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Le Chapelet rouge: Difference between revisions

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=== Chapitre 4 ===


Ce fut de la stupéfaction. Mme Debrioux reniait son
témoignage !
Elle défendait tout à coup celui qu’elle avait accusé, et,
trahissant la cause de son mari, passait dans le camp adverse !
Amélie se mit à rire, d’un rire triomphant, et Ravenot lui
serra la main avec une énergie admirative, comme s’il participait
à la victoire de sa femme.
D’Orsacq et Boisgenêt étaient déconcertés. D’où venait un tel
revirement ?
— Crebleu ! murmura M. Rousselain. Voilà qui est palpitant.
Où diable veut-elle nous conduire, cette fois, la jolie dame ?
Il dit à haute voix :
— Fichtre ! il n’est pas commode de mener une enquête si l’on
se heurte à de tels revirements ! Autant, madame, vous avez été
affirmative dans un sens, autant vous l’êtes, un moment plus tard,
dans un sens opposé. Ainsi, Gustave ne se trouvait pas là ?
— Non.
— Quelle valeur prendrait votre déclaration si vous pouviez
nous dire où il était !
Christiane ne lui laissa pas le loisir de la questionner plus
longtemps. Elle le pria de convoquer la lingère Bertha, c’est-àdire
la personne que l’on avait confondue, la veille au soir, avec
Mme d’Orsacq. Christiane expliqua que cette femme pourrait
�
peut-être donner un renseignement utile sur un point secondaire
que l’on avait négligé.
Le brigadier amena la lingère. Et tout de suite Christiane lui
demanda :
— Bertha, quand vous avez couru au-devant de M. d’Orsacq
dans la soirée, vous avez avoué que vous étiez sortie auparavant
pour assister aux illuminations et que vous aviez été prendre un
vieux vêtement de fourrure dont votre maîtresse avait promis de
vous faire cadeau ?
— Oui, une pelisse qui était à raccommoder.
— Bien. N’avez-vous pas dit que cette pelisse était pendue
dans la lingerie ?
— Oui, madame.
— Comment se fait-il que vous ayez pu entrer, puisque la pièce
était fermée à clef ?
— J’ai toujours la clef à mon trousseau.
— Il y en a donc une autre ?
— Oui, une autre qui est accrochée près de la porte, dans
l’ombre.
Et vous avez trouvé quelqu’un à l’intérieur ?
— Oui, Gustave, qui se cachait derrière un vieux paravent. Il
n’a pas pu croire que je le voyais dans une glace.
— Qu’avez-vous pensé de trouver là Gustave ?
�
La brave femme bafouilla quelque peu.
— Rien… Je ne pense pas aux affaires des autres. Ça ne me
concerne pas. Je me suis dit tout de même qu’Amélie avait dû
l’enfermer là pour lui faire une farce. Amélie… n’est-ce pas, c’est
une jeunesse. À la cuisine, elle met tout le monde en train. Et puis
Gustave courait bien un peu après elle…
— Ah ! Qu’est-ce que je vous disais ? s’écria la femme de
chambre, de nouveau triomphante, et que son mari approuva.
Vous voyez, Gustave courait après moi.
La sincérité de Bertha ne faisait aucun doute. M. Rousselain
la congédia et dit à Christiane :
— L’incident est donc clos selon vous, madame ? Amélie a
déposé selon la vérité, et ce garçon ne peut être suspecté ?
— C’est mon opinion.
M. Rousselain la fit répéter.
— C’est bien votre opinion ?
— Oui, monsieur.
— En ce cas, je vous demanderai pourquoi ce ne fut pas
toujours votre opinion.
— Je vous l’ai dit, monsieur le Juge, parce que les faits m’ont
éclairée.
— Pardon, madame, votre explication fut différente. Vous
nous avez dit qu’en affirmant la présence de Gustave dans le
vestibule, vous aviez menti. Pourquoi ce mensonge ?
�
Christiane parut hésiter. Le juge insista.
Après une hésitation, Christiane répliqua :
— Je vous le dirai tout à l’heure, monsieur le Juge.
— Soit, fit M. Rousselain. Mais moi, je vous dirai dès
maintenant que, Gustave écarté, la justice se trouve en présence
du seul Bernard Debrioux. Est-ce cela que vous avez voulu ?
— Monsieur le Juge, formula Christiane en scandant chaque
mot, pas un instant, au fond de moi, alors même que j’ai affecté
de le croire, je n’ai cru mon mari coupable de quoi que ce fût qui
pût ressembler à un acte criminel ou seulement équivoque. Ne
parlons pas du crime. Parlons du vol. Je suis sûre qu’entre
M. d’Orsacq et mon mari, il y a un malentendu qui se dissipera au
premier examen et que M. d’Orsacq reconnaîtra qu’il a eu tort.
Mais le fait seul d’avoir ouvert ce coffre, dans les conditions où il
semblerait que mon mari l’eût ouvert, est une chose vilaine dont
je n’accepte pas la possibilité pour sa part.
— Votre mari l’a avoué cependant.
— Il n’a pas avoué cela. Non, il a reconnu avoir emporté des
titres qui lui appartenaient, mais il n’a pas reconnu avoir pris la
clef dans l’armoire des médicaments, ni même avoir ouvert le
coffre qui contenait les titres.
— C’est alors qu’un complice aurait agi pour lui ?
— On n’a de complice que si l’on est coupable soi-même. En
cette occasion, il y a eu simplement quelqu’un qui a inspiré la
conduite de mon mari, qui l’a renseigné et qui l’a dirigé.
— Qui accusez-vous ?
�
— Je vous supplie de ne chercher dans mes paroles ni
accusation, ni insinuation, ni même jugement. Il y a un fait, voilà
tout.
— Un fait que vous connaissiez, et que vous interprétez
maintenant ?
— Un fait que j’ai deviné peu à peu depuis ce matin, à force de
réfléchir, et dont je puis, à présent, établir l’exactitude absolue.
— Expliquez-vous.
Christiane garda le silence. Les mots qu’elle était résolue à
dire devaient être d’une gravité exceptionnelle, pour que, sur le
point de les émettre, elle parût indécise et prête à se dérober.
— Vous êtes contrainte d’aller jusqu’au bout, madame, insista
M. Rousselain.
— Je le sais.
Et elle articula :
— Monsieur le Juge d’instruction, on a interrogé tous les
habitants du château… sauf une personne qui, hélas, ne pouvait
