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Citadelle/CLXX
| CLXIX | Citadelle CLXX written by Antoine de Saint-Exupéry |
CLXXI |
CLXX
Je condamne ta vanité, mais non pas ton orgueil, car si tu danses mieux qu’une autre, pourquoi te dénigrerais-tu en t’humiliant devant qui danse mal ? Il est une forme d’orgueil qui est amour de la danse bien dansée.
Mais l’amour de la danse n’est point amour de toi qui danses. Tu tires ton sens de ton œuvre, ce n’est point l’œuvre qui se prévaut de toi. Et tu ne t’achèveras jamais, sinon dans la mort. Seule la vaniteuse se satisfait, interrompt sa marche pour se contempler, et s’absorbe dans son adoration d’elle-même. Elle n’a rien à recevoir de toi, sinon tes applaudissements. Or nous méprisons de tels appétits, nous, éternels nomades de la marche vers Dieu, car rien de nous ne nous peut satisfaire.
La vaniteuse a fait halte en soi-même, croyant que l’on a pris visage avant l’heure de la mort. C’est pourquoi elle ne saurait plus ni rien recevoir ni rien donner, précisément à la façon des morts.
L’humilité du cœur n’exige point que tu t’humilies mais que tu t’ouvres. C’est la clef des échanges. Alors seulement tu peux donner et recevoir. Et je ne sais point distinguer l’un de l’autre ces deux mots pour un même chemin. L’humilité n’est point soumission aux hommes, mais à Dieu. Ainsi de la pierre soumise non aux pierres mais au temple. Quand tu sers c’est la création que tu sers. La mère est humble vis-à-vis de l’enfant et le jardinier devant la rose.
Moi, le roi, je m’irai soumettre sans gêne à l’enseignement du laboureur. Car il en sait plus long qu’un roi sur le labour. Et, lui sachant gré de m’instruire, je l’en remercierai sans croire déchoir. Car il est naturel que la science du labour aille du laboureur vers le roi. Mais, dédaignant toute vanité, je ne solliciterai point qu’il m’admire. Car le jugement va du roi vers le laboureur.
Tu as rencontré au cours de ta vie celle qui s’est prise pour idole. Que recevrait-elle de l’amour ? Tout, jusqu’à ta joie de la retrouver, lui devient hommage. Mais plus l’hommage est coûteux, plus il vaut : elle goûterait mieux ton désespoir.
Elle dévore sans se nourrir. Elle s’empare de toi pour te brûler en son honneur. Elle est semblable à un four crématoire. Elle s’enrichit, dans son avarice, de vaines captures, croyant que, sa joie, elle la trouvera dans cet empilage. Mais elle n’empile que des cendres. Car l’usage véritable de tes dons était chemin de l’un vers l’autre, et non capture.
Puisqu’elle y voit des gages elle se gardera de t’en accorder en retour. Faute d’élans qui te combleraient, sa fausse réserve te prétendra que la communion dispense des signes. C’est marque d’impuissance à aimer, non élévation de l’amour. Le sculpteur s’il méprise la glaise, il pétrit le vent. Si ton amour méprise les signes de l’amour, sous prétexte d’atteindre l’essence, il n’est plus que vocabulaire. Je te veux des souhaits et des présents et des témoignages. Saurais-tu aimer le domaine, si tu en excluais tour à tour, comme superflus, parce que trop particuliers, le moulin, le troupeau, la maison ? Comment construire l’amour qui est visage lu à travers la trame, s’il n’est point de trame sur quoi l’écrire ?
Car il n’est point de cathédrale sans cérémonial des pierres.
Et il n’est point d’amour sans cérémonial en vue de l’amour. L’essence de l’arbre je ne l’atteins que s’il a lentement pétri la terre selon le cérémonial des racines, du tronc et des branches. Alors le voilà qui est un. Tel arbre et non un autre.
Mais celle-là dédaigne les échanges dont elle naîtrait. Elle cherche dans l’amour un objet capturable. Et cet amour n’a point de signification.
Elle croit que l’amour est cadeau qu’elle peut enfermer en soi. Si tu l’aimes c’est qu’elle t’a gagné. Elle t’enferme en elle, croyant s’enrichir. Or, l’amour n’est point trésor à saisir, mais obligation de part et d’autre. Mais fruit d’un cérémonial accepté. Mais visage des chemins de l’échange.
Celle-là ne naîtra jamais. Car tu ne saurais naître que d’un réseau de liens. Elle demeurera graine avortée et d’un pouvoir inemployé, sèche d’âme et de cœur. Elle vieillira, funèbre, dans la vanité de ses captures.
