suppositions.
— Fichtre, souffla M. Rousselain à l’oreille du substitut, la
situation ne s’éclaircit pas.
Il se tourna vers Gustave, lequel ne quittait pas le tapis de
l’œil, et, brusquement :
— À toi, mon garçon. Qu’as-tu fait après avoir apporté les
fleurs ?
Gustave marmotta d’une voix à peine intelligible :
— Je suis sorti.
— On t’a vu sortir du château ?
— Non…oui… j’sais pas.
— Et ensuite où as-tu été ?
— Dans… dans le parc… dans le bois.
— Où personne non plus ne t’a vu ?
�
— Non.
Et tu n’as pas dîné ?
— Si… un morceau de pain que j’avais dans ma poche.
— Mais tu es revenu au château ?
— Non.
— Comment, non ? Trois personnes ont remarqué ta présence
dans le vestibule, à neuf heures et demie.
Gustave se fit répéter la question et chuchota :
— Je n’étais pas dans le vestibule, j’étais dans le parc… dans le
bois…
— À quoi faire ?
— Rien. Je regardais la fête.
— Ah ! tu assistais à la fête ?
— Oui.
— Et tu as vu le feu d’artifice ?
— Oui.
— Et les feux de Bengale ?
— Oui.
�
— Comment se fait-il que tu aies vu un feu d’artifice et des
feux de Bengale alors qu’il n’y en a pas eu ?
Le garçon balbutia. Il s’épongea le front avec le revers de sa
main.
— Donc, après avoir vu un feu d’artifice qui n’a pas été tiré, et
des feux de Bengale qui n’ont pas été allumés, tu es rentré
dormir ?
— Oui.
— Et tu n’as rien entendu de tout le bruit qui a été fait au
château ?
— Non.
— Par qui as-tu su qu’il y avait eu un crime ?
— En voyant les gendarmes ce matin et puis en écoutant.
— Parfait. Donc tu n’as été mêlé à rien de toute cette histoire ?
— Non.
— Alors comment se fait-il que tout à l’heure, quand on est
venu te chercher au pavillon, tu te sois enfui du potager où tu
travaillais, que tu aies sauté par-dessus la haie, que tu aies tenté
de franchir le mur, et qu’on ait eu toutes les peines du monde à te
rattraper ?
Gustave ne souffla pas un mot.
— Ainsi, pas de réponse, constata M. Rousselain. Autre chose.
On a fouillé ta chambre, devant toi, et on a trouvé sous ta
�
paillasse un portefeuille contenant neuf billets de cent francs. Où
les as-tu ramassés, ces neuf billets ?
La sueur ruisselait sur le front et sur les joues de Gustave. Ses
lèvres ébauchèrent quelques syllabes, mais il ne répondit pas.
— Il nous faut pourtant une explication. Neuf billets de cent
francs, ça ne se trouve pas, comme on dit, sous les pas d’un
cheval. D’où viennent-ils, ceux-là ?
Et comme Gustave s’obstinait dans son silence, le juge, se
soulevant sur sa chaise, prononça :
— Réfléchis bien, mon garçon. Est-ce que par hasard, ils ne
viendraient pas de la chambre ou du boudoir de ta pauvre
maîtresse ? Rassemble tes souvenirs… N’as-tu point passé par là,
hier soir, sur le coup de dix heures, après t’être caché dans le
grand escalier ou bien dans le couloir ? Rappelle-toi…
Gustave avait fini par lever la tête et il considérait
M. Rousselain avec un œil effaré.
Vraiment la scène changeait de tournure. Gustave n’était plus
le comparse que l’on essayait, au dire de M. Rousselain, de lui
jeter dans les jambes, mais un être dont le rôle semblait
réellement équivoque. Le juge répéta :
— Rappelle-toi… n’es-tu point passé par la chambre de ta
maîtresse ?
Dans le silence, une voix douce, la voix d’Amélie, s’éleva :
— Parle donc, mon petit, disait-elle en s’approchant.
Elle posa la main sur l’épaule de Gustave comme si elle le
prenait sous sa protection, et répéta :
�
— Parle donc, mon petit. Il ne faut pas te laisser faire… Sans
quoi, tu ne sais pas où il va te mener, ce bon monsieur de
l’instruction. Il a de l’astuce, tu sais !
M. Rousselain sourit aimablement :
— Ah ! vous avez donc votre mot à placer sur l’incident,
Amélie ?
— Un peu plus qu’un mot, monsieur.
— Placez-le, Amélie. Je vous donne toute latitude pour
intervenir.
— Alors, je vous avertis tout de suite que vous faites fausse
route, monsieur le Juge.
— En vérité !
— Oui, je sais ce que ce petit-là a fait de sept heures à onze
heures.
— Vous le savez ?
— Oui.
— Et pouvez-vous nous le dire ?
— Hier, après avoir arrangé les fleurs qu’il avait déposées ici,
j’ai été chercher de l’eau à l’office. Il m’y attendait.
— Ah ! Et pourquoi vous attendait-il ?
�
— Eh bien, voilà… Depuis quelques jours, le petit court après
moi. C’est même pour ça qu’il avait frappé à la porte du boudoir
où il savait que j’étais.
Elle s’arrêta. Près d’elle, soudain, elle apercevait Ravenot qui
s’était glissé jusqu’à la table.
— Continue, dit-il âprement à sa femme. Faut pas s’arrêter à
mi-côte.
Les colères de son mari la mettaient toujours en joie. Elle
aimait le braver.
— Je n’ai pas du tout l’intention de m’arrêter à mi-côte, ditelle.
Je répète donc que le petit courait après moi. À son âge, ça
n’a rien de drôle. En plus, on avait pris son bain l’après-midi,
ensemble, dans la rivière. Ça l’avait émoustillé.
— Et toi aussi, sans doute ?
— Ça m’amusait, évidemment.
— Amélie, je vous prie de vous adresser à moi, ordonna
M. Rousselain. Ainsi, Gustave vous guettait dans l’office ?
— Oui, monsieur le Juge. Il était comme fou. Il ne voulait plus
me lâcher. Alors, pour m’en débarrasser, j’ai monté avec lui un
étage de l’escalier de service.
— Il eût été plus logique de descendre au lieu de monter, et
vous l’auriez fait sortir par la petite porte.
— C’est ça que je voulais.
— Et alors ?
�
— Il a refusé. Aussi, crainte d’un scandale, je l’ai enfermé dans
la lingerie.
— D’où il s’en est allé vers neuf heures et demie, puisqu’on l’a
surpris dans le vestibule ?
— Non, monsieur le Juge.
— Comment, il ne s’en est pas allé ?
— Non.
— Qu’en savez-vous, Amélie ?
— J’avais la clef… Et, de temps à autre… quatre ou cinq fois…
j’ai été le voir pour qu’il patiente… Oh ! une minute ou deux… On
bavardait…
— On s’embrassait !… rugit le maître d’hôtel.
— Il est si jeune ! Un enfant…
— Et le Boisgenêt, c’est un enfant ? Et le gendarme, et
Antoine, le jardinier ?
— Antoine, le jardinier ! s’exclama M. Rousselain avec joie.
Comment ! lui aussi ?
Amélie se mit à rire, de bon cœur.
— Mais non, monsieur le Juge. Hier, j’avoue qu’Antoine m’a
embrassée dans le cou, mais je me défendais. Seulement Ravenot,
qui me guettait comme toujours, a pris ça au sérieux et m’a sauté
à la gorge. C’est alors que j’ai poussé un cri que tout le monde a
entendu ici… Même qu’on a cru qu’il y avait quelqu’un d’égorgé…
�
Ravenot la secoua par le bras.
— Je me fiche d’Antoine. Quant à ce galopin de Gustave…
Amélie se dégagea et d’un air courroucé :
— Voyons, quoi, Ravenot, je devais le laisser accuser par la
justice ? Comment ! Voilà un brave petit qu’on persécute et qui ne
souffle pas mot de nos rendez-vous, parce que ce serait me
compromettre… Et je le laisserais dans le pétrin ? Ce n’est pas
mon genre, Ravenot. Un garçon qui a du chic comme ça, on lui
tend la main.
Ravenot resta confondu par la logique de cette
argumentation. Mais Amélie reprenait :
— Tout ça, c’est du mal qu’on lui veut. Et je suis sûre,
monsieur le Juge d’instruction, que vous devinez le dessous de
l’histoire.
— Ce qui signifie ?…
— Eh bien, oui, s’écria la femme de chambre en s’animant. Il y
a des gens qui cherchent à égarer la justice pour en sauver
d’autres. Pendant que le petit m’embrassait, il ne pouvait
pourtant pas être dans le couloir ou dans l’escalier.
— Je l’ai vu dans le vestibule, affirma d’Orsacq, d’une voix
irritée.
— Monsieur le comte a fait erreur, monsieur le comte a mal
vu… il a confondu…
— Et j’aurais confondu aussi ? s’écria Boisgenêt, indigné.
— Oh ! vous, marmotta Amélie, vous êtes une vieille baderne.
�
— Une vieille baderne, répéta Ravenot, ma femme a tout à fait
raison.
— Je jure… déclara le comte d’Orsacq.
Mais il se retint, et tourna le dos à la femme de chambre, ne
voulant pas se quereller avec elle.
Amélie insista.
— Je n’accuse personne. Qui est-ce qui a pénétré dans
l’appartement de Madame ? Qui est-ce qui a pris la clef du
coffre ? Qui est-ce qui a frappé ? Je n’en sais rien… Ce n’est pas
mon affaire et je n’y comprends pas un mot. Mais j’affirme que ce
petit-là n’a pas quitté la lingerie. Je l’ai fait filer par la porte d’en
bas, à onze heures du soir environ, c’est-à-dire un peu avant le
moment où l’on a découvert Madame dans son boudoir.
Elle parlait avec une assurance et une conviction
impressionnantes. M. Rousselain objecta :
— Puisque vous défendez ce garçon, comment expliquez-vous
qu’il se soit enfui lorsqu’on a pénétré dans le pavillon ?
— Oh ! c’est bien simple, monsieur le Juge. Il a eu peur.
— On n’a peur que lorsqu’on est coupable.
— Il a été coupable, monsieur le Juge, puisqu’on lui a déjà
dressé un procès-verbal, l’année dernière, et il en a gardé un tel
souvenir qu’il s’est sauvé dès qu’il a aperçu la silhouette du
brigadier de gendarmerie. On ne raisonne pas dans ces cas-là.
— Et les neuf billets de cent francs ? D’où viennent-ils, selon
vous ?
�
Elle saisit la main de Gustave et le supplia, d’une voix
insinuante :
— Parle, mon petit. Tu ne veux pourtant pas passer pour un
voleur ? Tu m’as dit, l’autre jour, que tu savais certaines choses
que tu ne voulais pas raconter. Et tu me l’as redit ce matin, à
propos du crime, en me demandant le secret. Est-ce que cela se
rapporte à l’argent que tu possèdes ? Qui est-ce qui te l’as donné,
cet argent ?
Gustave secouait la tête. Il regarda la femme de chambre, qui
implorait, et qui ordonnait aussi, avec son sourire si engageant.
Mais il ne desserra pas les lèvres.
M. Rousselain se pencha vers le substitut.
— Qu’en pensez-vous, cher ami ? Moi, je ne sais plus. Qui des
deux se trompe, ou tente de nous tromper ? Amélie ou d’Orsacq ?
Ils ont si bien réussi à embrouiller encore la situation que les
charges qui pèsent sur Debrioux sont moins lourdes et que les
preuves contre Gustave ont plus de vigueur.
— Et alors, monsieur le Juge d’instruction ?
— Et alors, je veux croire que les plateaux de la balance ne
peuvent pas rester longtemps au même niveau. À droite, côté
Gustave, ou à gauche, côté Debrioux, il faut bien que cela penche.
Il examina les deux suspects. Gustave demeurait taciturne et
têtu. Bernard Debrioux ne cachait pas son angoisse : tourné vers
sa femme, il essayait de déchiffrer cette figure énigmatique.
Devait-il espérer ? L’idée qu’elle s’était concertée avec Jean
d’Orsacq le faisait pâlir de haine.
— Monsieur d’Orsacq, vous êtes sûr de ce que vous avancez ?
�
— Absolument, monsieur le Juge d’instruction.
— Vous avez vu ?
— J’ai vu.
— Gustave, hier soir, à neuf heures et demie, se dissimulait au
bas de l’escalier ?
— Oui.
— Vous l’affirmez ?
— Je l’affirme.
— Monsieur Boisgenêt, vous avez vu également Gustave ?
— Oui.
— Vous l’affirmez ?
— Je l’affirme, prononça fortement Boisgenêt.
À son tour, Christiane subit l’examen attentif de
M. Rousselain. Le beau visage gardait un calme qui ne paraissait
pas simulé. Pourquoi tant de certitude ? Et pourquoi même cette
sorte de sourire, ou plutôt ce reflet de sourire qui donnait à sa
physionomie un apaisement inaccoutumé ?
— Rien ne modifie votre déposition, madame ? dit-il vivement
intrigué.
— Oui, monsieur le Juge d’instruction.
�
— Ah ! les événements ne vous apparaissent plus sous le
même jour ?
— Sous un jour identique, mais… la vérité m’oblige à dire que
Gustave, quand nous sommes sortis tous les trois, ne se trouvait
pas dans le vestibule…
— Gustave ne se trouvait pas dans le vestibule hier soir, à neuf
heures et demie ?
— Du moins, personnellement, je ne l’y ai pas aperçu.
— Comment ! s’écrièrent à la fois Boisgenêt et d’Orsacq.
Comment ! mais vous nous avez dit vous-même l’y avoir vu.
— Je l’ai dit, mais en disant cela…
— En disant cela ?
— J’ai menti.