plus répondre — et c’était la seule qui eût été à même de donner
des renseignements utiles sur cette question des titres.
D’Orsacq eut un haut-le-corps.
— À qui faites-vous allusion ? dit-il. Ma femme n’eût pu savoir
le moindre détail à ce propos.
Christiane ne répondit pas et continua :
�
— L’enquête est entravée par deux obstacles : le silence de
mon mari et le silence de Gustave. J’estime que le silence de l’un
comme le silence de l’autre proviennent des mêmes motifs.
— Qui sont ? demanda M. Rousselain.
— Des motifs de discrétion. L’un et l’autre se taisent parce
qu’ils ont promis à Mme d’Orsacq de se taire.
— De se taire sur quoi ?
— Sur tous les actes qu’elle a commis, pour arriver à ce qu’elle
considérait comme juste.
— Et qui était ?
— De défendre mon mari contre les attaques dont il était
l’objet dans ses affaires.
Elle fit une pause. Du coup, le drame retrouvait toute sa
violence. Bernard considérait éperdument sa femme. Jean
d’Orsacq, dérouté, semblait ne pas comprendre.
— Mais alors, dit-il, c’est contre moi que ma femme aurait
agi ? Voyons, l’hypothèse est inconcevable.
— Inconcevable à votre point de vue, monsieur d’Orsacq, mais
nous devons d’abord mettre en lumière la conduite de
Mme d’Orsacq, avant d’en chercher les mobiles. L’essentiel c’est
ce qu’elle a fait, et non pas pourquoi elle l’a fait. Or, elle seule
pouvait connaître le chiffre de la serrure, soit que vous le lui ayez
dit autrefois, soit qu’elle ait perçu d’elle-même, de là-haut, le
nombre de déclenchements que vous opériez en ouvrant le coffre.
Elle seule a pu garder du passé une seconde clef dont vous aviez
oublié l’existence. Elle seule a pu la prendre hier dans son
armoire. Elle seule a pu rejoindre mon mari à qui elle avait donné
�
rendez-vous dans la bibliothèque — n’est-ce pas elle qui avait prié
intentionnellement les Bresson d’organiser cette fête, laquelle
éloignait tout le monde du château ? Elle seule a pu ouvrir le
coffre et c’est d’elle seule, enfin, que mon mari a pu recevoir les
titres qui lui appartenaient, mais sur lesquels il n’aurait jamais
consenti à faire main-basse lui-même.
Jean d’Orsacq n’en revenait pas.
— Mais c’est abominable ! C’est contraire à ce que vous
pensiez tout à l’heure, dans mon bureau !
— Je le confesse. Mais il n’y a pas d’autre vérité. Elle m’est
apparue peu à peu et elle éclaire tout.
— Vous avez des preuves de ce que vous avancez, madame ?
demanda M. Rousselain.
— J’ai celles que mon mari ne peut manquer de nous fournir.
N’est-ce pas, Bernard ? Je ne me trompe pas ? Les avertissements
qu’on t’avait donnés à Paris provenaient bien de cette source ?
C’est bien ainsi que tu as appris ce qui était comploté contre toi,
et que M. d’Orsacq ne peut pas nier puisqu’il l’a avoué ? C’est
ainsi que tu as su que les titres étaient dans ce coffre-fort ? Et
c’est bien ainsi qu’ils sont rentrés en ta possession ? Parle sans
scrupules. Tu as tenu ta promesse de secret, mais le secret
n’existe plus. N’est-ce pas, c’est ainsi ?
— Oui, dit-il.
— Tu as reçu des lettres qui t’ont prévenu ? des télégrammes
qui t’ont pressé de venir et qui ont fait que tu avais d’abord refusé
et que je n’ai fini par accepter, moi, que sur ton insistance.
— Oui.
�
— Ces lettres, monsieur, ces télégrammes, vous les avez ? dit
le juge d’instruction.
Bernard répondit :
— Je n’avais pas le droit de les garder, puisque je n’avais pas le
droit de m’en servir. J’ai tout brûlé.
— Dommage ! De tels documents eussent eu un grand poids.
— Monsieur le Juge, affirma Christiane, Mme d’Orsacq n’a pu
envoyer elle-même les lettres ni surtout les télégrammes. Elle a
dû utiliser les services de quelqu’un.
— Que vous pouvez désigner ?
— Gustave.
Et elle reprit aussitôt :
— Gustave avec qui il lui était loisible de parler sans que
personne le remarquât, Gustave qu’elle envoyait à bicyclette
jusqu’à quelque village lointain et qui mettait les télégrammes de
la sorte sans attirer l’attention. Tout restait dans l’ombre. Comme
gage de sa discrétion il recevait de fortes récompenses, si fortes
que, ébloui, plein de gratitude, et d’ailleurs de nature très
délicate, il a gardé obstinément le silence auquel il s’était engagé.
Christiane s’approcha du garçon et lui dit tout doucement,
employant la même expression qu’Amélie :
— Tu vois, mon petit, tu peux parler, puisqu’on sait tout. Tu
n’avais pas le droit de révéler ce que tu avais promis de ne pas
dire. Mais puisqu’on le sait, ton devoir est de répondre. N’est-ce
pas, tu as porté des télégrammes adressés à M. Debrioux ?
�
Il avoua de la tête.
— Et, chaque fois, Madame te donnait de l’argent ?
Même signe d’affirmation.
— Et l’on avait réclamé le secret ? Et c’est bien ce que tu as été
sur le point de confier à Amélie ?
— Oui, madame, fit-il.
On entendit un sanglot. C’était Amélie qui pleurait d’émotion
— Est-il chic, hein, ce gosse ? Il se laissait accuser plutôt que
de trahir sa maîtresse… de même que, pour moi, il n’avait pas
voulu me compromettre. Qu’en dis-tu, Ravenot ? Il en a du cran !
Sa gorge s’étranglait à l’énumération de tant de prouesses.
Elle prenait son mari à témoin. Elle félicitait Gustave et, pour un
peu, l’eût embrassé.
Sur l’ordre du juge, Ravenot l’emmena. Il la soutenait par un
bras, tandis que le jeune Gustave s’empressait de l’autre côté. Ils
sortirent tous les trois. Il y eut une longue pause. Bernard ne
quittait pas sa femme des yeux. D’Orsacq réfuta les déclarations
de Christiane, sans emportement et d’un air qui laissait voir sa
tristesse étonnée.
— Si Mme Debrioux avait mieux connu ma femme, elle saurait
que Lucienne était incapable de jouer ce jeu-là. Elle m’eût averti
