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Citadelle/CLVII
| CLVI | Citadelle CLVII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CLVIII |
CLVII
Nous fûmes bientôt en vue de la ville. Mais nous n’en découvrîmes rien, sinon des remparts rouges d’une hauteur inusitée et qui tournaient vers le désert une sorte d’envers dédaigneux, dépouillés qu’ils étaient d’ornements, de saillies, de créneaux, et conçus de toute évidence pour n’être point observés du dehors.
Quand tu regardes une ville elle te regarde. Elle dresse contre toi ses tours. Elle t’observe de derrière ses créneaux. Elle te ferme ou t’ouvre ses portes. Ou bien elle désire être aimée ou te sourire et tourne en ta direction les parures de son visage. Toujours quand nous prenions les villes il nous semblait, tant elles avaient bien été bâties en vue du visiteur, qu’elles se donnaient à nous. Portes monumentales et avenues royales, que tu sois chemineau ou conquérant, tu es toujours reçu en prince.
Mais le malaise s’empara de mes hommes quand les remparts, peu à peu grandis par l’approche, nous parurent si visiblement nous tourner le dos dans un calme de falaise, comme s’il n’était rien hors de la ville.
Nous usâmes la première journée à en faire le tour, lentement, cherchant quelque brèche, quelque défaut, ou à tout le moins quelque issue murée. Il n’en était point. Nous cheminions à portée de fusil mais aucune riposte ne rompait jamais le silence bien qu’il arrivât que quelques-uns de mes hommes dont le malaise allait s’aggravant tirassent eux-mêmes des salves de défi. Mais il en était de cette cité derrière ses remparts comme du caïman sous sa carapace qui ne daigne même pas pour toi sortir d’un songe.
D’une éminence lointaine qui, sans surplomber les remparts, permettait un regard rasant, nous observâmes une verdure serrée comme du cresson. Or, à l’extérieur des remparts, on n’eût point découvert un seul brin d’herbe. Il n’était plus, à l’infini, que sable et rocaille usés de soleil, tant les sources de l’oasis avaient été patiemment drainées pour le seul usage intérieur. Ces remparts retenaient toute végétation comme le casque une chevelure. Nous déambulions stupides à quelques pas d’un paradis trop dense, d’une éruption d’arbres, d’oiseaux, de fleurs, étranglée par la ceinture des remparts comme pour le basalte d’un cratère.
Quand les hommes eurent bien connu que le mur était sans fissures, une part d’entre eux fut prise de peur. Car cette ville jamais, de mémoire d’homme, n’avait donc ni délégué ni accueilli de caravane. Aucun voyageur n’avait apporté avec son bagage l’infection de coutumes lointaines. Aucun marchand n’y avait introduit l’usage d’un objet ailleurs familier. Aucune fille capturée au loin n’avait versé sa race dans la leur. Il semblait à mes hommes palper l’écorce d’un monstre informulable qui ne possédât rien en commun avec les peuples de la terre. Car les îles les plus perdues, des naufrages de navires les ont une fois abâtardies, et tu trouves toujours quelque chose pour établir ta parenté d’homme et forcer le sourire. Mais ce monstre, s’il se montrait, ne montrerait point de visage.
Il en est d’autres parmi les hommes qui, bien au contraire, furent tourmentés par un amour informulable et singulier. Car tu es ému par celle-là seule qui est permanente et bien fondée, ni métissée de pâte dans sa chair, ni pourrie de langage dans sa religion ou ses coutumes, et qui ne sort point de cette lessive de peuples où tout s’est mélangé et qui est glacier fondu en mare. Qu’elle était belle, cette bien-aimée si jalousement cultivée, dans ses aromates et ses jardins et ses coutumes !
Mais les uns comme les autres et moi-même, une fois le désert franchi, nous butions sur l’impénétrable. Car, qui s’oppose à toi, t’ouvre le chemin de son cœur, comme à ton épée celui de sa chair et tu peux espérer le vaincre, l’aimer ou en mourir, mais que peux-tu contre qui t’ignore ? Et c’est quand me vint ce tourment que précisément nous découvrîmes que tout autour du mur sourd et aveugle, le sable montrait une zone plus blanche d’être trop riche en ossements qui sans doute témoignaient du sort des délégations lointaines, semblable qu’elle était à la frange d’écume où se résout, le long d’une falaise, la houle que vague par vague délègue la mer.
