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Citadelle/CIV

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CIII Citadelle
CIV
written by Antoine de Saint-Exupéry
CV


CIV

Ils assiégeaient mon père :

« Il est à nous de gouverner les hommes. Nous connaissons la vérité. »

Ainsi parlaient les commentateurs des géomètres de l’empire. Et mon père leur répondait :

« Vous connaissez la vérité des géomètres…

— Eh quoi ? n’est-ce pas la vérité ?

— Non », répondait mon père.

« Ils connaissent, me disait-il, la vérité de leurs triangles. D’autres connaissent la vérité du pain. Si tu le pétris mal il n’enfle pas. Si ton four est trop chaud il brûle. S’il est trop froid la pâte englue. Bien que de leurs mains sorte un pain craquant et qui te fait les dents joyeuses, les pétrisseurs de pain ne viennent cependant point solliciter de moi le gouvernement de l’empire.

— Peut-être dis-tu vrai des commentateurs des géomètres. Mais il est des historiens et des critiques. Ceux-là ont démontré les actes des hommes. Ils connaissent l’homme.

— Moi, dit mon père, je donne le gouvernement de l’empire à celui-là qui croit au diable. Car, depuis le temps qu’on le perfectionne, il débrouille assez bien l’obscur comportement des hommes. Mais certes le diable ne sert de rien pour expliquer des relations entre des lignes. C’est pourquoi je n’attends point des géomètres qu’ils me montrent le diable dans leurs triangles. Et rien de leurs triangles ne les peut aider à guider les hommes.

— Tu es obscur, lui dis-je, crois-tu donc au diable ?

— Non », dit mon père.

Mais il ajouta :

« Car que signifie croire ? Si je crois que l’été fait mûrir l’orge je ne dis rien qui soit fertile ni critiquable puisque j’ai d’abord dénommé été la saison où l’orge mûrit. Et ainsi des autres saisons. Mais si j’en tire des relations entre les saisons, comme de connaître que l’orge mûrit avant l’avoine, je croirai en ces relations puisqu’elles sont. Peu m’importent les objets reliés : je m’en suis servi comme d’un filet pour saisir une proie. »

Et mon père ajoutait :

« Il en est ici comme de la statue. Imaginerais-tu que pour le créateur il s’agisse de la description d’une bouche, d’un nez ou d’un menton ? Non, certes. Mais du seul retentissement de tels objets les uns sur les autres, lequel retentissement sera par exemple douleur humaine. Et lequel par ailleurs il est possible de te faire entendre car tu communiques non avec les objets mais avec les nœuds qui les nouent.

« Le sauvage croit seul, ajouta mon père, que le son est dans le tambour. Et il adore le tambour. Un autre croit que le son est dans les baguettes, et il adore les baguettes. Un dernier croit que le son est dans la puissance de son bras et tu le vois qui se pavane le bras en l’air. Tu reconnais, toi, qu’il n’est ni dans le tambour, ni dans les baguettes, ni dans les bras et tu dénommes vérité le tambourinage du tambourineur.

« Je refuse donc à la tête de mon empire les commentateurs des géomètres qui vénèrent comme idole ce qui a servi à bâtir et, de ce que les émeut un temple, adorent son pouvoir dans les pierres. Ceux-là me viendraient gouverner les hommes avec leurs vérités pour triangles. »


Cependant je m’attristai :

« Il n’est donc point de vérité, dis-je à mon père.

— Si tu réussis à me formuler, m’expliqua-t-il en souriant, à quel souhait de la connaissance Une réponse est refusée, je pleurerai aussi sur l’infirmité qui nous entrave. Mais je ne conçois point l’objet que tu me prétendais saisir. Celui-là qui lit une lettre d’amour s’estime comblé quels que soient l’encre et le papier. Il ne cherchait l’amour ni dans le papier ni dans l’encre. »