tout simplement, et se fût contentée de me montrer mes torts. Je
demanderai donc seulement à Mme Debrioux pourquoi, suivant
elle, Mme d’Orsacq eût agi derrière moi, en ennemie, en ennemie
implacable.
— Parce qu’elle avait peur.
�
— De quoi ?
— D’être abandonnée par vous.
D’Orsacq haussa légèrement les épaules.
— Ce n’est là qu’une hypothèse.
Il s’écarta un peu comme un homme dont le rôle est fini et qui
laisse aller les événements sans consentir à les discuter.
Ce fut M. Rousselain qui reprit :
— Votre intervention, madame, si nous en admettons les
termes comme acquis, aboutirait à deux résultats, qui sont de
mettre hors de cause, au point de vue du vol, d’abord l’aidejardinier
Gustave, et ensuite votre mari. Mais il reste le meurtre.
Que supposez-vous à ce sujet ? L’hypothèse du suicide étant
considérée comme inadmissible, il y a eu crime. Qui l’a commis ?
Christiane se tut. Hésitait-elle à parler ? ou bien ne pouvaitelle
apporter de réponse à cette question redoutable ?
Mais M. Rousselain y tenait, à sa question. Cette réponse, il
l’exigeait. C’était le grand point à élucider. Il s’adressa donc à
Bernard Debrioux.
— Traçons autour de vous un cercle restreint, voulez-vous,
Debrioux ? et n’en sortons pas. À dix heures moins cinq environ,
Mme d’Orsacq écoute au seuil de son boudoir. Vous entrez par
cette porte. La pièce est éclairée confusément. Pas un mot n’est
d’abord échangé entre vous, toutes les phases de la scène étant au
préalable convenues. Elle vous remet les titres qui vous
appartiennent. Vous vous en allez. C’est bien cela, n’est-ce pas ?
�
— Exactement.
— Bien. Maintenant, première question : pourquoi ne
reprenez vous pas le même chemin ?
— C’est Mme d’Orsacq qui me suggère de fuir par la fenêtre.
Elle craint que je ne rencontre quelqu’un qui me voie avec le
paquet.
— Deuxième question : pourquoi emportez-vous la clef du
coffre ?
— Par suite d’une erreur, d’un geste machinal de
Mme d’Orsacq qui me la remet. De même, c’est par maladresse
que je la laisse tomber sur la plate-bande. J’étais fort troublé.
C’est ainsi qu’ayant pris sans raison ma casquette, je l’ai jetée
stupidement sous un buisson.
— Troisième question : qu’aviez-vous prévu l’un et l’autre
pour expliquer la disparition de ces titres ?
— Mme d’Orsacq prenait tout sur elle. Ma femme et moi, nous
devions partir au milieu de la semaine, avant certes que
M. d’Orsacq eût songé à vérifier le contenu de son coffre. Aussitôt
Mme d’Orsacq mettait son mari au courant, sans se soucier de ce
qu’il dirait. Elle était résolue à tout pour réparer le préjudice qui
m’avait été causé.
— Donc, à dix heures exactement, séparation entre elle et
vous. Mme d’Orsacq remonte dans son boudoir, passe sans sa
chambre. Une heure après, on l’y trouve morte.
— C’est là, dit Bernard, un drame qui s’est produit en dehors
de moi. Je n’y ai pas plus contribué que les autres personnes qui
en ont surpris le dénouement au haut de cet escalier.
�
— En êtes-vous bien sûr ?
L’interrogation de M. Rousselain devenait plus sèche, plus
agressive. Christiane et Bernard sentaient la menace d’un danger
proche.
— Absolument sûr, affirma Bernard.
— Cependant, vous êtes la dernière personne que
Mme d’Orsacq ait vue. Entre dix heures et onze heures, il est
matériellement impossible que quelqu’un ait pénétré dans son
boudoir et dans la chambre, ramassé le stylet, et frappé.
Comment ne pas admettre alors que le meurtre ait été commis à
dix heures moins quelques minutes par l’individu qui s’enfuyait
après par cette fenêtre avec son butin, c’est-à-dire avec les titres ?
Bernard riposta en haussant la voix :
— II m’aurait fallu monter dans le boudoir et dans la chambre.
Or, je ne suis pas monté et je défie que l’on puisse établir la
preuve du contraire.
— Cette preuve existe cependant, articula M. Rousselain avec
vivacité. Elle existe irréfutable. Dans la chambre de la victime, on
a relevé tout à l’heure le témoignage évident que c’est vous-même,
et non pas telle autre personne, qui avez fouillé l’armoire et saisi
la clef !
Bernard sursauta :
— Mais c’est abominable, monsieur le Juge d’instruction. De
quoi s’agit-il ? On l’y a placé, ce témoignage, puisque je n’ai pas
été dans la chambre. C’est une vengeance… un complot…
M. Rousselain formula durement :
�
— C’est ce qu’il vous faudra démontrer, monsieur, le jour
prochain où, en présence de votre avocat, je vous demanderai de
vous expliquer à ce propos. En attendant, je suis obligé, étant
donné les charges qui pèsent sur vous, de vous inculper de…
Christiane ne le laissa pas achever. Frémissante, indignée,
elle s’écria :
— Mon mari est innocent, monsieur. Ce n’est pas lui le
coupable.
— Alors qui, madame ?
— Ce n’est pas lui, je le jure.
— La preuve, je le dis encore, est irréfutable. Ajoutée à toutes
les autres, elle complète un faisceau de certitudes telles que je n’ai
pas le droit d’hésiter davantage…
— Non, non, je vous en conjure, protesta Christiane hors
d’elle, non, mon mari n’ira pas en prison. Non ! ce n’est pas lui,
j’en fais le serment.
— Alors qui ? répéta M. Rousselain avec une véhémence
inattendue. Il y a eu crime, donc il y a un criminel. Si ce n’est pas
votre mari, c’est un autre. Cet autre livrez-le à la justice. Sinon…
M. Rousselain s’était levé.
Planté devant Christiane, impérieux, sans pitié, il posait le
dilemme inexorable : si votre mari est coupable, je l’arrête. S’il ne
l’est pas, dites-moi qui je dois arrêter. Et dites-le tout de suite,
d’un mot, d’un geste.
Un grand silence. Christiane se taisait.
�
M. Rousselain appela le brigadier.
Alors elle s’effara, et, le bras tendu, désignant le comte
d’Orsacq, elle proféra :
— C’est lui le meurtrier ! c’est lui… C’est lui qui a tué sa
femme !