=== Chapitre 4 ===
=== Chapitre 4 ===

Revision as of 23:01, 26 January 2009

Le Chapelet rouge
Le Chapelet rouge


Anonyme


1934



TOC

Première partie. La Soirée
Deuxième partie. La Matinée
Troisième partie. L’Après-midi

Première partie. LA SOIRÉE

Deuxième partie. LA MATINÉE

Troisième partie. L’APRÈS-MIDI

Chapitre 4

Ce fut de la stupéfaction. Mme Debrioux reniait son témoignage !

Elle défendait tout à coup celui qu’elle avait accusé, et, trahissant la cause de son mari, passait dans le camp adverse !

Amélie se mit à rire, d’un rire triomphant, et Ravenot lui serra la main avec une énergie admirative, comme s’il participait à la victoire de sa femme.

D’Orsacq et Boisgenêt étaient déconcertés. D’où venait un tel revirement ?

— Crebleu ! murmura M. Rousselain. Voilà qui est palpitant. Où diable veut-elle nous conduire, cette fois, la jolie dame ? Il dit à haute voix :

— Fichtre ! il n’est pas commode de mener une enquête si l’on se heurte à de tels revirements ! Autant, madame, vous avez été affirmative dans un sens, autant vous l’êtes, un moment plus tard, dans un sens opposé. Ainsi, Gustave ne se trouvait pas là ? — Non. — Quelle valeur prendrait votre déclaration si vous pouviez nous dire où il était ! Christiane ne lui laissa pas le loisir de la questionner plus longtemps. Elle le pria de convoquer la lingère Bertha, c’est-àdire la personne que l’on avait confondue, la veille au soir, avec Mme d’Orsacq. Christiane expliqua que cette femme pourrait



� peut-être donner un renseignement utile sur un point secondaire que l’on avait négligé.

Le brigadier amena la lingère. Et tout de suite Christiane lui demanda :

— Bertha, quand vous avez couru au-devant de M. d’Orsacq dans la soirée, vous avez avoué que vous étiez sortie auparavant pour assister aux illuminations et que vous aviez été prendre un vieux vêtement de fourrure dont votre maîtresse avait promis de vous faire cadeau ? — Oui, une pelisse qui était à raccommoder. — Bien. N’avez-vous pas dit que cette pelisse était pendue dans la lingerie ? — Oui, madame. — Comment se fait-il que vous ayez pu entrer, puisque la pièce était fermée à clef ? — J’ai toujours la clef à mon trousseau. — Il y en a donc une autre ? — Oui, une autre qui est accrochée près de la porte, dans l’ombre. Et vous avez trouvé quelqu’un à l’intérieur ?

