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Citadelle/CIX
| CVIII | Citadelle CIX written by Antoine de Saint-Exupéry |
CX |
CIX
Car certes il est triste que celle-là que tu observes tendre et pleine de naïveté, de confiance et de pudeur se puisse trouver menacée par le cynisme, l’égoïsme ou la fourberie qui exploitera cette grâce fragile et cette foi toute consentie, et il peut arriver que tu la souhaites plus avertie. Mais il ne s’agit point de souhaiter que soient méfiantes, averties ou avares de dons les filles de chez toi, car tu auras ruiné, en les créant telles, ce que tu prétendais abriter. Certes toute qualité comporte les ferments de sa destruction. La générosité, le risque du parasite qui l’écœurera. La pudeur, le risque de la grossièreté qui la ternira. La bonté, le risque de l’ingratitude qui la rendra amère. Mais toi, pour le soustraire aux risques naturels de la vie, tu souhaites un monde déjà mort. Et tu interdis d’édifier un temple qui soit beau par horreur des tremblements de terre qui détruiraient alors un beau temple.
Celles-là donc qui te font confiance, je les perpétue, bien que celles-là seules on les puisse trahir. Si donc le voleur de femmes en pille une, certes j’en souffrirai dans mon cœur. Et si je désire un beau guerrier, j’accepte le risque de le perdre en guerre.
Renonce donc à tes souhaits contradictoires.
Tant il est vrai qu’une fois encore était absurde ta démarche. De même qu’ayant admiré l’admirable visage que la coutume de chez toi avait créé, tu t’es pris à haïr la coutume, laquelle te paraissait contrainte, et en effet puisqu’elle était celle de devenir ! Et, ayant détruit ta coutume, il s’ensuit que tu as détruit ce que tu prétendais sauver.
Et en effet par horreur de la brutalité grossière et de la rouerie qui menace les âmes nobles tu as réduit ces âmes nobles à se montrer plus grossières et plus rouées.
Sache que ce n’est point en vain que j’aime ce qui est menacé. Car il n’est point à déplorer que les choses précieuses le soient. Puisque précisément j’y trouve une condition de leur qualité. J’aime l’ami fidèle dans les tentations. Car s’il n’est point de tentation, il n’est point de fidélité et je n’ai point d’ami. Et j’accepte que quelques-uns tombent pour faire le prix des autres. J’aime le soldat courageux debout sous les balles. Car s’il n’est point de courage je n’ai plus de soldats. Et j’accepte qu’il en meure quelques-uns s’ils fondent par leur mort la noblesse des autres.
Et si tu m’apportes un trésor, je le veux si fragile que le vent me le puisse dépenser.
J’aime du jeune visage qu’il soit menacé de vieillir et du sourire qu’un mot de moi le puisse aisément changer en larmes.