=== Chapitre 5 ===
=== Chapitre 5 ===

Revision as of 23:19, 26 January 2009

Le Chapelet rouge
Le Chapelet rouge


Anonyme


1934



TOC

Première partie. La Soirée
Deuxième partie. La Matinée
Troisième partie. L’Après-midi

Première partie. LA SOIRÉE

Deuxième partie. LA MATINÉE

Troisième partie. L’APRÈS-MIDI

Chapitre 5

— Enfin, nous y sommes, marmotta M. Rousselain. Mais, fichtre ça n’a pas été sans peine ! Le substitut s’étonna :

— Mais qu’est-ce que c’est que cette charge nouvelle, écrasante, dont vous avez parlé ? — Une blague, dit froidement M. Rousselain. On n’a rien trouvé du tout. Seulement, n’est-ce pas, il fallait brusquer les choses, affoler Mme Debrioux et la contraindre à sauter l’obstacle, à parler. — Le coup n’est pas très catholique… — Qu’importe, il a réussi. Qui veut la fin veut les moyens. Ainsi, grâce à l’habileté extraordinaire de M. Rousselain, la bataille se livrait non plus entre la justice et Christiane, mais entre Christiane et l’homme qu’elle visait si clairement depuis quelques minutes, et qu’elle traitait soudain en ennemi mortel. Placée devant l’arrestation de son mari, forcée d’y consentir ou d’accuser, ne discernant pas la manœuvre de M. Rousselain, Christiane accusait hardiment, férocement. De tout son être, dans un élan irrésistible, sans plus s’occuper des magistrats, elle s’engageait à fond contre d’Orsacq comme si elle était maîtresse de la réalité, et résolue à la faire prévaloir par tous les moyens.

Elle demeura quelques secondes immobile, le bras tendu vers celui qu’elle accusait, le visage implacable, et elle redit, à voix basse :

— C’est lui… je jure que c’est lui…


� D’Orsacq ne recula pas. Décontenancé d’abord par la violence de l’attaque, abasourdi par cette accusation qui lui semblait inexplicable, il y répondit soudain avec la même fougue exaspérée et sans chercher à mesurer ses paroles :

— Mais vous êtes folle ! Moi ! Moi ! le meurtrier de ma femme ! Qu’est-ce que vous prétendez là ! Vous ne savez donc plus ce que vous dites ? Moi, l’assassin ? — Oui, vous, Jean d’Orsacq — Mais si j’étais coupable, vous le seriez au même titre que moi, puisque nous ne nous sommes pas quittés durant tout le cours de la soirée ! — Vous l’avez tuée ! Vous l’avez tuée ! redisait-elle inlassablement. Il la brutalisa :

— Depuis quelques instants, vous vous démentez sans cesse. Votre conduite n’est que fausses manœuvres et contradictions. Pourquoi tantôt, il n’y a pas deux heures, m’avez-vous demandé secours pour sauver votre mari ? — C’était vous, et je le savais depuis ce matin, depuis votre réquisitoire abominable contre Bernard, depuis que vous avez essayé de l’avilir à mes yeux, j’ai compris que c’était la suite du plan de ruine et de déshonneur que vous poursuiviez. Et je me suis méfiée de vous. Je n’avais aucune preuve, mais puisque vous l’accusiez ce ne pouvait être que vous. — Cependant, vous évitiez son regard. D’instinct, vous l’avez cru coupable.


� — Pas une seconde, vous entendez, pas une seconde je n’ai cru à cette possibilité. Mais tout de suite, j’ai senti que le meilleur moyen de sauver Bernard, c’était de le renier d’abord, et de me rapprocher de celui qui l’accusait. C’est pourquoi après avoir bien réfléchi, après avoir évoqué toutes vos paroles et tous vos actes de cette soirée, c’est pourquoi je vous ai demandé cet entretien, tout à l’heure, oui… pour tâcher de voir clair en vous et de vous mettre en défaut. Ah ! quand vous m’avez dit votre rencontre avec Gustave avant le dîner et que j’ai prétendu qu’il était aussi dans le vestibule, le soir, et qu’il se dissimulait, quelle joie de vous voir tomber dans le piège ! C’était naturel, cependant. Vous aviez constaté avec effroi que votre accusation de vol entraînait celle de l’assassinat, et vous cherchiez une manière quelconque pour détourner les soupçons sur le premier venu. Ce premier venu, je vous l’offris, c’était Gustave. — C’était Gustave parce que je l’avais vu ! Et tout le reste n’est que mensonge d’Amélie ! — Ce n’est pas vrai ! s’exclama Christiane. C’est vous qui mentiez. Et je vous tenais dès lors. Je savais, je savais ! Si vous mentiez, si vous inventiez un coupable, pouvais-je douter ? — Douter de quoi ? — De votre crime. — Ainsi j’aurais tué ma femme ? — Oui, oui, oui. — Dans quel but ? — Pour vous libérer. — Pourquoi me libérer ?


� — Pour me conquérir ! Pour me prendre ! Il éclata de rire, d’un rire nerveux et méchant :

— Vous prendre ? Mais vous étiez à moi ! La lutte était finie entre nous. Quand je vous ai renversée sur ce fauteuil, hier soir, quand je vous tenais dans mes bras, vous étiez la plus consentante des maîtresses… Bernard se précipita sur lui en criant :

— Misérable ! Qu’est-ce que tu oses dire ? Christiane, ta maîtresse ? Ah ! misérable !… Il leva la main… Les deux magistrats, qui s’étaient dressés aussitôt, n’eurent que le temps de lui saisir le bras. Christiane le menaçait du regard et du geste, et balbutiait la même injure :

— Misérable ! Misérable ! Ce à quoi il répondait en ricanant :

— La plus consentante… je l’affirme… un homme comme moi ne s’y trompe pas… Pourquoi aurais-je tué ? Dans huit jours, dans quinze jours, vous veniez à moi, de vous-même… Oui, Bernard, quoi que tu fasses, quoi que tu dises, j’ai senti qu’elle s’abandonnait dans mes bras. Entre les deux hommes, c’était un déchaînement de haine qui bouleversait leurs visages, et Christiane était soulevée de la même exécration.

— Misérable ! m’abandonner, moi, entre vos bras ! Comment osez-vous ?


� M. Rousselain frappa du pied, et s’écria : — Qu’on se taise ! Monsieur d’Orsacq, reprenez votre place et laissez Mme Debrioux achever sa déposition. Si vous n’êtes pas coupable, comme je veux le croire, que craignez-vous d’accusations que vous savez sans fondement ? Il faut des preuves, et des preuves formelles. Au cas où elle ne pourrait pas les fournir, personne ici n’ignore contre qui son intervention se retournerait. Le silence s’établit. La scène, d’ailleurs, ne pouvait se maintenir à ce degré d’acuité. D’Orsacq regarda un instant la figure méconnaissable de Christiane, puis attendit, de nouveau impassible. Boisgenêt lui parlait à voix basse, et semblait le morigéner. À ce moment, le substitut ayant effleuré par hasard la main du juge, fut stupéfait de la sentir glacée.