— Oui, Gustave, qui se cachait derrière un vieux paravent. Il n’a pas pu croire que je le voyais dans une glace. — Qu’avez-vous pensé de trouver là Gustave ?


� La brave femme bafouilla quelque peu.

— Rien… Je ne pense pas aux affaires des autres. Ça ne me concerne pas. Je me suis dit tout de même qu’Amélie avait dû l’enfermer là pour lui faire une farce. Amélie… n’est-ce pas, c’est une jeunesse. À la cuisine, elle met tout le monde en train. Et puis Gustave courait bien un peu après elle… — Ah ! Qu’est-ce que je vous disais ? s’écria la femme de chambre, de nouveau triomphante, et que son mari approuva. Vous voyez, Gustave courait après moi. La sincérité de Bertha ne faisait aucun doute. M. Rousselain la congédia et dit à Christiane :

— L’incident est donc clos selon vous, madame ? Amélie a déposé selon la vérité, et ce garçon ne peut être suspecté ? — C’est mon opinion. M. Rousselain la fit répéter. — C’est bien votre opinion ? — Oui, monsieur. — En ce cas, je vous demanderai pourquoi ce ne fut pas toujours votre opinion. — Je vous l’ai dit, monsieur le Juge, parce que les faits m’ont éclairée. — Pardon, madame, votre explication fut différente. Vous nous avez dit qu’en affirmant la présence de Gustave dans le vestibule, vous aviez menti. Pourquoi ce mensonge ?


� Christiane parut hésiter. Le juge insista.

Après une hésitation, Christiane répliqua :

— Je vous le dirai tout à l’heure, monsieur le Juge. — Soit, fit M. Rousselain. Mais moi, je vous dirai dès maintenant que, Gustave écarté, la justice se trouve en présence du seul Bernard Debrioux. Est-ce cela que vous avez voulu ? — Monsieur le Juge, formula Christiane en scandant chaque mot, pas un instant, au fond de moi, alors même que j’ai affecté de le croire, je n’ai cru mon mari coupable de quoi que ce fût qui pût ressembler à un acte criminel ou seulement équivoque. Ne parlons pas du crime. Parlons du vol. Je suis sûre qu’entre M. d’Orsacq et mon mari, il y a un malentendu qui se dissipera au premier examen et que M. d’Orsacq reconnaîtra qu’il a eu tort. Mais le fait seul d’avoir ouvert ce coffre, dans les conditions où il semblerait que mon mari l’eût ouvert, est une chose vilaine dont je n’accepte pas la possibilité pour sa part. — Votre mari l’a avoué cependant. — Il n’a pas avoué cela. Non, il a reconnu avoir emporté des titres qui lui appartenaient, mais il n’a pas reconnu avoir pris la clef dans l’armoire des médicaments, ni même avoir ouvert le coffre qui contenait les titres. — C’est alors qu’un complice aurait agi pour lui ? — On n’a de complice que si l’on est coupable soi-même. En cette occasion, il y a eu simplement quelqu’un qui a inspiré la conduite de mon mari, qui l’a renseigné et qui l’a dirigé. — Qui accusez-vous ?


� — Je vous supplie de ne chercher dans mes paroles ni accusation, ni insinuation, ni même jugement. Il y a un fait, voilà tout. — Un fait que vous connaissiez, et que vous interprétez maintenant ? — Un fait que j’ai deviné peu à peu depuis ce matin, à force de réfléchir, et dont je puis, à présent, établir l’exactitude absolue. — Expliquez-vous. Christiane garda le silence. Les mots qu’elle était résolue à dire devaient être d’une gravité exceptionnelle, pour que, sur le point de les émettre, elle parût indécise et prête à se dérober.

— Vous êtes contrainte d’aller jusqu’au bout, madame, insista M. Rousselain. — Je le sais. Et elle articula : — Monsieur le Juge d’instruction, on a interrogé tous les habitants du château… sauf une personne qui, hélas, ne pouvait plus répondre — et c’était la seule qui eût été à même de donner des renseignements utiles sur cette question des titres. D’Orsacq eut un haut-le-corps.

— À qui faites-vous allusion ? dit-il. Ma femme n’eût pu savoir le moindre détail à ce propos. Christiane ne répondit pas et continua :



� — L’enquête est entravée par deux obstacles : le silence de mon mari et le silence de Gustave. J’estime que le silence de l’un comme le silence de l’autre proviennent des mêmes motifs. — Qui sont ? demanda M. Rousselain. — Des motifs de discrétion. L’un et l’autre se taisent parce qu’ils ont promis à Mme d’Orsacq de se taire. — De se taire sur quoi ? — Sur tous les actes qu’elle a commis, pour arriver à ce qu’elle considérait comme juste. — Et qui était ? — De défendre mon mari contre les attaques dont il était l’objet dans ses affaires. Elle fit une pause. Du coup, le drame retrouvait toute sa violence. Bernard considérait éperdument sa femme. Jean d’Orsacq, dérouté, semblait ne pas comprendre.

— Mais alors, dit-il, c’est contre moi que ma femme aurait agi ? Voyons, l’hypothèse est inconcevable. — Inconcevable à votre point de vue, monsieur d’Orsacq, mais nous devons d’abord mettre en lumière la conduite de Mme d’Orsacq, avant d’en chercher les mobiles. L’essentiel c’est ce qu’elle a fait, et non pas pourquoi elle l’a fait. Or, elle seule pouvait connaître le chiffre de la serrure, soit que vous le lui ayez dit autrefois, soit qu’elle ait perçu d’elle-même, de là-haut, le nombre de déclenchements que vous opériez en ouvrant le coffre. Elle seule a pu garder du passé une seconde clef dont vous aviez oublié l’existence. Elle seule a pu la prendre hier dans son armoire. Elle seule a pu rejoindre mon mari à qui elle avait donné


� rendez-vous dans la bibliothèque — n’est-ce pas elle qui avait prié intentionnellement les Bresson d’organiser cette fête, laquelle éloignait tout le monde du château ? Elle seule a pu ouvrir le coffre et c’est d’elle seule, enfin, que mon mari a pu recevoir les titres qui lui appartenaient, mais sur lesquels il n’aurait jamais consenti à faire main-basse lui-même.

Jean d’Orsacq n’en revenait pas.

— Mais c’est abominable ! C’est contraire à ce que vous pensiez tout à l’heure, dans mon bureau ! — Je le confesse. Mais il n’y a pas d’autre vérité. Elle m’est apparue peu à peu et elle éclaire tout. — Vous avez des preuves de ce que vous avancez, madame ? demanda M. Rousselain. — J’ai celles que mon mari ne peut manquer de nous fournir. N’est-ce pas, Bernard ? Je ne me trompe pas ? Les avertissements qu’on t’avait donnés à Paris provenaient bien de cette source ? C’est bien ainsi que tu as appris ce qui était comploté contre toi, et que M. d’Orsacq ne peut pas nier puisqu’il l’a avoué ? C’est ainsi que tu as su que les titres étaient dans ce coffre-fort ? Et c’est bien ainsi qu’ils sont rentrés en ta possession ? Parle sans scrupules. Tu as tenu ta promesse de secret, mais le secret n’existe plus. N’est-ce pas, c’est ainsi ? — Oui, dit-il. — Tu as reçu des lettres qui t’ont prévenu ? des télégrammes qui t’ont pressé de venir et qui ont fait que tu avais d’abord refusé et que je n’ai fini par accepter, moi, que sur ton insistance. — Oui.