Mais comme, le soir venu, je considérais du seuil de ma tente ce monument impénétrable qui durait au milieu de nous, je méditai et il me parut que bien plus que la ville à prendre c’était nous qui subissions un siège. Si tu incrustes une semence dure et fermée dans une terre fertile, ce n’est point ta terre qui, de l’entourer, assiège ta semence. Car ta semence quand elle craquera, sa graine établira son règne sur ta terre. « S’il est, par exemple, derrière les murs, me disais-je, tel ou tel instrument de musique ignoré de nous et s’il en est tiré des mélodies âpres ou mélancoliques, et d’un goût pour nous encore inconnu, l’expérience m’enseigne qu’une fois forcée cette réserve mystérieuse et répandus mes hommes parmi ses biens je les retrouverai plus tard, dans les soirées de mes campements s’exerçant à tirer de ces instruments peu usuels telle mélodie d’un goût neuf pour leurs chœurs. Et leurs cœurs en seront changés.
« Vainqueurs ou vaincus, me disais-je, comment saurai-je distinguer ! Tu considères cet homme muet parmi la foule. Elle l’entoure et le presse et le force. S’il est contrée vide elle l’écrase. Mais s’il est d’un homme habité et construit à l’intérieur, comme de la danseuse que je fis danser, et s’il parle, alors ayant parlé il a dans ta foule poussé ses racines, noué ses pièges, établi son pouvoir et voilà ta foule, s’il se met en marche, qui se met en marche derrière lui en multipliant sa puissance.
« Il suffit que ce territoire abrite quelque part un seul sage bien protégé par son silence, et devenu au cœur de ses méditations, pour qu’il équilibre le poids de tes armes car il est semblable à une graine. Et comment le distinguerais-tu pour le décapiter ? Il ne se montre que par son pouvoir et dans la seule mesure où son œuvre est faite. Car il en est ainsi de la vie qui est toujours en équilibre avec le monde. Et tu ne peux lutter que contre le fou qui te propose des utopies mais non contre celui qui pense et construit le présent puisque le présent est tel qu’il le montre. Il en est ainsi de toute création, car le créateur n’y apparaît point. Si de la montagne où je t’ai conduit tu vois ainsi résolus tes problèmes, et non autrement, comment te défendrais-tu contre moi ? Il faut bien que tu sois quelque part.
« Ainsi de ce barbare qui ayant crevé des remparts et forcé le palais royal fit irruption face à la reine. Or la reine ne disposait d’aucun pouvoir, tous ses hommes d’armes étant morts.
« Quand tu fais une erreur dans le jeu que tu jouais par simple goût du jeu, te voilà rouge, humilié et désireux de réparer ta faute. Cependant il n’est point de juge pour te flétrir sinon ce personnage que tel jeu déliait en toi et qui proteste. Et tu te gardes des faux pas dans la danse bien que ni l’autre danseur ni personne n’ait qualité pour te les reprocher. Ainsi pour te faire mon prisonnier je n’irai point te montrer ma puissance mais je te donnerai le goût de ma danse. Et tu viendras où je voudrai.
« C’est pourquoi la reine, se tournant vers le roi barbare quand il creva la porte et surgit en soudard la hache au poing et tout fumant de sa puissance, et plein d’un énorme désir d’étonner, car il était vaniteux et vantard, eut un sourire triste, comme de déception secrète, et d’indulgence un peu usée. Car rien ne l’étonnait sinon la perfection du silence. Et tout ce bruit, elle ne daignait point l’entendre, de même que tu ignores les travaux grossiers des égoutiers, bien que tu les acceptes comme nécessaires.