— Oui, c’est ainsi, murmura M. Rousselain, le gros bonhomme que je suis se laisse toujours prendre à ces crises de la passion. Mais jamais comme aujourd’hui, je n’ai eu le frisson du tragique et de la fatalité. Est-il possible qu’il ait tué sa femme, et comment ? Par quel subterfuge ? Tout haut, il ordonna :

— Parlez, madame. Et que vos paroles s’adressent directement à moi. Pas d’injures inutiles. Des faits. Christiane s’était dominée. Si palpitante qu’elle dût être au fond d’elle-même, rien ne trahissait plus son agitation et sa fièvre. Elle prononça :

— Les faits ont souvent besoin d’être expliqués, monsieur le Juge d’instruction. M. d’Orsacq vient d’insinuer contre moi une chose tellement odieuse que je désire y répondre sans retard. C’est un point sur lequel j’ai le droit d’être entendue.


� — Expliquez-vous, dit vivement M. Rousselain, toujours avide de confidences féminines. — Je serai d’autant plus sincère que mon mari pourra juger ma conduite. Monsieur le Juge d’instruction, j’ai toujours été la femme la plus honnête. Je n’y ai aucun mérite. Ma nature exige l’ordre, la propreté, la clarté, l’équilibre. Tout ce qui est équivoque et louche me répugne. Mon mari, pour qui j’éprouve une affection et une estime profondes, n’a rien à me reprocher, ni arrièrepensée, ni regret inconscient. Lorsque M. d’Orsacq a commencé à me faire la cour, cet hiver, je n’ai rien dit, parce qu’une femme qui ne ressent pas même l’ombre d’une tentation, a le droit de se taire. Et je me suis tue encore, lorsque Bernard, pour des raisons que j’ignorais, a voulu se rendre à l’invitation de M. et Mme d’Orsacq. Je n’ai pas l’habitude de le contrarier. Il désirait venir. Je l’ai suivi. Christiane respira un moment. Pour la première fois, ses yeux se posèrent sur les yeux de son mari. Puis elle continua :

— La semaine, au château, se passa très bien. Cependant, la cour de M. d’Orsacq se faisait plus pressante. Aurais-je dû partir ? Non, puisque je n’éprouvais aucune gêne. Ce n’est qu’avant-hier, samedi, que cette possibilité de départ a surgi dans mon esprit sans toutefois que je fusse contrainte de l’examiner. Mais hier, M. d’Orsacq m’y obligeait, et tout de suite, je sentis la menace du danger… Le soir vint. On sortit dans le parc. Tu te rappelles, Bernard, je t’ai prié de nous accompagner. Au bord de la rivière, il resta seul avec moi, puis m’entraîna dans l’ancien pigeonnier où Boisgenêt allait nous rejoindre, puis me força, en me tenant par le poignet et en dominant ma volonté, à venir dans cette pièce. J’étais exaspérée. Je me raidissais contre son influence… Et je lui dis ma résolution inflexible de partir. Alors, il essaya de me prendre dans ses bras… Il y eut lutte entre nous… Je me dégageai, et tombai dans ce fauteuil en pleurant. C’est tout.


� Christiane hésita. Un afflux de sang colorait son visage. En dire davantage, c’était peut-être montrer à nu les parties les plus secrètes de son âme. Elle reprit :

— C’est tout. Cela ne dura pas plus de trente ou quarante secondes, et je n’ai pas à rougir. Il n’y a eu en moi ni trouble sensuel ni défaillance de volonté… tout au plus… tout au plus une sorte d’étourdissement nerveux… le désarroi d’une femme aux abois… il faut considérer que l’on me poursuivait depuis des heures… que j’étais épuisée par la lutte et que je craignais un scandale. Ma détresse physique fut donc toute naturelle. Or, c’est cela que M. d’Orsacq appelle mon consentement. Mon consentement à quoi ? À son désir ? À ses caresses ? Ah ! Bernard, je te le jure, quand il a essayé de me prendre la bouche, j’ai retrouvé toutes mes forces… Mais ne riez donc pas, vous ! s’écriat- elle en avançant de nouveau vers Jean d’Orsacq avec ses poings serrés et une expression impitoyable. Ne riez pas ! Vous le savez bien, que j’étais aussi loin de vous que je le suis maintenant. Déjà, d’ailleurs, vous cherchiez une autre voie pour m’atteindre. Et déjà vous étiez conduit, sans le savoir, vers l’acte que vous avez commis.

D’Orsacq la regarda sans baisser la tête. Il ne riait plus. Elle le quitta des yeux, et, s’adressant à M. Rousselain :

— Monsieur le Juge d’instruction, trois obstacles le séparaient de moi : Mme d’Orsacq, mon mari et ma volonté. S’il avait cru à l’effondrement de ma volonté, il n’aurait pas frappé sa femme, et, plus tard, il n’aurait pas tenté de perdre mon mari. Mais il n’y a pas cru. Une demi-minute d’étourdissement, ce n’est tout de même pas une défaillance. Non, il n’y a pas cru. Déjà, comme je viens de le dire, d’autres choses se produisaient, et, tout en restant, au fond de lui, en plein délire, il apparut soudain raisonnable, presque grave, songeur en tout cas. Que se passaitil ? Ceci, simplement M. d’Orsacq apprenait que l’on avait aperçu


� Mme d’Orsacq, seule, sous la pluie, et qui franchissait le vieux pont, glissant et vermoulu, de la cascade.

L’insinuation était effroyable. M. Rousselain en frissonna. Cependant, elle ne provoqua en M. d’Orsacq aucune réaction. Étrange confrontation des trois acteurs du drame. Il semblait qu’entre eux la force d’attaque ou de riposte était épuisée. L’inexorable Christiane, que rien ne pouvait plus arrêter, parlait sans emportement et paraissait poursuivre, plutôt qu’un réquisitoire, une démonstration irréfutable par sa logique et sa netteté.