� — Ces lettres, monsieur, ces télégrammes, vous les avez ? dit le juge d’instruction. Bernard répondit :

— Je n’avais pas le droit de les garder, puisque je n’avais pas le droit de m’en servir. J’ai tout brûlé. — Dommage ! De tels documents eussent eu un grand poids. — Monsieur le Juge, affirma Christiane, Mme d’Orsacq n’a pu envoyer elle-même les lettres ni surtout les télégrammes. Elle a dû utiliser les services de quelqu’un. — Que vous pouvez désigner ? — Gustave. Et elle reprit aussitôt :

— Gustave avec qui il lui était loisible de parler sans que personne le remarquât, Gustave qu’elle envoyait à bicyclette jusqu’à quelque village lointain et qui mettait les télégrammes de la sorte sans attirer l’attention. Tout restait dans l’ombre. Comme gage de sa discrétion il recevait de fortes récompenses, si fortes que, ébloui, plein de gratitude, et d’ailleurs de nature très délicate, il a gardé obstinément le silence auquel il s’était engagé. Christiane s’approcha du garçon et lui dit tout doucement, employant la même expression qu’Amélie :

— Tu vois, mon petit, tu peux parler, puisqu’on sait tout. Tu n’avais pas le droit de révéler ce que tu avais promis de ne pas dire. Mais puisqu’on le sait, ton devoir est de répondre. N’est-ce pas, tu as porté des télégrammes adressés à M. Debrioux ?


� Il avoua de la tête.

— Et, chaque fois, Madame te donnait de l’argent ? Même signe d’affirmation.

— Et l’on avait réclamé le secret ? Et c’est bien ce que tu as été sur le point de confier à Amélie ? — Oui, madame, fit-il. On entendit un sanglot. C’était Amélie qui pleurait d’émotion

— Est-il chic, hein, ce gosse ? Il se laissait accuser plutôt que de trahir sa maîtresse… de même que, pour moi, il n’avait pas voulu me compromettre. Qu’en dis-tu, Ravenot ? Il en a du cran ! Sa gorge s’étranglait à l’énumération de tant de prouesses. Elle prenait son mari à témoin. Elle félicitait Gustave et, pour un peu, l’eût embrassé.

Sur l’ordre du juge, Ravenot l’emmena. Il la soutenait par un bras, tandis que le jeune Gustave s’empressait de l’autre côté. Ils sortirent tous les trois. Il y eut une longue pause. Bernard ne quittait pas sa femme des yeux. D’Orsacq réfuta les déclarations de Christiane, sans emportement et d’un air qui laissait voir sa tristesse étonnée.

— Si Mme Debrioux avait mieux connu ma femme, elle saurait que Lucienne était incapable de jouer ce jeu-là. Elle m’eût averti tout simplement, et se fût contentée de me montrer mes torts. Je demanderai donc seulement à Mme Debrioux pourquoi, suivant elle, Mme d’Orsacq eût agi derrière moi, en ennemie, en ennemie implacable. — Parce qu’elle avait peur.


� — De quoi ? — D’être abandonnée par vous. D’Orsacq haussa légèrement les épaules.

— Ce n’est là qu’une hypothèse. Il s’écarta un peu comme un homme dont le rôle est fini et qui laisse aller les événements sans consentir à les discuter.

Ce fut M. Rousselain qui reprit :

— Votre intervention, madame, si nous en admettons les termes comme acquis, aboutirait à deux résultats, qui sont de mettre hors de cause, au point de vue du vol, d’abord l’aidejardinier Gustave, et ensuite votre mari. Mais il reste le meurtre. Que supposez-vous à ce sujet ? L’hypothèse du suicide étant considérée comme inadmissible, il y a eu crime. Qui l’a commis ? Christiane se tut. Hésitait-elle à parler ? ou bien ne pouvaitelle apporter de réponse à cette question redoutable ?

Mais M. Rousselain y tenait, à sa question. Cette réponse, il l’exigeait. C’était le grand point à élucider. Il s’adressa donc à Bernard Debrioux.

— Traçons autour de vous un cercle restreint, voulez-vous, Debrioux ? et n’en sortons pas. À dix heures moins cinq environ, Mme d’Orsacq écoute au seuil de son boudoir. Vous entrez par cette porte. La pièce est éclairée confusément. Pas un mot n’est d’abord échangé entre vous, toutes les phases de la scène étant au préalable convenues. Elle vous remet les titres qui vous appartiennent. Vous vous en allez. C’est bien cela, n’est-ce pas ?


� — Exactement. — Bien. Maintenant, première question : pourquoi ne reprenez vous pas le même chemin ? — C’est Mme d’Orsacq qui me suggère de fuir par la fenêtre. Elle craint que je ne rencontre quelqu’un qui me voie avec le paquet. — Deuxième question : pourquoi emportez-vous la clef du coffre ? — Par suite d’une erreur, d’un geste machinal de Mme d’Orsacq qui me la remet. De même, c’est par maladresse que je la laisse tomber sur la plate-bande. J’étais fort troublé. C’est ainsi qu’ayant pris sans raison ma casquette, je l’ai jetée stupidement sous un buisson. — Troisième question : qu’aviez-vous prévu l’un et l’autre pour expliquer la disparition de ces titres ? — Mme d’Orsacq prenait tout sur elle. Ma femme et moi, nous devions partir au milieu de la semaine, avant certes que M. d’Orsacq eût songé à vérifier le contenu de son coffre. Aussitôt Mme d’Orsacq mettait son mari au courant, sans se soucier de ce qu’il dirait. Elle était résolue à tout pour réparer le préjudice qui m’avait été causé. — Donc, à dix heures exactement, séparation entre elle et vous. Mme d’Orsacq remonte dans son boudoir, passe sans sa chambre. Une heure après, on l’y trouve morte. — C’est là, dit Bernard, un drame qui s’est produit en dehors de moi. Je n’y ai pas plus contribué que les autres personnes qui en ont surpris le dénouement au haut de cet escalier.


� — En êtes-vous bien sûr ? L’interrogation de M. Rousselain devenait plus sèche, plus agressive. Christiane et Bernard sentaient la menace d’un danger proche.

— Absolument sûr, affirma Bernard. — Cependant, vous êtes la dernière personne que Mme d’Orsacq ait vue. Entre dix heures et onze heures, il est matériellement impossible que quelqu’un ait pénétré dans son boudoir et dans la chambre, ramassé le stylet, et frappé. Comment ne pas admettre alors que le meurtre ait été commis à dix heures moins quelques minutes par l’individu qui s’enfuyait après par cette fenêtre avec son butin, c’est-à-dire avec les titres ? Bernard riposta en haussant la voix :

— II m’aurait fallu monter dans le boudoir et dans la chambre. Or, je ne suis pas monté et je défie que l’on puisse établir la preuve du contraire. — Cette preuve existe cependant, articula M. Rousselain avec vivacité. Elle existe irréfutable. Dans la chambre de la victime, on a relevé tout à l’heure le témoignage évident que c’est vous-même, et non pas telle autre personne, qui avez fouillé l’armoire et saisi la clef ! Bernard sursauta :

— Mais c’est abominable, monsieur le Juge d’instruction. De quoi s’agit-il ? On l’y a placé, ce témoignage, puisque je n’ai pas été dans la chambre. C’est une vengeance… un complot… M. Rousselain formula durement :


� — C’est ce qu’il vous faudra démontrer, monsieur, le jour prochain où, en présence de votre avocat, je vous demanderai de vous expliquer à ce propos. En attendant, je suis obligé, étant donné les charges qui pèsent sur vous, de vous inculper de… Christiane ne le laissa pas achever. Frémissante, indignée, elle s’écria :

— Mon mari est innocent, monsieur. Ce n’est pas lui le coupable. — Alors qui, madame ? — Ce n’est pas lui, je le jure. — La preuve, je le dis encore, est irréfutable. Ajoutée à toutes les autres, elle complète un faisceau de certitudes telles que je n’ai pas le droit d’hésiter davantage… — Non, non, je vous en conjure, protesta Christiane hors d’elle, non, mon mari n’ira pas en prison. Non ! ce n’est pas lui, j’en fais le serment. — Alors qui ? répéta M. Rousselain avec une véhémence inattendue. Il y a eu crime, donc il y a un criminel. Si ce n’est pas votre mari, c’est un autre. Cet autre livrez-le à la justice. Sinon… M. Rousselain s’était levé. Planté devant Christiane, impérieux, sans pitié, il posait le dilemme inexorable : si votre mari est coupable, je l’arrête. S’il ne l’est pas, dites-moi qui je dois arrêter. Et dites-le tout de suite, d’un mot, d’un geste.

