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Citadelle/CCVI
| CCV | Citadelle CCVI written by Antoine de Saint-Exupéry |
CCVII |
CCVI
De ma visite au seul véritable géomètre mon ami.
Car m’émut de le voir si attentif au thé et à la braise, et à la bouilloire, et au chant de l’eau, puis au goût d’un premier essai… puis à l’attente, car le thé livre lentement son arôme. Et me plut que, durant cette courte méditation, il fût plus distrait par le thé que par un problème de géométrie :
« Toi qui sais, tu ne méprises point l’humble travail… »
Mais il ne me répondait pas. Cependant quand il eut, tout satisfait, empli nos verres :
« Moi qui sais… qu’entends-tu par là ? Pourquoi le joueur de guitare dédaignerait-il le cérémonial du thé pour la seule raison qu’il connaît quelque chose sur les relations entre les notes ? Je connais quelque chose sur les relations entre les lignes d’un triangle. Cependant me plaît le chant de l’eau et le cérémonial qui honorera le roi, mon ami… »
Il songea, puis :
« Que sais-je… je ne crois pas que mes triangles m’éclairent beaucoup sur le plaisir du thé. Mais il se peut que le plaisir du thé m’éclaire un peu sur les triangles…
— Que me dis-tu là, géomètre !
— Si j’éprouve, me vient le besoin de décrire. Celle-là que j’aime, je te parlerai sur ses cheveux, et sur ses cils, et sur ses lèvres, et sur son geste qui est musique pour le cœur. Parlerais-je sur les gestes, les lèvres, les cils, les cheveux, s’il n’était point tel visage de femme lu à travers ? Je te montre en quoi son sourire est doux. Mais d’abord était le sourire…
« Je n’irai point te remuer un tas de pierres pour y trouver le secret des méditations. Car la méditation ne signifie rien à l’étage des pierres. Il faut que soit un temple. Alors me voilà changé de cœur. Et je m’irai, réfléchissant sur la vertu des relations entre les pierres…
« Je n’irai point chercher dans les sels de la terre l’explication de l’oranger. Car l’oranger n’a point de signification à l’étage des sels de la terre. Mais, d’assister à l’ascension de l’oranger, j’expliquerai par lui l’ascension des sels de la terre.
« Que d’abord j’éprouve l’amour. Que je contemple l’unité. J’irai ensuite méditant les matériaux et les assemblages. Mais je n’irai point enquêter sur les matériaux si rien ne les domine, vers quoi je tende. J’ai d’abord contemplé le triangle. Puis j’ai cherché, en le triangle, les obligations qui régissent les lignes. Tu as d’abord aimé, toi aussi, une image de l’homme, de telle ferveur intérieure. Et tu en as déduit ton cérémonial afin qu’elle y fût contenue, comme la capture dans le piège, et ainsi perpétuée dans l’empire. Mais quel sculpteur s’intéressera pour eux-mêmes au nez, à l’œil et à la barbe ? Et quel rite du cérémonial imposeras-tu pour lui-même ? Et qu’irai-je déduire sur les lignes si elles ne sont point d’un triangle ?
« Je me soumets d’abord à la contemplation, je raconterai ensuite, si je puis. Je n’ai donc jamais refusé l’amour : le refus de l’amour n’est que prétention. Certes j’ai honoré telle ou telle qui ne savait rien sur les triangles. Mais elle en savait plus long que moi sur l’art du sourire. As-tu vu sourire ?
— Certes, géomètre…
— Celle-là, des fibres de son visage et de ses cils et de ses lèvres qui sont matériaux sans signification encore, te bâtissait sans effort un chef-d’œuvre inimitable et, d’être témoin d’un tel sourire, tu habitais la paix des choses et l’éternité de l’amour. Puis elle te défaisait son chef-d’œuvre dans le temps qu’il te faut pour ébaucher un geste et t’enfermer dans une autre patrie où le désir te venait d’inventer l’incendie dont tu l’eusses sauvée, toi le rédempteur, tant elle se montrait pathétique. Et, de ce que sa création ne laissait point ces traces dont on peut enrichir les musées, pourquoi l’eussé-je méprisée ? Je sais formuler quelque chose sur les cathédrales bâties, mais elle me bâtissait les cathédrales…
— Mais que t’enseignait-elle sur les relations entre les lignes ?
— Peu importent les objets reliés. Je dois d’abord apprendre à lire les liaisons. Je suis vieux. J’ai donc vu mourir qui j’aimais, ou guérir. Vient le soir où la bien-aimée, la tête penchée vers l’épaule, décline l’offre du bol de lait à la façon du nouveau-né déjà tranché d’avec le monde et qui refuse le sein, car le lait lui est devenu amer. Elle a comme un sourire d’excuse car elle te peine de ne plus se nourrir de toi. Elle n’a plus besoin de toi. Et tu vas contre la fenêtre cacher tes larmes. Et là sont les campagnes. Alors tu sens, comme un cordon ombilical, ton lien avec les choses. Les champs d’orge, les champs de blé, l’oranger fleuri qui prépare la nourriture de ta chair, et le soleil qui te fait tourner depuis l’origine des siècles le moulin des fontaines. Et te vient le bruit du charroi de l’aqueduc en construction qui désaltérera la ville, en place de l’autre, que le temps a usé, ou, plus simplement, de la carriole, ou du pas de l’âne qui porte le sac. Et tu sens circuler la sève universelle qui fait durer les choses. Et tu reviens à pas lents vers le lit. Tu éponges le visage qui luit de sueur. Elle est là encore, auprès de toi, mais toute distraite de mourir. Les campagnes ne chantent plus pour elle leur chant d’aqueduc en construction, ou de carriole, ou d’âne qui trottine. L’odeur des orangers n’est plus pour elle, ni ton amour.