« Dresser un animal, c’est l’enseigner à agir dans la seule direction pour lui efficace. Quand tu veux sortir de chez toi tu fais le tour, sans y réfléchir, par la porte. Quand ton chien veut gagner son os, il te fera les actes sollicités de lui car il a observé peu à peu qu’ils étaient chemin le plus court vers sa récompense. Bien qu’en apparence ils n’aient point de rapport avec l’os. Cela se fonde sur l’instinct même et non sur le raisonnement. Ainsi le danseur conduit la danseuse par des règles du jeu qu’ils ignorent eux-mêmes. Qui sont langage caché comme de toi à ton cheval. Et tu ne saurais me dire exactement les mouvements qui te font obéir de ton cheval.
« Or la faiblesse du barbare étant qu’il voulait d’abord étonner la reine, son instinct lui enseigna vite qu’il n’était qu’un chemin, tous les autres chemins la rendant plus lointaine, plus indulgente et plus déçue, et il commença de jouer du silence. Ainsi commençait-elle elle-même de le changer à sa façon, préférant au bruit de la hache les révérences silencieuses. »
Ainsi me semblait-il qu’à entourer ce pôle qui nous forçait de regarder vers lui, bien qu’il fermât les yeux délibérément, nous lui faisions jouer un rôle dangereux car il recevait de notre audience le pouvoir de rayonnement d’un monastère.
C’est pourquoi, ayant réuni mes généraux, je leur dis :
« Je prendrai la ville par l’étonnement. Il importe que ceux de la ville nous interrogent sur quelque chose. »
Mes généraux assagis par l’expérience et quoique n’ayant rien compris de mes paroles, firent divers bruits d’assentiment.
Je me souvenais également d’une réplique qu’opposa mon père à certains, qui lui objectaient que les hommes, dans les grandes choses, ne cédaient qu’à de grandes forces :
« Certes, leur avait-il répondu. Mais vous ne risquez point de vous contredire car vous dites qu’une force est grande quand elle fait céder les forts. Or voici un marchand vigoureux, arrogant et avare. Il transporte une fortune de diamants, lesquels sont cousus dans sa ceinture. Et voici un bossu chétif, pauvre et prudent qui n’est point connu du marchand, parle un autre langage que le sien, et souhaite cependant de s’attribuer les pierres. Tu ne vois point où loge la force dont il dispose ?
— Nous ne le voyons point, dirent les autres.
— Cependant, poursuivit mon père, le chétif ayant abordé le géant l’invite, comme il fait chaud, à partager son thé. Et tu ne risques rien quand tu portes des pierres cousues dans ta ceinture à partager le thé d’un bossu chétif.
— Certes, rien, dirent les autres.
— Et cependant à l’heure de la séparation, le bossu emporte les pierres, et le marchand crève de rage, muselé jusque dans ses poings par la danse que l’autre lui a dansée.
— Quelle danse ? firent les autres.
— Celle de trois dés taillés dans un os », répondit mon père.
Puis il leur expliqua :
« Il y a que le jeu est plus fort que l’objet du jeu. Toi général, tu gouvernes dix mille soldats. Ce sont les soldats qui détiennent les armes. Ils sont tous solidaires les uns des autres. Et cependant tu les envoies se jeter l’un l’autre en prison. Car tu ne vis point des choses mais du sens des choses. Quand le sens des diamants fut d’être caution des dés ils coulèrent dans la poche du bossu. »
Les généraux qui m’entouraient cependant s’enhardirent :
« Mais comment les atteindrais-tu, ceux de la ville, s’ils refusent de t’écouter ?
— Voilà bien ton amour des mots qui te fait faire un bruit stérile. S’ils peuvent parfois refuser d’écouter, où vois-tu que les hommes puissent refuser d’entendre ?
— Celui-là que je cherche à gagner à ma cause peut se faire sourd à la tentation de mes promesses s’il est assez solide de cœur.