Un grand silence. Christiane se taisait.



� M. Rousselain appela le brigadier. Alors elle s’effara, et, le bras tendu, désignant le comte d’Orsacq, elle proféra :

— C’est lui le meurtrier ! c’est lui… C’est lui qui a tué sa femme !


Chapitre 5

— Enfin, nous y sommes, marmotta M. Rousselain. Mais, fichtre ça n’a pas été sans peine ! Le substitut s’étonna :

— Mais qu’est-ce que c’est que cette charge nouvelle, écrasante, dont vous avez parlé ? — Une blague, dit froidement M. Rousselain. On n’a rien trouvé du tout. Seulement, n’est-ce pas, il fallait brusquer les choses, affoler Mme Debrioux et la contraindre à sauter l’obstacle, à parler. — Le coup n’est pas très catholique… — Qu’importe, il a réussi. Qui veut la fin veut les moyens. Ainsi, grâce à l’habileté extraordinaire de M. Rousselain, la bataille se livrait non plus entre la justice et Christiane, mais entre Christiane et l’homme qu’elle visait si clairement depuis quelques minutes, et qu’elle traitait soudain en ennemi mortel. Placée devant l’arrestation de son mari, forcée d’y consentir ou d’accuser, ne discernant pas la manœuvre de M. Rousselain, Christiane accusait hardiment, férocement. De tout son être, dans un élan irrésistible, sans plus s’occuper des magistrats, elle s’engageait à fond contre d’Orsacq comme si elle était maîtresse de la réalité, et résolue à la faire prévaloir par tous les moyens.

Elle demeura quelques secondes immobile, le bras tendu vers celui qu’elle accusait, le visage implacable, et elle redit, à voix basse :

— C’est lui… je jure que c’est lui…


� D’Orsacq ne recula pas. Décontenancé d’abord par la violence de l’attaque, abasourdi par cette accusation qui lui semblait inexplicable, il y répondit soudain avec la même fougue exaspérée et sans chercher à mesurer ses paroles :

— Mais vous êtes folle ! Moi ! Moi ! le meurtrier de ma femme ! Qu’est-ce que vous prétendez là ! Vous ne savez donc plus ce que vous dites ? Moi, l’assassin ? — Oui, vous, Jean d’Orsacq — Mais si j’étais coupable, vous le seriez au même titre que moi, puisque nous ne nous sommes pas quittés durant tout le cours de la soirée ! — Vous l’avez tuée ! Vous l’avez tuée ! redisait-elle inlassablement. Il la brutalisa :

— Depuis quelques instants, vous vous démentez sans cesse. Votre conduite n’est que fausses manœuvres et contradictions. Pourquoi tantôt, il n’y a pas deux heures, m’avez-vous demandé secours pour sauver votre mari ? — C’était vous, et je le savais depuis ce matin, depuis votre réquisitoire abominable contre Bernard, depuis que vous avez essayé de l’avilir à mes yeux, j’ai compris que c’était la suite du plan de ruine et de déshonneur que vous poursuiviez. Et je me suis méfiée de vous. Je n’avais aucune preuve, mais puisque vous l’accusiez ce ne pouvait être que vous. — Cependant, vous évitiez son regard. D’instinct, vous l’avez cru coupable.


� — Pas une seconde, vous entendez, pas une seconde je n’ai cru à cette possibilité. Mais tout de suite, j’ai senti que le meilleur moyen de sauver Bernard, c’était de le renier d’abord, et de me rapprocher de celui qui l’accusait. C’est pourquoi après avoir bien réfléchi, après avoir évoqué toutes vos paroles et tous vos actes de cette soirée, c’est pourquoi je vous ai demandé cet entretien, tout à l’heure, oui… pour tâcher de voir clair en vous et de vous mettre en défaut. Ah ! quand vous m’avez dit votre rencontre avec Gustave avant le dîner et que j’ai prétendu qu’il était aussi dans le vestibule, le soir, et qu’il se dissimulait, quelle joie de vous voir tomber dans le piège ! C’était naturel, cependant. Vous aviez constaté avec effroi que votre accusation de vol entraînait celle de l’assassinat, et vous cherchiez une manière quelconque pour détourner les soupçons sur le premier venu. Ce premier venu, je vous l’offris, c’était Gustave. — C’était Gustave parce que je l’avais vu ! Et tout le reste n’est que mensonge d’Amélie ! — Ce n’est pas vrai ! s’exclama Christiane. C’est vous qui mentiez. Et je vous tenais dès lors. Je savais, je savais ! Si vous mentiez, si vous inventiez un coupable, pouvais-je douter ? — Douter de quoi ? — De votre crime. — Ainsi j’aurais tué ma femme ? — Oui, oui, oui. — Dans quel but ? — Pour vous libérer. — Pourquoi me libérer ?


� — Pour me conquérir ! Pour me prendre ! Il éclata de rire, d’un rire nerveux et méchant :

— Vous prendre ? Mais vous étiez à moi ! La lutte était finie entre nous. Quand je vous ai renversée sur ce fauteuil, hier soir, quand je vous tenais dans mes bras, vous étiez la plus consentante des maîtresses… Bernard se précipita sur lui en criant :

— Misérable ! Qu’est-ce que tu oses dire ? Christiane, ta maîtresse ? Ah ! misérable !… Il leva la main… Les deux magistrats, qui s’étaient dressés aussitôt, n’eurent que le temps de lui saisir le bras. Christiane le menaçait du regard et du geste, et balbutiait la même injure :

— Misérable ! Misérable ! Ce à quoi il répondait en ricanant :

— La plus consentante… je l’affirme… un homme comme moi ne s’y trompe pas… Pourquoi aurais-je tué ? Dans huit jours, dans quinze jours, vous veniez à moi, de vous-même… Oui, Bernard, quoi que tu fasses, quoi que tu dises, j’ai senti qu’elle s’abandonnait dans mes bras. Entre les deux hommes, c’était un déchaînement de haine qui bouleversait leurs visages, et Christiane était soulevée de la même exécration.

— Misérable ! m’abandonner, moi, entre vos bras ! Comment osez-vous ?


� M. Rousselain frappa du pied, et s’écria : — Qu’on se taise ! Monsieur d’Orsacq, reprenez votre place et laissez Mme Debrioux achever sa déposition. Si vous n’êtes pas coupable, comme je veux le croire, que craignez-vous d’accusations que vous savez sans fondement ? Il faut des preuves, et des preuves formelles. Au cas où elle ne pourrait pas les fournir, personne ici n’ignore contre qui son intervention se retournerait. Le silence s’établit. La scène, d’ailleurs, ne pouvait se maintenir à ce degré d’acuité. D’Orsacq regarda un instant la figure méconnaissable de Christiane, puis attendit, de nouveau impassible. Boisgenêt lui parlait à voix basse, et semblait le morigéner. À ce moment, le substitut ayant effleuré par hasard la main du juge, fut stupéfait de la sentir glacée.

— Oui, c’est ainsi, murmura M. Rousselain, le gros bonhomme que je suis se laisse toujours prendre à ces crises de la passion. Mais jamais comme aujourd’hui, je n’ai eu le frisson du tragique et de la fatalité. Est-il possible qu’il ait tué sa femme, et comment ? Par quel subterfuge ? Tout haut, il ordonna :

— Parlez, madame. Et que vos paroles s’adressent directement à moi. Pas d’injures inutiles. Des faits. Christiane s’était dominée. Si palpitante qu’elle dût être au fond d’elle-même, rien ne trahissait plus son agitation et sa fièvre. Elle prononça :

— Les faits ont souvent besoin d’être expliqués, monsieur le Juge d’instruction. M. d’Orsacq vient d’insinuer contre moi une chose tellement odieuse que je désire y répondre sans retard. C’est un point sur lequel j’ai le droit d’être entendue.