— C’est là, pour la première fois, dit-elle, que, à son insu, s’est glissée l’idée, encore informe, de la libération possible. Un hasard, un pied qui trébuche, une planche qui cède, et tout est fini. Dès lors, il fallait me remettre en confiance. Il s’apaisa. Jeté inconsciemment dans ce vertige des idées mauvaises auxquelles un homme de sa nature ne sait pas résister, il attendit. Et il advint que tous les événements semblèrent faire pencher le destin de ce côté. On sut que Mme d’Orsacq se trouvait dans sa chambre. On sut qu’elle s’y trouvait tandis que l’homme ouvrait le coffre-fort de cette pièce. Et l’on évoqua aussitôt la rencontre, la lutte, le meurtre peut-être. Vous voyez, monsieur le Juge d’instruction, comme l’esprit de M. d’Orsacq se fixait, malgré lui, sur une idée obsédante contre laquelle il se débattait. Il n’espérait pas, mais la vision s’imposait. La supposition devenait une réalité. « Et c’est ainsi que la chose s’effectua et qu’elle s’effectua dans des conditions qui devaient rendre ce drame incompréhensible. Lorsque M. d’Orsacq fit les premiers pas vers l’escalier, nous étions tous persuadés que, s’il trouvait ouverte la porte du boudoir, c’est que Mme d’Orsacq avait été tuée depuis une heure. Or, elle vivait !

« Oui, elle vivait. L’agression que nous avions imaginée n’avait pas encore eu lieu. C’est alors seulement qu’elle se produisit. Elle se produisit à cette seconde-là, et pas avant. Quand



� le crime fut découvert, comment aurions-nous pu imaginer qu’il se commettait… sous nos yeux ?

La voix de Christiane s’était ralentie. Elle paraissait n’avoir plus d’énergie pour continuer. Ses paroles se prolongèrent dans un silence terrifiant.

Ce fut Boisgenêt qui le rompit. Il scanda fortement, martelant ses mots de gestes saccadés :

— Tout cela est faux. J’étais là… J’aurais bien vu ! — Vous auriez pu ne pas voir le geste, s’il a été accompli une seconde avant, rectifia M. Rousselain. — Mais nous sommes entrés ensemble, et Mme d’Orsacq, déjà frappée, était morte. — Comment le savez-vous ? — Ses mains étaient froides. Je jure… — Ne jure pas, Boisgenêt, dit Jean d’Orsacq. Il était venu s’asseoir sur un fauteuil près de la table. Un instant, il se cacha la figure entre ses mains, comme s’il ne voulait pas qu’on en aperçût l’atroce convulsion. Et, de fait, il réapparut avec un masque dur, contracté, que rien ne pouvait plus altérer davantage, ni pacifier.

Allait-il se résoudre à l’aveu ? ou bien opposer un démenti ? ou bien argumenter ? Si solide que fût l’enchaînement des faits présentés par Christiane, tout restait, au fond, dans le domaine de l’hypothèse… De preuves matérielles, de preuves judiciaires, aucune. C’était une formule psychologique, l’exposition des états d’esprit par lesquels avait dû, très probablement, passer Jean



� d’Orsacq. Mais rien ne laissait prévoir qu’une enquête plus serrée aboutirait à des résultats plus formels. Jusqu’à la dernière minute, la solution dépendait de la position qu’il allait prendre. Quelle angoisse serra le cœur de M. Rousselain ! Bernard et Christiane semblaient harassés. Boisgenêt avait saisi son ami aux épaules et fixait ses yeux sur lui, comme pour lui imposer sa volonté de silence.

— Monsieur le Juge d’instruction, dit Jean d’Orsacq, du premier mot jusqu’au dernier, l’accusation de Mme Debrioux est véridique. Je ne sais pas pourquoi je lutte, pourquoi je me défends et pourquoi j’attaque depuis ce matin. En tuant ma pauvre femme, je me suis tué moi-même… Seulement, n’est-ce pas… on espère toujours quelque miracle et on se rattache à toutes les branches, alors qu’on sait que tout est fini. Un instant j’ai pu croire à quelque chose, tantôt… Mme Debrioux avait l’air plus doux, plus proche… Peut-être l’avenir pourrait-il réparer un peu du passé maudit. Elle seule aurait pu me sauver… Mais elle se jouait de moi et me tendait un piège. Alors à quoi bon ? J’ai senti sa haine tout à l’heure, à un tel point que l’aveu est une délivrance pour moi. Elle murmura :

— Je n’ai aucune haine contre vous. — Dites que vous n’en avez plus parce que je suis vaincu et que votre mari est sauvé… Après un moment de silence, il reprit d’une voix sourde, où il n’y avait même pas d’émotion, même pas de tristesse, rien qu’un accablement sans bornes :

— Je l’ai trop aimée. Et je le lui cachais en partie… sans quoi elle m’aurait chassé… Mme d’Orsacq a tout deviné, elle, et c’est pourquoi, sans aucun doute, elle a eu peur et m’a trahi… Et puis, non, ce n’est pas de la trahison. Je me rends compte maintenant


� de toute la vérité. Ma pauvre Lucienne m’aimait à sa manière, mais avec une affection soupçonneuse. Elle devait m’épier dans l’ombre et surveiller ma vie privée, et elle avait pour cela des espions qui fouillaient dans mes papiers à Paris. J’en ai connu un. Il y a quelques semaines, il est venu ici, un soir où elle croyait que je ne serais pas là. Il est venu évidemment pour recevoir des ordres, peut-être pour prendre les titres. Elle lui avait donné toutes les clefs du château, et elle lui aurait donné celles du coffre-fort… Elle devait collectionner toutes les clefs en double… une manie. Et, après cet individu, c’est Gustave qui fut son agent secret… Oui, elle devait craindre mon départ, et elle n’a pas voulu que Mme Debrioux fût ruinée, croyant sans doute que mon action serait bien forte sur une femme ruinée.

Il parlait de plus en plus bas, au point qu’on pouvait à peine l’entendre.

— Elle avait raison d’avoir peur… J’aimais Christiane comme un fou… comme on n’a pas le droit d’aimer… Hier, quand j’ai cru à ma victoire sur elle, j’ai perdu la tête. Étais-je réellement victorieux ? Oui, je le crois… Elle a faibli. Mais elle s’est reprise aussitôt… Et alors… alors comment consentirait-elle jamais ? La reverrais-je ? Jamais je n’ai souffert ainsi… Et voilà que, dans ce même temps où ma raison m’échappait, voilà que, peu à peu, il me semblait, et il nous semblait à tous, que ma femme s’enfonçait dans les ténèbres… qu’elle s’éloignait de la vie… jusqu’à n’être plus, peut-être. Il redressa son buste qui s’inclinait, et il enfla la voix.