— Certes, puisque tu te montres ! Mais s’il est sensible à telle musique et que tu la lui joues, ce n’est point toi qu’il entendra, c’est la musique. Et s’il se penche sur un problème qui le dévore et si tu lui montres la solution, il est bien contraint de la recevoir. Comment veux-tu qu’il feigne vis-à-vis de soi-même, par haine ou mépris contre toi, de continuer de chercher ? Si au joueur d’un jeu tu désignes le coup qui le sauve et qu’il a cherché sans le découvrir, tu le gouvernes car il t’obéira, bien qu’il prétende t’ignorer. Ce que tu cherches, si on te le donne, tu te l’attribues. Celle-là cherche sa bague égarée ou le mot d’un rébus. Je lui tends la bague, l’ayant retrouvée. Ou je lui souffle le mot du rébus. Elle peut bien certes refuser l’un ou l’autre de moi par excès de haine. Cependant je l’ai gouvernée car je l’ai expédiée s’asseoir. Il faudrait qu’elle fût bien folle pour continuer de chercher…
« Ceux de la ville, il faut bien qu’ils désirent, cherchent, souhaitent, protègent, cultivent quelque chose. Sinon autour de quoi bâtiraient-ils des remparts ? Si tu les bâtis autour d’un puits maigre et si au-dehors je te crée un lac, tes remparts tombent d’eux-mêmes car ils sont ridicules. Si tu les bâtis autour d’un secret et que mes soldats, autour des remparts, te crient ton secret à tue-tête, tes remparts tombent aussi car ils n’ont plus d’objet. Si tu les bâtis autour d’un diamant, et que j’en sème au-dehors comme gravats, tes remparts tombent car ils favorisent ta seule pauvreté. Et si tu les bâtis autour de la perfection d’une danse et que, la même danse, je la danse mieux que toi, tu les démoliras toi-même pour apprendre de moi à danser…
« Ceux de la ville, je veux d’abord simplement qu’ils m’entendent. Ensuite ils m’écouteront. Mais certes si je joue du clairon sous leurs murs ils se reposeront en paix sur leurs remparts et n’entendront point ma vaine soufflerie. Car tu n’entends que ce qui est pour toi. Et t’augmente. Ou te résout dans un de tes litiges.
« J’agirai donc sur eux malgré qu’ils feignent de m’ignorer. Car la grande vérité est que tu n’existes point seul. Tu ne peux demeurer permanent dans un monde qui, autour, change. Je puis sans te toucher agir sur toi car, que tu le veuilles ou non, c’est ton sens même que je change et tu ne peux le supporter. Tu étais détenteur d’un secret, il n’est plus de secret, ton sens a changé. Celui-là qui danse et déclame dans la solitude je te l’entoure en secret d’auditeurs narquois puis j’enlève le rideau : je l’interromps net dans sa danse.
« S’il danse encore c’est qu’il est fou.
« Ton sens est fait du sens des autres, que tu le veuilles ou non. Ton goût est fait du goût des autres, que tu le veuilles ou non. Ton acte est mouvement d’un jeu. Pas d’une danse. Je change le jeu ou la danse et je change ton acte en un autre.
« Tu bâtis tes remparts à cause d’un jeu, tu les détruiras toi-même à cause d’un autre.
« Car tu vis non des choses mais du sens des choses.
« Ceux de la ville je les punirai dans leur prétention car ils comptent sur leurs remparts.
« Alors que ton unique rempart, c’est la puissance de la structure qui te pétrit et que tu sers. Car le rempart du cèdre c’est le pouvoir même de sa graine, laquelle lui permettra de s’établir contre la tempête, la sécheresse et la rocaille. Et ensuite tu pourras bien l’expliquer par l’écorce mais l’écorce d’abord était fruit de la graine. Racines, écorce et feuillage sont graine qui s’est exprimée. Mais le germe de l’orge n’est que d’un faible pouvoir et l’orge oppose un rempart faible aux entreprises du temps.
« Et celui-là qui est permanent et bien fondé est près de s’épanouir dans un champ de force selon ses lignes de force d’abord invisibles. Celui-là je le dis rempart admirable, car le temps ne l’usera point mais le bâtira. Le temps est fait pour le servir. Et peu importe s’il semble nu.
« Le cuir du caïman ne protège rien si la bête est morte. »
Ainsi considérant la ville ennemie, encastrée dans son armature de ciment, je méditais sur sa faiblesse ou sur sa force. « Est-ce elle ou moi qui menons la danse ? » Il est dangereux, dans un champ de blé, de jeter un seul grain d’ivraie, car l’être de l’ivraie domine l’être du blé, et peu importe l’apparence et le nombre. Ton nombre est porté dans la graine. Il te faut dérouler le temps pour le compter.