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Citadelle/CCIII

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CCII Citadelle
CCIII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CCIV


CCIII

Tu me dis laide cette main de pierre, laquelle est épaisse et grumeleuse. Je ne puis t’approuver. Je veux connaître la statue avant de connaître la main. S’agit d’une jeune fille en larmes ? Tu as raison. S’agit d’un forgeron noueux ? La main est belle. Ainsi de celui-là que je ne connais pas. Tu me viens prouver son ignominie : « Il a menti, il a répudié, il a pillé, il a trahi… »

Mais il est du gendarme de décider selon des actes, car ils sont distingués en noir et blanc dans son manuel. Et tu lui demandes d’assurer un ordre, non de juger. Ainsi de l’adjudant qui te pèse tes vertus selon ta science au demi-tour. Et certes je m’appuie aussi sur le gendarme car le culte du cérémonial domine le culte de la justice puisqu’il est de lui de fonder l’homme que la justice garantira. Si je ruine le cérémonial au nom de la justice, je ruine l’homme et ma justice n’a plus d’objet. Je suis juste d’abord pour les dieux dont tu es. Mais il se trouve que tu me pries, non de décider sur le châtiment ou sur la grâce de tel que je ne connais pas — car alors je me démettrai en mon gendarme du soin de feuilleter les pages du manuel — mais de mépriser ou d’estimer, ce qui est autre. Car il m’arrive de respecter qui je condamne, ou de condamner qui je respecte. N’ai-je point maintes fois gouverné mes soldats contre l’ennemi bien-aimé ?

Or de même que je connais des hommes heureux, mais ignore tout sur le bonheur, je ne sais rien sur ton pillage, ton meurtre, ta répudiation, ta trahison s’ils ne sont point tel acte de tel homme. Et l’homme n’est point charrié dans sa substance, plus que n’est charriée telle statue à qui l’ignore, par le faible vent des paroles.

Cet homme donc provoque ton hostilité ou ton indignation ou ton dégoût (de par des mobiles peut-être obscurs comme il en est de ceux qui te font fuir telle musique). Et si tu m’as brandi tel acte en exemple, c’est pour y loger ta réprobation et la transporter en autrui. Car mon poète, de même, s’il éprouve telle mélancolie d’une destinée frappée à mort bien que glorieuse encore, dira « soleil d’octobre ». Et certes il ne s’agira ni du soleil, ni d’un certain mois parmi d’autres. Et si je veux transporter en toi tel carnage nocturne par lequel, fondant sur lui dans le silence, sur un sable élastique, j’ai noyé l’ennemi dans son propre sommeil, je nouerai tel mot à tel autre, disant par exemple « sabres de neige » afin de prendre au piège une douceur informulable, et il ne s’agira ici ni de la neige, ni des sabres. Ainsi de l’homme me choisis-tu un acte qui ait valeur de l’image dans le poème.

Ta rancune, faut bien qu’elle devienne grief. Faut bien qu’elle prenne un visage. Nul ne supporte d’être habité par des fantômes. Ta femme, ce soir, que désire-t-elle ? Faire partager sa rancune à sa confidente. Répandre autour d’elle cette rancune. Car tu es ainsi fait que tu ne sais point vivre seul. Et il te faut coloniser par le poème. C’est pourquoi, d’une voix volubile, elle décomptera tes turpitudes. Et s’il se trouve que son amie hausse les épaules, car ses reproches, de toute évidence, ne valent rien, elle n’en sera point adoucie. C’est donc qu’il en est d’autres. Elle a simplement manqué son charroi. Elle a mal choisi les images. Son sentiment elle ne peut douter qu’il soit, puisqu’il est.

Ainsi du médecin quand tu as mal. Tu as proposé cette cause ou l’autre. Tu as ton idée là-dessus. Il te démontre que tu te trompes. Cela est possible. Que tu n’as point de mal en toi. Mais ici tu protestes. Tu as faussement illustré ton mal, mais tu ne saurais le mettre en doute. C’est ton médecin qui est un âne. Et tu iras de description en description jusqu’à la lumière. Et de négation en négation le médecin n’aura point le pouvoir d’annuler ton mal puisqu’il est. Ta femme te noircit dans ta vie passée, dans tes souhaits, dans tes croyances. Ne sert de rien de lutter contre les griefs. Accorde-lui le bracelet d’émeraude. Ou bien fouette-la.

Mais je te plains dans tes brouilles et dans tes réconciliations, car elles sont d’un autre étage que l’amour.

L’amour est avant tout audience dans le silence. Aimer c’est contempler. Vient l’heure où ma sentinelle épouse la ville. Vient l’heure où tu rejoins de ta bien-aimée ce qui n’est point d’un geste, ni d’un autre, d’un détail du visage, ni d’un autre, d’un mot qu’elle prononce, ni d’aucun autre mot, mais d’Elle.

Vient l’heure où son seul nom est suffisant comme prière car tu n’as rien à ajouter. Vient l’heure où tu n’exiges rien. Ni les lèvres, ni le sourire ni le bras tendre, ni le souffle de sa présence. Car il te suffit qu’Elle soit.

Vient l’heure où tu n’as plus à t’interroger, pour les comprendre, ni sur ce pas, ni sur ce mot, ni sur cette décision, ni sur ce refus, ni sur ce silence. Puisque Elle est.

Mais telle exige que tu te justifies. Elle t’ouvre un procès sur tes actes. Elle confond l’amour et la possession. A quoi bon répondre ? Que trouveras-tu dans son audience ? Tu demandais d’abord à être reçu dans le silence, non pour tel geste, non pour tel autre, non pour telle vertu, non pour telle autre, non pour ce mot ni l’autre mot, mais dans ta misère, tel que tu es.