— Il y a une chose qu’on vous a dite, et à laquelle je vous demande de croire, monsieur le Juge d’instruction… et vous tous aussi, qui m’écoutez. C’est que, jamais l’idée du crime ne m’avait effleuré. Jamais je n’aurais admis ma libération à ce prix-là. En montant cet escalier, je souhaitais, oh ! avec quelle sincérité, trouver ma femme vivante. Mais tout de même… tout de même, il y avait en moi l’affreuse vision de la mort, associée à ma passion.


� Alors, quand je l’ai vue vivante, me regardant avec des yeux effrayés, alors… alors… aveuglément, de tout mon instinct, je me suis rué contre l’obstacle qui se dressait une nouvelle fois devant mon bonheur. Comment l’ai-je pu ?… Je ne sais pas… cela a duré une seconde de fureur et de folie… J’ai sombré dans un abîme. Quand j’ai vu clair, l’acte était accompli. Est-ce possible ? Est-ce possible que j’aie tué ?… On peut donc agir à son insu… contre sa volonté ?…

Il se tut. Aucun des muscles de son visage ne tressaillait. Il se livrait sans réticence ni réserve. Rien ne lui importait plus.

Et l’on sentait l’absolue, la profonde vérité de son explication. Réellement l’acte lui avait échappé des mains. Il avait tué sans le vouloir, sans le savoir, en dehors de lui et de sa conscience.

M. Rousselain se pencha vers le substitut pour se mettre d’accord avec lui sur la décision à prendre. Puis il alla vers la porte et s’entretint avec le brigadier de gendarmerie. L’entrée de celui-ci réveilla d’Orsacq de sa torpeur. Il considéra le brigadier qui approchait, et se rendit compte de ce qui allait se passer.

— Un instant, monsieur le Juge d’instruction, dit-il doucement. Comme c’est moi qui avait détourné l’argent qui était dans ce coffre, je vous prierai de le laisser à Bernard Debrioux qui en est le véritable propriétaire, et peut-être trouverez-vous juste de lui assurer une indemnité égale à titre de dommages-intérêts pour le tort que je lui ai causé. — Je n’accepte pas un sou, déclara Bernard. — C’est donc que tu ne me pardonnes pas. — Si, affirma l’autre spontanément, et il lui tendit la main.


� — Un mot encore, le dernier. Je demande que l’arrestation ait lieu près de l’endroit où j’ai frappé, au pied du lit où dort ma pauvre femme. Ce sera le pardon et l’adieu… M. Rousselain hésita, puis fit signe au brigadier d’accompagner d’Orsacq. Lui-même, d’ailleurs, et le substitut se disposèrent à les suivre. Jean d’Orsacq monta lentement les premières marches, comme il avait fait la veille au soir, si peu d’heures auparavant !

Mais il n’était pas à moitié de l’escalier qu’il bondit, atteignit le boudoir en quelques enjambées et disparut. Les magistrats et Boisgenêt, devinant le dénouement, se précipitèrent.

Trop tard. Une détonation retentit. Quand ils arrivèrent dans la chambre de la morte, d’Orsacq gisait sur le tapis, son revolver en main.

Quelques soubresauts. Il ne bougea plus.

Ils firent tous le signe de la croix. Bernard et Christiane s’agenouillèrent.

— Je le veillerai, cette nuit, déclara Christiane. Son mari lui baisa le front. — Tout ce que tu décideras, je l’approuve d’avance. Elle ferma les yeux du mort, saisit le chapelet rouge qu’il tenait de sa main libre, et murmura :

— Je le mettrai dans son cercueil.


� ÉPILOGUE


Une demi-heure après, Vanol et le ménage Bresson prenaient la fuite. N’ayant pas trouvé le chauffeur, ils avaient entassé leurs bagages sur une brouette qu’ils poussèrent eux-mêmes jusqu’à la gare. Ils marchaient sans se retourner, comme des gens qui se sauvent d’un lieu ravagé par la peste et le choléra.

Vanol était dans un état de rage indescriptible, lequel, ne pouvant s’exprimer en phrases précises, se manifestait par des gestes de fureur qui signifiaient évidemment : « On n’invite pas les gens dans ces conditions-là ! Il y a des choses qui ne se font pas !… »

Les deux magistrats attendirent le retour du médecin-légiste. Boisgenêt envoya des télégrammes aux familles et amis du comte et de la comtesse. Il se chargeait d’organiser les funérailles, puis de fermer le château. Les scellés allaient y être apposés. Dans la chambre où les deux morts étaient étendus l’un près de l’autre, Christiane, à genoux, priait. Elle et son mari avaient décidé de passer la nuit au château. Lorsqu’elle écartait les mains de ses yeux, on voyait sa figure baignée de larmes.

Bernard Debrioux, les deux magistrats et Boisgenêt, restaient dans la bibliothèque. M. Rousselain dit à Boisgenêt :

— Vous savez, monsieur, que mon devoir serait de vous inculper ? — Hein ? dit le vieux garçon terrifié. — Dame ! complicité d’assassinat. — Comment ! complice, moi ? complice d’un homme dont j’ignorais le crime ?


� — Dont vous connaissiez le crime, M. Boisgenêt. Vous n’avez pas vu le coup de poignard, peut-être, mais l’attitude de M. d’Orsacq vous a renseigné, et l’accord entre vous deux fut immédiat. Vous avez recouvert la victime d’une couverture et vous avez empêché qu’on ne la touchât. Sans quoi, on n’eût pas manqué de voir que le meurtre venait d’être commis. Donc, complicité effective. Par-dessus le marché, faux témoignage en ce qui concerne Gustave. Votre cas n’est pas bon. — Mais, voyons, monsieur le Juge d’instruction, il serait inadmissible… — Allons, ne vous frappez pas. L’action publique se trouve éteinte par suite du décès de M. d’Orsacq. Tout de même, méfiezvous pour l’avenir. — Mais, monsieur le Juge d’instruction, une affaire comme celle-là ne se présente pas deux fois. Heureusement ! Pour ma part, depuis vingt-quatre heures, je ne vis plus. — Combien, diable, avait-il reçu pour prix de son silence ? dit tout bas M. Rousselain au substitut. Cent mille francs ? Deux cent mille francs ? S’il y a eu chèque il aura peut-être quelque mal à toucher… J’y veillerai. Puis, se tournant vers Bernard, il lui dit :

— Quant à vous, monsieur Debrioux, il vous sera facile, n’estce pas, de prouver qu’il y a eu, de la part de M. d’Orsacq manœuvre frauduleuse pour mettre la main sur vos titres ? — Oui, monsieur le Juge d’instruction. Je puis dire à présent que la preuve m’en avait été envoyée par Mme d’Orsacq, laquelle l’avait trouvée par hasard. Mais je ne consentirai jamais à ce que la mémoire de M. d’Orsacq…