Car tu ne peux rien t’attribuer. Tu n’es point un coffre. Tu es le nœud de ta diversité. Ainsi du temple, lequel est sens des pierres.
Détourne-toi d’elle. Tu n’as d’espoir ni de l’embellir ni de l’enrichir. Ton diamant lui est devenu sceptre, couronne et marque de domination. Pour admirer, ne fût-ce qu’un bijou, il faut l’humilité de cœur. Elle n’admirait point : elle enviait. L’admiration prépare l’amour, mais l’envie prépare le mépris. Elle méprisera, au nom de celui qu’elle détient enfin, tous les autres diamants de la terre. Et tu l’auras tranchée un peu plus avant d’avec le monde.
Tu l’auras tranchée d’avec toi-même, ce diamant ne lui étant point chemin de toi vers elle, ni d’elle vers toi, mais tribut de ton esclavage.
C’est pourquoi chaque hommage la fera plus dure et plus solitaire.
Dis-lui :
« Je me suis certes hâté vers toi, dans la joie de te joindre. Je t’ai fait porter des messages. Je t’ai comblée. La douceur, pour moi, de l’amour c’était cette option que je te souhaitais sur moi-même. Je t’accordais des droits afin de me sentir lié. J’ai besoin de racines et de branches. Je me proposais pour t’assister. Ainsi du rosier que je cultive. Je me soumets donc à mon rosier. Rien de ma dignité ne s’offense des engagements que je contracte. Et je me dois ainsi à mon amour.
« Je n’ai point craint de m’engager et j’ai fait le solliciteur. Je me suis librement avancé, car nul au monde n’a barre sur moi. Mais tu te trompais sur mon appel, car tu as lu dans mon appel ma dépendance : je n’étais point dépendant. J’étais généreux.
« Tu as compté mes pas vers toi, ne te nourrissant point de mon amour mais de l’hommage de mon amour. Tu t’es méprise sur la signification de ma sollicitude. Je me détournerai donc de toi pour honorer celle-là seule qui est humble et qu’illuminera mon amour. J’aiderai à grandir celle-là seule que mon amour grandira. De même que je soignerai l’infirme pour le guérir, non pour le flatter : j’ai besoin d’un chemin, non d’un mur.
« Tu prétendais non à l’amour mais à un culte. Tu as barré ma route. Tu t’es dressée sur mon chemin comme une idole. Je n’ai que faire de cette rencontre. J’allais ailleurs.
« Je ne suis ni idole à servir, ni esclave pour servir. Quiconque me revendiquera je le répudierai. Je ne suis point objet placé en gage, et nul n’a créance sur moi. Ainsi n’ai-je créance sur personne : de celle qui m’aime je reçois perpétuellement.
« A qui m’as-tu donc acheté pour revendiquer cette propriété ? Je ne suis point ton âne. Je dois à Dieu peut-être de te demeurer fidèle. Mais non à toi. »
Ainsi de l’empire, lorsqu’un soldat lui doit sa vie. Ce n’est point créance de l’empire, mais créance de Dieu. Il ordonne que l’homme ait un sens. Or, le sens de cet homme est d’être soldat de l’empire.
Ainsi des sentinelles qui me doivent les honneurs. Je les exige mais n’en retiens rien pour moi-même. A travers moi les sentinelles ont des devoirs. Je suis nœud du devoir des sentinelles.
Ainsi de l’amour.
Mais si je rencontre celle-là qui rougit et qui balbutie, et qui a besoin de présents pour apprendre à sourire, car ils lui sont vent de mer et non capture, alors je me ferai chemin qui la délivre.
Je n’irai ni m’humilier ni l’humilier dans l’amour. Je serai autour d’elle comme l’espace et en elle comme le temps. Je lui dirai : « Ne te hâte point de me connaître, il n’est rien de moi à saisir. Je suis espace et temps, où devenir. »
Si elle a besoin de moi, comme la graine de la terre pour se faire arbre, je n’irai point l’étouffer par ma suffisance.
Je ne l’honorerai point non plus pour elle-même. Je la grifferai durement des serres de l’amour. Mon amour lui sera aigle aux ailes puissantes. Et ce n’est point moi qu’elle découvrira mais, par moi, les vallées, les montagnes, les étoiles, les dieux.
Il ne s’agit point de moi. Je ne suis que celui qui transporte. Il ne s’agit point de toi : tu n’es que sentier vers les prairies au réveil du jour. Il ne s’agit point de nous : nous sommes ensemble passage pour Dieu qui emprunte un instant notre génération, et l’use.