« Alors tu te souviens de tels camarades qui s’aimaient.
« L’un venait chercher l’autre, au cœur de la nuit, par simple besoin de ses plaisanteries, de ses conseils, ou plus simplement encore de sa présence. Et l’un manquait à l’autre s’il voyageait. Mais un malentendu absurde les a brouillés. Et ils feignent de ne point se voir, s’ils se rencontrent. Le miracle est ici qu’ils ne regrettent rien. Le regret de l’amour, c’est l’amour. Ce qu’ils recevaient l’un de l’autre, cependant ils ne le recevront de nul au monde. Car chacun plaisante, conseille, ou simplement respire à sa propre façon et non d’une autre. Donc les voilà amputés, diminués, mais incapables d’en rien connaître. Et même tout fiers et comme enrichis du temps disponible. Et ils te vont flânant devant les étalages, chacun pour soi. Ils ne perdent plus leur temps avec l’ami ! Ils refuseront tout effort qui les rattacherait au grenier où ils puisaient leur nourriture. Car est morte la part d’eux-mêmes qui en vivait, et comment cette part réclamerait-elle, puisqu’elle n’est plus ?
« Mais toi, tu passes en jardinier. Et tu vois ce qui manque à l’arbre. Non du point de vue de l’arbre, car du point de vue de l’arbre rien ne lui manque : il est parfait. Mais de ton point de vue de dieu pour arbre qui greffe les branches là où il faut. Et tu rattaches le fil rompu et le cordon ombilical. Tu réconcilies. Et les voilà qui repartent dans leur ferveur.
« Moi aussi j’ai réconcilié et j’ai connu le matin frais où la bien-aimée te réclame le lait de chèvre et le pain tendre. Et te voilà penché sur elle, une main soutenant la nuque, l’autre haussant le bol jusqu’aux lèvres pâles, et toi regardant boire. Tu es chemin, véhicule et charroi. Il te semble, non que tu la nourrisses, ni même que tu la guérisses, mais que tu la recouses à ce dont elle était, ces campagnes, ces moissons, ces fontaines, ce soleil. Un peu pour elle désormais, le soleil fait tourner le moulin chantant des fontaines. Un peu pour elle on construit l’aqueduc. Un peu pour elle la carriole fait son grelot. Et, car elle te semble enfantine ce matin, et non désireuse de sagesse profonde, mais bien plutôt des nouvelles de la maison et des jouets, et des amis, tu lui dis donc : « Écoute… » Et elle reconnaît l’âne qui trottine. Alors elle rit et se tourne vers toi, son soleil, car elle a soif d’amour.
« Et moi qui suis vieux géomètre, j’ai ainsi été à l’école car il n’est de relations que celles auxquelles tu as songé. Tu dis : « Il en est de même… » Et une question meurt. J’ai rendu à tel la soif de l’ami : je l’ai réconcilié. J’ai rendu à telle la soif du lait et de l’amour. Et j’ai dit : « Il en est de même… » Je l’ai guérie. Et, d’énoncer telle relation entre la pierre qui tombe et les étoiles, qu’ai-je fait d’autre ? J’ai dit : « Il en est de même… » Et d’énoncer ainsi telle relation entre des lignes, j’ai dit : « En le triangle cela ou ceci c’est la même chose… » Et ainsi, de mort des questions en mort des questions, je m’achemine doucement vers Dieu en qui nulle question n’est plus posée. »
Et, quittant mon ami, je m’en fus de mes pas lents, moi qui me guéris de mes colères, à cause que, de la montagne que je gravis, se fait une paix véritable qui n’est point de conciliation, de renoncement, de mélange, ni de partage. Car je vois condition là où ils voient litige. Comme il en est de ma contrainte qui est condition de ma liberté, ou de mes règles contre l’amour qui sont condition de l’amour, ou de mon ennemi bien-aimé qui est condition de moi-même, car le navire n’aurait point de forme sans la mer.
D’ennemi concilié en ennemi concilié — mais d’ennemi nouveau en ennemi nouveau — je m’achemine moi aussi le long de la pente que je gravis, vers le calme en Dieu — sachant qu’il ne s’agit point, pour le navire, de se faire indulgent aux assauts de la mer, ni pour la mer de se faire douce au navire, car, des premiers, ils sombreront, et des seconds, ils s’abâtardiront en bateaux plats pour laveuses de linge — mais sachant qu’il importe de ne point fléchir, ni pactiser par faux amour, au cours d’une guerre sans merci qui est condition de la paix, abandonnant sur le chemin des morts qui sont condition de la vie, acceptant des renoncements qui sont condition de la fête, des paralysies de chrysalides qui sont condition des ailes, car il se trouve que tu me noues en plus haut que moi-même, Seigneur, selon ta volonté, et que je ne connaîtrai point la paix ni l’amour hors de Toi, car en Toi seul celui-là qui régnait au nord de mon empire, lequel j’aimais, et moi-même seront conciliés, parce qu’accomplis, car en toi seul tel que j’ai dû châtier malgré mon estime, et moi-même, serons conciliés parce qu’accomplis, car il se trouve qu’en Toi seul se confondent enfin dans leur unité sans litige l’amour, Seigneur, et les conditions de l’amour.