� — Expliquez-vous, dit vivement M. Rousselain, toujours avide de confidences féminines. — Je serai d’autant plus sincère que mon mari pourra juger ma conduite. Monsieur le Juge d’instruction, j’ai toujours été la femme la plus honnête. Je n’y ai aucun mérite. Ma nature exige l’ordre, la propreté, la clarté, l’équilibre. Tout ce qui est équivoque et louche me répugne. Mon mari, pour qui j’éprouve une affection et une estime profondes, n’a rien à me reprocher, ni arrièrepensée, ni regret inconscient. Lorsque M. d’Orsacq a commencé à me faire la cour, cet hiver, je n’ai rien dit, parce qu’une femme qui ne ressent pas même l’ombre d’une tentation, a le droit de se taire. Et je me suis tue encore, lorsque Bernard, pour des raisons que j’ignorais, a voulu se rendre à l’invitation de M. et Mme d’Orsacq. Je n’ai pas l’habitude de le contrarier. Il désirait venir. Je l’ai suivi. Christiane respira un moment. Pour la première fois, ses yeux se posèrent sur les yeux de son mari. Puis elle continua :

— La semaine, au château, se passa très bien. Cependant, la cour de M. d’Orsacq se faisait plus pressante. Aurais-je dû partir ? Non, puisque je n’éprouvais aucune gêne. Ce n’est qu’avant-hier, samedi, que cette possibilité de départ a surgi dans mon esprit sans toutefois que je fusse contrainte de l’examiner. Mais hier, M. d’Orsacq m’y obligeait, et tout de suite, je sentis la menace du danger… Le soir vint. On sortit dans le parc. Tu te rappelles, Bernard, je t’ai prié de nous accompagner. Au bord de la rivière, il resta seul avec moi, puis m’entraîna dans l’ancien pigeonnier où Boisgenêt allait nous rejoindre, puis me força, en me tenant par le poignet et en dominant ma volonté, à venir dans cette pièce. J’étais exaspérée. Je me raidissais contre son influence… Et je lui dis ma résolution inflexible de partir. Alors, il essaya de me prendre dans ses bras… Il y eut lutte entre nous… Je me dégageai, et tombai dans ce fauteuil en pleurant. C’est tout.


� Christiane hésita. Un afflux de sang colorait son visage. En dire davantage, c’était peut-être montrer à nu les parties les plus secrètes de son âme. Elle reprit :

— C’est tout. Cela ne dura pas plus de trente ou quarante secondes, et je n’ai pas à rougir. Il n’y a eu en moi ni trouble sensuel ni défaillance de volonté… tout au plus… tout au plus une sorte d’étourdissement nerveux… le désarroi d’une femme aux abois… il faut considérer que l’on me poursuivait depuis des heures… que j’étais épuisée par la lutte et que je craignais un scandale. Ma détresse physique fut donc toute naturelle. Or, c’est cela que M. d’Orsacq appelle mon consentement. Mon consentement à quoi ? À son désir ? À ses caresses ? Ah ! Bernard, je te le jure, quand il a essayé de me prendre la bouche, j’ai retrouvé toutes mes forces… Mais ne riez donc pas, vous ! s’écriat- elle en avançant de nouveau vers Jean d’Orsacq avec ses poings serrés et une expression impitoyable. Ne riez pas ! Vous le savez bien, que j’étais aussi loin de vous que je le suis maintenant. Déjà, d’ailleurs, vous cherchiez une autre voie pour m’atteindre. Et déjà vous étiez conduit, sans le savoir, vers l’acte que vous avez commis.

D’Orsacq la regarda sans baisser la tête. Il ne riait plus. Elle le quitta des yeux, et, s’adressant à M. Rousselain :

— Monsieur le Juge d’instruction, trois obstacles le séparaient de moi : Mme d’Orsacq, mon mari et ma volonté. S’il avait cru à l’effondrement de ma volonté, il n’aurait pas frappé sa femme, et, plus tard, il n’aurait pas tenté de perdre mon mari. Mais il n’y a pas cru. Une demi-minute d’étourdissement, ce n’est tout de même pas une défaillance. Non, il n’y a pas cru. Déjà, comme je viens de le dire, d’autres choses se produisaient, et, tout en restant, au fond de lui, en plein délire, il apparut soudain raisonnable, presque grave, songeur en tout cas. Que se passaitil ? Ceci, simplement M. d’Orsacq apprenait que l’on avait aperçu


� Mme d’Orsacq, seule, sous la pluie, et qui franchissait le vieux pont, glissant et vermoulu, de la cascade.

L’insinuation était effroyable. M. Rousselain en frissonna. Cependant, elle ne provoqua en M. d’Orsacq aucune réaction. Étrange confrontation des trois acteurs du drame. Il semblait qu’entre eux la force d’attaque ou de riposte était épuisée. L’inexorable Christiane, que rien ne pouvait plus arrêter, parlait sans emportement et paraissait poursuivre, plutôt qu’un réquisitoire, une démonstration irréfutable par sa logique et sa netteté.

— C’est là, pour la première fois, dit-elle, que, à son insu, s’est glissée l’idée, encore informe, de la libération possible. Un hasard, un pied qui trébuche, une planche qui cède, et tout est fini. Dès lors, il fallait me remettre en confiance. Il s’apaisa. Jeté inconsciemment dans ce vertige des idées mauvaises auxquelles un homme de sa nature ne sait pas résister, il attendit. Et il advint que tous les événements semblèrent faire pencher le destin de ce côté. On sut que Mme d’Orsacq se trouvait dans sa chambre. On sut qu’elle s’y trouvait tandis que l’homme ouvrait le coffre-fort de cette pièce. Et l’on évoqua aussitôt la rencontre, la lutte, le meurtre peut-être. Vous voyez, monsieur le Juge d’instruction, comme l’esprit de M. d’Orsacq se fixait, malgré lui, sur une idée obsédante contre laquelle il se débattait. Il n’espérait pas, mais la vision s’imposait. La supposition devenait une réalité. « Et c’est ainsi que la chose s’effectua et qu’elle s’effectua dans des conditions qui devaient rendre ce drame incompréhensible. Lorsque M. d’Orsacq fit les premiers pas vers l’escalier, nous étions tous persuadés que, s’il trouvait ouverte la porte du boudoir, c’est que Mme d’Orsacq avait été tuée depuis une heure. Or, elle vivait !

« Oui, elle vivait. L’agression que nous avions imaginée n’avait pas encore eu lieu. C’est alors seulement qu’elle se produisit. Elle se produisit à cette seconde-là, et pas avant. Quand



� le crime fut découvert, comment aurions-nous pu imaginer qu’il se commettait… sous nos yeux ?

La voix de Christiane s’était ralentie. Elle paraissait n’avoir plus d’énergie pour continuer. Ses paroles se prolongèrent dans un silence terrifiant.

Ce fut Boisgenêt qui le rompit. Il scanda fortement, martelant ses mots de gestes saccadés :

— Tout cela est faux. J’étais là… J’aurais bien vu ! — Vous auriez pu ne pas voir le geste, s’il a été accompli une seconde avant, rectifia M. Rousselain. — Mais nous sommes entrés ensemble, et Mme d’Orsacq, déjà frappée, était morte. — Comment le savez-vous ? — Ses mains étaient froides. Je jure… — Ne jure pas, Boisgenêt, dit Jean d’Orsacq. Il était venu s’asseoir sur un fauteuil près de la table. Un instant, il se cacha la figure entre ses mains, comme s’il ne voulait pas qu’on en aperçût l’atroce convulsion. Et, de fait, il réapparut avec un masque dur, contracté, que rien ne pouvait plus altérer davantage, ni pacifier.

Allait-il se résoudre à l’aveu ? ou bien opposer un démenti ? ou bien argumenter ? Si solide que fût l’enchaînement des faits présentés par Christiane, tout restait, au fond, dans le domaine de l’hypothèse… De preuves matérielles, de preuves judiciaires, aucune. C’était une formule psychologique, l’exposition des états d’esprit par lesquels avait dû, très probablement, passer Jean



� d’Orsacq. Mais rien ne laissait prévoir qu’une enquête plus serrée aboutirait à des résultats plus formels. Jusqu’à la dernière minute, la solution dépendait de la position qu’il allait prendre. Quelle angoisse serra le cœur de M. Rousselain ! Bernard et Christiane semblaient harassés. Boisgenêt avait saisi son ami aux épaules et fixait ses yeux sur lui, comme pour lui imposer sa volonté de silence.

