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Citadelle/CLXII

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CLXI Citadelle
CLXII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CLXIII


CLXII

Et je t’ai retrouvé avec tes illusions quand tu me parlais de ceux-là qui vivaient humblement sans rien demander, pratiquant leurs vertus familiales, célébrant simplement leurs fêtes, élevant pieusement leurs fils.

« Certes, t’ai-je répondu. Mais dis-moi quelles sont leurs vertus ? Et quelles sont leurs fêtes ? Et quels sont leurs dieux ? Les voilà déjà particuliers, comme tel arbre qui, à sa façon, draine le sable et non à la façon d’un autre. Sinon où les trouverais-tu ?

« Ils ne demandent, dis-tu, qu’à vivre en paix… certes. Cependant ils sont déjà guerre ; au nom même de leur permanence, puisqu’ils exigent de durer contre tout ce qui est possible et en quoi ils pourraient se fondre. L’arbre aussi est guerre, dans sa graine…

— Cependant une fois acquise, leur âme peut durer. Une fois fondée leur morale…

— Certes ! Une fois révolue l’histoire d’un peuple elle peut durer. Cette fiancée que tu as connue est morte jeune. Elle souriait. Celle-là ne saurait plus vieillir, belle et souriante pour l’éternité… Mais ta peuplade, ou bien elle conquiert le monde pour s’absorber ses ennemis, ou bien elle trempe dans les ferments mêmes de sa destruction. Elle est mortelle d’être vivante.

« Mais toi tu souhaitais la durée de l’image, comme du souvenir de ta bien-aimée. »

Mais tu me reviens contredire :

« Si la forme qui la régit est maintenant devenue et tradition et religion et rites acceptés, elle durera de transporter son code à travers les générations. Et tu ne la connaîtras qu’heureuse avec cette lumière aux yeux de ses fils…

— Certes, lui dis-je, quand tu as fait tes provisions tu peux vivre un temps de ton miel. Qui a fait l’ascension de la montagne peut un temps vivre du paysage qui est ascension vaincue. Il se souvient des pierres escaladées. Mais meurt bientôt le souvenir. Alors le paysage lui-même se vide.

« Certes tes fêtes te font refaire la création de ton village ou de sa religion car elles sont souvenirs d’étapes et d’efforts et de sacrifices. Mais meurt peu à peu leur pouvoir, car elles te prennent un goût suranné ou inutile. Tu te crois tel nécessairement. Ta peuplade heureuse se fait sédentaire et cesse de vivre. Si tu crois en le paysage tu demeures là et bientôt t’ennuies et cesses d’être.

« L’essence de ta religion c’était l’acte de l’acquérir. Tu as cru qu’elle était cadeau. Mais d’un cadeau tu n’as bientôt que faire et tu le relègues au grenier, en ayant usé le pouvoir qui était plaisir du cadeau et non objet dont disposer.

— Je n’ai donc point d’espoir de repos ?

— Là où servent les provisions. Dans la seule paix de la mort, quand Dieu engrange. »