� — Ne craignez rien. M. le substitut et moi, nous nous sommes mis d’accord pour qu’on ne sache de l’affaire que ce qu’on n’en peut cacher. Il y a eu meurtre puis suicide, et, je le répète, l’action de la justice est éteinte. Je vous demanderai simplement de m’apporter le document qui vous met à l’abri de toute réclamation. Les deux magistrats firent une dernière promenade aux abords de l’eau. Comme ils arrivaient près de la première grotte, le substitut s’arrêta :

— Monsieur le Juge d’instruction, je ne me trompe pas en affirmant que vous avez hésité lorsque M. d’Orsacq a exprimé le désir de dire à sa femme un dernier adieu ? — Vous ne vous trompez pas, cher ami. — Vous avez donc pressenti l’intention de M. d’Orsacq ? — Oui… de même que M. et Mme Debrioux. — Et vous avez estimé qu’il ne fallait pas mettre d’obstacle à cette intention ? — En effet… Je n’ai jamais pu séparer, chez moi, l’homme du magistrat. Si j’ai commis une faute professionnelle, ma conscience m’absout. Cela me suffit. Il n’y avait pas, pour M. d’Orsacq, d’autre issue que la mort. II l’a compris. Tout est bien. Ils remontaient le cours de la rivière, et M. Rousselain soupira d’aise.

— Mais avouez, mon cher ami, que j’ai de la chance ! Ce drame commençait à prendre une envergure redoutable. Savez-vous combien le planton de gendarmerie a empoché de cartes de


� journalistes à la grille de la cour d’honneur ? Vingt-sept, dont aucune ne me fut communiquée. Consigne : le silence ! N’importe, j’allais être débordé. C’était la grosse affaire, la vedette pour moi, et, un jour prochain, ma nomination à Paris. La catastrophe, quoi ! Plus de tranquillité ! Plus de pêche à la ligne !… Et puis, v’lan ! un coup de théâtre qui arrange tout. Ah ! oui, je la classe, l’affaire, je la classe sans scrupule !

Il reprit haleine. Il faisait un temps doux, calme et parfumé. Un clair soleil s’ouvrait mille chemins à travers les feuilles des grands arbres, et se reflétait mille fois sur l’eau nonchalante.

— Oui, je la classe, répéta M. Rousselain, mais quelle journée, mon cher ami ! Et combien j’ai raison de dire qu’il n’y a que la passion qui donne de l’intérêt à la vie — et du relief à une instruction ! Lorsque la passion, comme dans le cas actuel, a suscité un drame, et qu’elle a exaspéré l’instinct jusqu’au crime, c’est elle qui expose en pleine lumière la solution de l’énigme. Mais jamais, mon cher ami, nous n’aurions rien compris à ce mystère, si d’Orsacq, n’avait pas accusé de vol son ami Bernard ! Certes, il ne savait pas alors que sa femme, Lucienne d’Orsacq, travaillait contre lui de concert avec Bernard, sans quoi il n’aurait pas eu l’imprudence de mettre le feu aux poudres. Mais, tout de même, pourquoi s’est-il risqué ? Uniquement par passion. Voilà un homme qui, dans un accès de folie, tue sa femme, un homme écrasé par le destin, et qui, au lieu de rester tranquille, se remet en chasse dans l’espoir absurde de démolir son rival et de lui enlever celle qu’il aime ! Faut-il être brûlé par un feu dévorant ! Et voilà, riposte inattendue, voilà Christiane qui entre en guerre, qui joue la comédie, invente un meurtrier, bref, engage une lutte à mort jusqu’à ce qu’elle finisse par nous livrer pieds et poings liés… qui ? celui qu’elle aime. Le substitut se révolta :

— Hein ! Que prétendez-vous ? Mme Debrioux aurait aimé ?…


� — Eh ! oui, affirma péremptoirement M. Rousselain, infaillible psychologue de l’âme féminine, eh ! oui, elle aimait d’Orsacq. Cette défaillance qu’elle a eue, une femme n’a cela que si elle aime, croyez-en un vieux routier ! Si d’Orsacq, au lieu de perdre son temps comme il l’a fait, avait voulu, à ce moment-là, il la cueillait comme une fleur, je vous en fiche mon billet ! M. Rousselain pivota sur l’un de ses talons et saisit le bras du substitut : — Il la cueillait comme une fleur, et tout demeurait dans l’ordre. Elle l’aimait ! vous dis-je. C’est de l’amour qu’il y avait dans la haine forcenée avec laquelle elle s’est retournée contre lui, la haine de la femme qui a la religion de la vertu et qui s’aperçoit qu’elle a flanché comme tant d’autres. Avez-vous vu tout à l’heure comme elle pleurait ? L’avez-vous entendue déclarer à son mari qu’elle veillerait cette nuit ? Amour passager, amour qu’elle reniera, qu’elle ignore peut-être, et que son mari lui pardonnera puisque rien ne fut consommé, mais amour tout de même ! Et c’est pourquoi le crime fut commis, et c’est pourquoi d’Orsacq et elle ont parlé devant la justice comme des possédés… des possédés qu’embrase le grand incendie de la passion ! Le pantalon de coutil jaune se tirebouchonnait de plus en plus autour de ses jambes, et les bras du bonhomme gesticulaient, prenant à témoins les fleurs, les arbres et le ciel. Le substitut l’observa avec surprise. S’apaisant tout à coup,

M. Rousselain dit : — Ne bougez pas, cher ami… Avancez la tête derrière ce massif. Vous les voyez là-bas, tous les cinq, qui boivent ? — Où donc ? — Sur la terrasse du jardinier.


Autour d’une table, qui portait cinq verres et deux bouteilles de vin rouge, le jardinier Antoine offrait à boire au ménage Ravenot, à Gustave et au brigadier de gendarmerie.

— Tout va bien de ce côté, murmura M. Rousselain, tout est selon la normale et la logique. Les quatre hommes ont goûté à la voluptueuse Amélie et demeurent dans l’enchantement et dans l’espoir. Ah ! délicieuse Amélie, jamais tu n’enfanteras la passion et le crime, toi ! Ton cou blanc et tes lèvres souriantes sont à qui veut les prendre. Pourquoi tuer ? Pourquoi donner tant d’importance à de si petites choses ? Ravenot ne s’y trompe pas, lui, et il reste dans la bonne tradition gauloise !