— Monsieur le Juge d’instruction, dit Jean d’Orsacq, du premier mot jusqu’au dernier, l’accusation de Mme Debrioux est véridique. Je ne sais pas pourquoi je lutte, pourquoi je me défends et pourquoi j’attaque depuis ce matin. En tuant ma pauvre femme, je me suis tué moi-même… Seulement, n’est-ce pas… on espère toujours quelque miracle et on se rattache à toutes les branches, alors qu’on sait que tout est fini. Un instant j’ai pu croire à quelque chose, tantôt… Mme Debrioux avait l’air plus doux, plus proche… Peut-être l’avenir pourrait-il réparer un peu du passé maudit. Elle seule aurait pu me sauver… Mais elle se jouait de moi et me tendait un piège. Alors à quoi bon ? J’ai senti sa haine tout à l’heure, à un tel point que l’aveu est une délivrance pour moi. Elle murmura :

— Je n’ai aucune haine contre vous. — Dites que vous n’en avez plus parce que je suis vaincu et que votre mari est sauvé… Après un moment de silence, il reprit d’une voix sourde, où il n’y avait même pas d’émotion, même pas de tristesse, rien qu’un accablement sans bornes :

— Je l’ai trop aimée. Et je le lui cachais en partie… sans quoi elle m’aurait chassé… Mme d’Orsacq a tout deviné, elle, et c’est pourquoi, sans aucun doute, elle a eu peur et m’a trahi… Et puis, non, ce n’est pas de la trahison. Je me rends compte maintenant


� de toute la vérité. Ma pauvre Lucienne m’aimait à sa manière, mais avec une affection soupçonneuse. Elle devait m’épier dans l’ombre et surveiller ma vie privée, et elle avait pour cela des espions qui fouillaient dans mes papiers à Paris. J’en ai connu un. Il y a quelques semaines, il est venu ici, un soir où elle croyait que je ne serais pas là. Il est venu évidemment pour recevoir des ordres, peut-être pour prendre les titres. Elle lui avait donné toutes les clefs du château, et elle lui aurait donné celles du coffre-fort… Elle devait collectionner toutes les clefs en double… une manie. Et, après cet individu, c’est Gustave qui fut son agent secret… Oui, elle devait craindre mon départ, et elle n’a pas voulu que Mme Debrioux fût ruinée, croyant sans doute que mon action serait bien forte sur une femme ruinée.

Il parlait de plus en plus bas, au point qu’on pouvait à peine l’entendre.

— Elle avait raison d’avoir peur… J’aimais Christiane comme un fou… comme on n’a pas le droit d’aimer… Hier, quand j’ai cru à ma victoire sur elle, j’ai perdu la tête. Étais-je réellement victorieux ? Oui, je le crois… Elle a faibli. Mais elle s’est reprise aussitôt… Et alors… alors comment consentirait-elle jamais ? La reverrais-je ? Jamais je n’ai souffert ainsi… Et voilà que, dans ce même temps où ma raison m’échappait, voilà que, peu à peu, il me semblait, et il nous semblait à tous, que ma femme s’enfonçait dans les ténèbres… qu’elle s’éloignait de la vie… jusqu’à n’être plus, peut-être. Il redressa son buste qui s’inclinait, et il enfla la voix.

— Il y a une chose qu’on vous a dite, et à laquelle je vous demande de croire, monsieur le Juge d’instruction… et vous tous aussi, qui m’écoutez. C’est que, jamais l’idée du crime ne m’avait effleuré. Jamais je n’aurais admis ma libération à ce prix-là. En montant cet escalier, je souhaitais, oh ! avec quelle sincérité, trouver ma femme vivante. Mais tout de même… tout de même, il y avait en moi l’affreuse vision de la mort, associée à ma passion.


� Alors, quand je l’ai vue vivante, me regardant avec des yeux effrayés, alors… alors… aveuglément, de tout mon instinct, je me suis rué contre l’obstacle qui se dressait une nouvelle fois devant mon bonheur. Comment l’ai-je pu ?… Je ne sais pas… cela a duré une seconde de fureur et de folie… J’ai sombré dans un abîme. Quand j’ai vu clair, l’acte était accompli. Est-ce possible ? Est-ce possible que j’aie tué ?… On peut donc agir à son insu… contre sa volonté ?…

Il se tut. Aucun des muscles de son visage ne tressaillait. Il se livrait sans réticence ni réserve. Rien ne lui importait plus.

Et l’on sentait l’absolue, la profonde vérité de son explication. Réellement l’acte lui avait échappé des mains. Il avait tué sans le vouloir, sans le savoir, en dehors de lui et de sa conscience.

M. Rousselain se pencha vers le substitut pour se mettre d’accord avec lui sur la décision à prendre. Puis il alla vers la porte et s’entretint avec le brigadier de gendarmerie. L’entrée de celui-ci réveilla d’Orsacq de sa torpeur. Il considéra le brigadier qui approchait, et se rendit compte de ce qui allait se passer.

— Un instant, monsieur le Juge d’instruction, dit-il doucement. Comme c’est moi qui avait détourné l’argent qui était dans ce coffre, je vous prierai de le laisser à Bernard Debrioux qui en est le véritable propriétaire, et peut-être trouverez-vous juste de lui assurer une indemnité égale à titre de dommages-intérêts pour le tort que je lui ai causé. — Je n’accepte pas un sou, déclara Bernard. — C’est donc que tu ne me pardonnes pas. — Si, affirma l’autre spontanément, et il lui tendit la main.


� — Un mot encore, le dernier. Je demande que l’arrestation ait lieu près de l’endroit où j’ai frappé, au pied du lit où dort ma pauvre femme. Ce sera le pardon et l’adieu… M. Rousselain hésita, puis fit signe au brigadier d’accompagner d’Orsacq. Lui-même, d’ailleurs, et le substitut se disposèrent à les suivre. Jean d’Orsacq monta lentement les premières marches, comme il avait fait la veille au soir, si peu d’heures auparavant !

Mais il n’était pas à moitié de l’escalier qu’il bondit, atteignit le boudoir en quelques enjambées et disparut. Les magistrats et Boisgenêt, devinant le dénouement, se précipitèrent.

Trop tard. Une détonation retentit. Quand ils arrivèrent dans la chambre de la morte, d’Orsacq gisait sur le tapis, son revolver en main.

Quelques soubresauts. Il ne bougea plus.

Ils firent tous le signe de la croix. Bernard et Christiane s’agenouillèrent.

— Je le veillerai, cette nuit, déclara Christiane. Son mari lui baisa le front. — Tout ce que tu décideras, je l’approuve d’avance. Elle ferma les yeux du mort, saisit le chapelet rouge qu’il tenait de sa main libre, et murmura :

— Je le mettrai dans son cercueil.


� ÉPILOGUE


Une demi-heure après, Vanol et le ménage Bresson prenaient la fuite. N’ayant pas trouvé le chauffeur, ils avaient entassé leurs bagages sur une brouette qu’ils poussèrent eux-mêmes jusqu’à la gare. Ils marchaient sans se retourner, comme des gens qui se sauvent d’un lieu ravagé par la peste et le choléra.

Vanol était dans un état de rage indescriptible, lequel, ne pouvant s’exprimer en phrases précises, se manifestait par des gestes de fureur qui signifiaient évidemment : « On n’invite pas les gens dans ces conditions-là ! Il y a des choses qui ne se font pas !… »

Les deux magistrats attendirent le retour du médecin-légiste. Boisgenêt envoya des télégrammes aux familles et amis du comte et de la comtesse. Il se chargeait d’organiser les funérailles, puis de fermer le château. Les scellés allaient y être apposés. Dans la chambre où les deux morts étaient étendus l’un près de l’autre, Christiane, à genoux, priait. Elle et son mari avaient décidé de passer la nuit au château. Lorsqu’elle écartait les mains de ses yeux, on voyait sa figure baignée de larmes.

Bernard Debrioux, les deux magistrats et Boisgenêt, restaient dans la bibliothèque. M. Rousselain dit à Boisgenêt :

— Vous savez, monsieur, que mon devoir serait de vous inculper ? — Hein ? dit le vieux garçon terrifié. — Dame ! complicité d’assassinat. — Comment ! complice, moi ? complice d’un homme dont j’ignorais le crime ?


