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Citadelle/CLII
| CLI | Citadelle CLII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CLIII |
CLII
Voici donc que je t’ai dit : « S’il ne s’agit point d’esclaves aveugles, toutes les opinions sont dans tous les hommes. Non que les hommes soient versatiles mais parce que leur vérité intérieure est vérité qui ne trouve point dans les mots vêtement à sa mesure. Et il te faut un peu de ceci, un peu de cela… »
Car toi tu as simplifié avec la liberté et la contrainte. Et tu oscilles de l’un à l’autre car la vérité n’est ni dans chacun ni entre les deux mais au-dehors des deux. Mais par quel hasard pourrais-tu faire tenir en un seul mot ta vérité intérieure ? Ce sont comme des boîtes maigres. Et en quel nom ce qui t’est nécessaire pour grandir pourrait-il tenir dans une boîte maigre ?
Mais pour que tu sois libre de la liberté du chanteur qui improvise sur l’instrument à cordes, ne faut-il pas que je t’exerce d’abord les doigts et t’enseigne l’art du chanteur ? Ce qui est guerre, contrainte et endurance.
Et pour que tu sois libre de la liberté du montagnard, ne faut-il pas que tu aies exercé tes muscles, ce qui est guerre, contrainte et endurance ?
Et pour que tu sois libre de la liberté du poète, ne faut-il pas que tu aies exercé ton cerveau et forgé ton style, ce qui est guerre, contrainte et endurance ?
Ne te souviens-tu point de ce que les conditions du bonheur ne sont jamais recherche du bonheur ? Tu t’assiérais, ne sachant où courir. Le bonheur, quand tu as créé, t’est accordé comme récompense. Et les conditions du bonheur sont guerre, contrainte et endurance.
Ne te souviens-tu pas de ce que les conditions de la beauté ne sont jamais recherche de la beauté ? Tu t’assiérais, ne sachant où courir. La beauté, quand ton œuvre est faite, lui est accordée pour ta récompense. Et les conditions de la beauté sont guerre, contrainte et endurance.
Ainsi des conditions de ta liberté. Elles ne sont pas cadeaux de la liberté. Tu t’assiérais, ne sachant où courir. La liberté, quand on a de toi tiré un homme, est récompense de cet homme, lequel dispose d’un empire où s’exercer. Et les conditions de ta liberté sont guerre, contrainte et endurance.
Je te dirai ainsi au risque de te scandaliser que les conditions de ta fraternité ne sont point ton égalité, car elle est récompense et l’égalité se fait en Dieu. Ainsi de l’arbre qui est hiérarchie, mais où vois-tu qu’une partie domine sur l’autre ? Ainsi du temple qui est hiérarchie. S’il repose sur son assise il se noue en sa clef de voûte.
Et comment saurais-tu lequel des deux l’emporte sur l’autre ? Qu’est-ce qu’un général sans armée ? Qu’est-ce qu’une armée sans général ? Une égalité est égalité dans l’empire et la fraternité leur est accordée comme récompense. Car la fraternité n’est point le droit au tutoiement ni à l’injure. Et moi je dis que ta fraternité est récompense de ta hiérarchie et du temple que vous bâtissez l’un par l’autre. Car je l’ai découvert dans les foyers où le père était respecté et où le fils aîné protégeait le plus jeune. Et où le plus jeune se confiait à l’aîné. Alors chaudes étaient leurs soirées, leurs fêtes et leurs retours. Mais s’ils sont matériaux en vrac, si nul ne dépend plus de l’autre, si simplement ils se coudoient et se mêlent comme des billes, où vois-tu leur fraternité ? Que l’un d’eux meure, on le remplace car il n’était point nécessaire. Je veux connaître où tu es et qui tu es pour t’aimer.
Et si je t’ai retiré des flots de la mer je t’en aimerai mieux, responsable que je suis de ta vie. Ou si je t’ai veillé et guéri quand tu souffrais — ou si te voilà mon vieux serviteur qui m’a assisté comme une lampe, ou le gardien de mes troupeaux. Et j’irai boire chez toi ton lait de chèvre. Et je recevrai de toi et tu donneras. Et tu recevras et je donnerai. Mais je n’ai rien à dire à celui-là qui se proclame mon égal avec hargne et ne veut ni dépendre de moi en quelque chose ni que je dépende de lui. Je n’aime que celui-là dont la mort me serait déchirante.