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Citadelle/CLXVIII

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CLXVII Citadelle
CLXVIII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CLXIX


CLXVIII

Tu dis : « Celui-là qui est mon partisan, j’en puis user. Mais cet autre qui s’oppose à moi, je le range par commodité dans l’autre camp et ne prétends point agir sur lui sauf par la guerre. »

Ce en quoi faisant, tu durcis et forges ton adversaire.

Et moi je dis qu’ami et ennemi sont mots de ta fabrication. Et qui certes spécifient quelque chose, comme de te définir ce qui se passera si vous vous rencontrez sur un champ de bataille, mais un homme n’est point régi par un seul mot et je connais des ennemis qui me sont plus proches que mes amis, d’autres qui me sont plus utiles, d’autres qui me respectent mieux. Et mes facultés d’action sur l’homme ne sont point liées à sa position verbale. Je dirai même que j’agis mieux sur mon ennemi que sur mon ami, car celui-là qui marche dans la même direction que moi m’offre moins d’occasions de rencontre et d’échange que celui-là qui va contre moi, et ne laisse échapper ni un geste de moi, car il en dépend, ni une parole.

Mais certes ce n’est point le même genre d’action que j’exercerai sur l’un ou sur l’autre, car mon passé je l’ai reçu en héritage et n’ai point pouvoir d’y rien changer. Et si j’occupe cette contrée ornée d’un fleuve et d’une montagne, et que je sois amené à y faire la guerre, absurde serait de déplorer la position de la montagne ou la direction du fleuve. Et de nul conquérant sain d’esprit tu n’as recueilli ces lamentations. Mais j’userai du fleuve comme d’un fleuve et de la montagne comme d’une montagne. Et peut-être située ici me servira-t-elle moins qu’elle ne m’eût servi, située ailleurs, de même que cet adversaire, s’il est puissant, te favorisera certes moins qu’un allié. Mais autant regretter de n’être point né à une autre époque, ou comme chef d’un autre empire, ce qui est de la pourriture du rêve. Mais étant donné ce qui est et dont je dois seul tenir compte, il reste que je dispose du même pouvoir d’action sur mon adversaire que sur mon ami. Cette action dans un sens étant plus ou moins favorable, dans l’autre plus ou moins défavorable. Mais s’il s’agit d’agir sur le levier d’une balance, c’est-à-dire de te manifester par une action, ou par une force, équivalentes sont les opérations qui consistent soit à enlever un poids du plateau de droite, soit à ajouter un poids au plateau de gauche.

Mais toi tu pars d’un point de vue moral qui n’a point affaire dans ton aventure et celui-là qui t’a vexé, injurié ou trahi, tu le condamnes et le rejettes et l’obliges à te vexer, injurier ou trahir plus gravement demain. Moi, celui-là même qui m’a trahi, je m’en sers comme traître, car il est pièce d’un échiquier et déterminé, et je puis m’appuyer sur lui pour concevoir et organiser ma victoire. Car ma connaissance de mon adversaire n’est-elle point déjà une arme ? Et ma victoire, j’en userai ensuite pour le pendre.