� — Dont vous connaissiez le crime, M. Boisgenêt. Vous n’avez pas vu le coup de poignard, peut-être, mais l’attitude de M. d’Orsacq vous a renseigné, et l’accord entre vous deux fut immédiat. Vous avez recouvert la victime d’une couverture et vous avez empêché qu’on ne la touchât. Sans quoi, on n’eût pas manqué de voir que le meurtre venait d’être commis. Donc, complicité effective. Par-dessus le marché, faux témoignage en ce qui concerne Gustave. Votre cas n’est pas bon. — Mais, voyons, monsieur le Juge d’instruction, il serait inadmissible… — Allons, ne vous frappez pas. L’action publique se trouve éteinte par suite du décès de M. d’Orsacq. Tout de même, méfiezvous pour l’avenir. — Mais, monsieur le Juge d’instruction, une affaire comme celle-là ne se présente pas deux fois. Heureusement ! Pour ma part, depuis vingt-quatre heures, je ne vis plus. — Combien, diable, avait-il reçu pour prix de son silence ? dit tout bas M. Rousselain au substitut. Cent mille francs ? Deux cent mille francs ? S’il y a eu chèque il aura peut-être quelque mal à toucher… J’y veillerai. Puis, se tournant vers Bernard, il lui dit :

— Quant à vous, monsieur Debrioux, il vous sera facile, n’estce pas, de prouver qu’il y a eu, de la part de M. d’Orsacq manœuvre frauduleuse pour mettre la main sur vos titres ? — Oui, monsieur le Juge d’instruction. Je puis dire à présent que la preuve m’en avait été envoyée par Mme d’Orsacq, laquelle l’avait trouvée par hasard. Mais je ne consentirai jamais à ce que la mémoire de M. d’Orsacq…


� — Ne craignez rien. M. le substitut et moi, nous nous sommes mis d’accord pour qu’on ne sache de l’affaire que ce qu’on n’en peut cacher. Il y a eu meurtre puis suicide, et, je le répète, l’action de la justice est éteinte. Je vous demanderai simplement de m’apporter le document qui vous met à l’abri de toute réclamation. Les deux magistrats firent une dernière promenade aux abords de l’eau. Comme ils arrivaient près de la première grotte, le substitut s’arrêta :

— Monsieur le Juge d’instruction, je ne me trompe pas en affirmant que vous avez hésité lorsque M. d’Orsacq a exprimé le désir de dire à sa femme un dernier adieu ? — Vous ne vous trompez pas, cher ami. — Vous avez donc pressenti l’intention de M. d’Orsacq ? — Oui… de même que M. et Mme Debrioux. — Et vous avez estimé qu’il ne fallait pas mettre d’obstacle à cette intention ? — En effet… Je n’ai jamais pu séparer, chez moi, l’homme du magistrat. Si j’ai commis une faute professionnelle, ma conscience m’absout. Cela me suffit. Il n’y avait pas, pour M. d’Orsacq, d’autre issue que la mort. II l’a compris. Tout est bien. Ils remontaient le cours de la rivière, et M. Rousselain soupira d’aise.

— Mais avouez, mon cher ami, que j’ai de la chance ! Ce drame commençait à prendre une envergure redoutable. Savez-vous combien le planton de gendarmerie a empoché de cartes de


� journalistes à la grille de la cour d’honneur ? Vingt-sept, dont aucune ne me fut communiquée. Consigne : le silence ! N’importe, j’allais être débordé. C’était la grosse affaire, la vedette pour moi, et, un jour prochain, ma nomination à Paris. La catastrophe, quoi ! Plus de tranquillité ! Plus de pêche à la ligne !… Et puis, v’lan ! un coup de théâtre qui arrange tout. Ah ! oui, je la classe, l’affaire, je la classe sans scrupule !

Il reprit haleine. Il faisait un temps doux, calme et parfumé. Un clair soleil s’ouvrait mille chemins à travers les feuilles des grands arbres, et se reflétait mille fois sur l’eau nonchalante.

— Oui, je la classe, répéta M. Rousselain, mais quelle journée, mon cher ami ! Et combien j’ai raison de dire qu’il n’y a que la passion qui donne de l’intérêt à la vie — et du relief à une instruction ! Lorsque la passion, comme dans le cas actuel, a suscité un drame, et qu’elle a exaspéré l’instinct jusqu’au crime, c’est elle qui expose en pleine lumière la solution de l’énigme. Mais jamais, mon cher ami, nous n’aurions rien compris à ce mystère, si d’Orsacq, n’avait pas accusé de vol son ami Bernard ! Certes, il ne savait pas alors que sa femme, Lucienne d’Orsacq, travaillait contre lui de concert avec Bernard, sans quoi il n’aurait pas eu l’imprudence de mettre le feu aux poudres. Mais, tout de même, pourquoi s’est-il risqué ? Uniquement par passion. Voilà un homme qui, dans un accès de folie, tue sa femme, un homme écrasé par le destin, et qui, au lieu de rester tranquille, se remet en chasse dans l’espoir absurde de démolir son rival et de lui enlever celle qu’il aime ! Faut-il être brûlé par un feu dévorant ! Et voilà, riposte inattendue, voilà Christiane qui entre en guerre, qui joue la comédie, invente un meurtrier, bref, engage une lutte à mort jusqu’à ce qu’elle finisse par nous livrer pieds et poings liés… qui ? celui qu’elle aime. Le substitut se révolta :

— Hein ! Que prétendez-vous ? Mme Debrioux aurait aimé ?…


� — Eh ! oui, affirma péremptoirement M. Rousselain, infaillible psychologue de l’âme féminine, eh ! oui, elle aimait d’Orsacq. Cette défaillance qu’elle a eue, une femme n’a cela que si elle aime, croyez-en un vieux routier ! Si d’Orsacq, au lieu de perdre son temps comme il l’a fait, avait voulu, à ce moment-là, il la cueillait comme une fleur, je vous en fiche mon billet ! M. Rousselain pivota sur l’un de ses talons et saisit le bras du substitut : — Il la cueillait comme une fleur, et tout demeurait dans l’ordre. Elle l’aimait ! vous dis-je. C’est de l’amour qu’il y avait dans la haine forcenée avec laquelle elle s’est retournée contre lui, la haine de la femme qui a la religion de la vertu et qui s’aperçoit qu’elle a flanché comme tant d’autres. Avez-vous vu tout à l’heure comme elle pleurait ? L’avez-vous entendue déclarer à son mari qu’elle veillerait cette nuit ? Amour passager, amour qu’elle reniera, qu’elle ignore peut-être, et que son mari lui pardonnera puisque rien ne fut consommé, mais amour tout de même ! Et c’est pourquoi le crime fut commis, et c’est pourquoi d’Orsacq et elle ont parlé devant la justice comme des possédés… des possédés qu’embrase le grand incendie de la passion ! Le pantalon de coutil jaune se tirebouchonnait de plus en plus autour de ses jambes, et les bras du bonhomme gesticulaient, prenant à témoins les fleurs, les arbres et le ciel. Le substitut l’observa avec surprise. S’apaisant tout à coup,

M. Rousselain dit : — Ne bougez pas, cher ami… Avancez la tête derrière ce massif. Vous les voyez là-bas, tous les cinq, qui boivent ? — Où donc ? — Sur la terrasse du jardinier.


Autour d’une table, qui portait cinq verres et deux bouteilles de vin rouge, le jardinier Antoine offrait à boire au ménage Ravenot, à Gustave et au brigadier de gendarmerie.

— Tout va bien de ce côté, murmura M. Rousselain, tout est selon la normale et la logique. Les quatre hommes ont goûté à la voluptueuse Amélie et demeurent dans l’enchantement et dans l’espoir. Ah ! délicieuse Amélie, jamais tu n’enfanteras la passion et le crime, toi ! Ton cou blanc et tes lèvres souriantes sont à qui veut les prendre. Pourquoi tuer ? Pourquoi donner tant d’importance à de si petites choses ? Ravenot ne s’y trompe pas, lui, et il reste dans la bonne tradition gauloise !