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Citadelle/CVI
| CV | Citadelle CVI written by Antoine de Saint-Exupéry |
CVII |
CVI
Mais tu ne communiques qu’à travers un cérémonial. Car si, distrait, tu écoutes cette musique et considères ce temple, il ne naîtra rien en toi et tu ne seras pas alimenté. C’est pourquoi je n’ai point d’autre moyen de t’expliquer la vie à laquelle je te convie que de t’y engager de force et de t’en allaiter. Comment t’expliquerais-je cette musique quand l’entendre ne te suffit pas, si tu n’es pas préparé pour t’en faire combler ? Si prête à mourir en toi l’image du domaine, pour ne laisser d’elle que ses gravats. Le mot d’ironie qui n’est que de cancre, un mauvais sommeil, un bruit qui te gêne et te voilà privé de Dieu. Te voilà refusé. Te voilà assis sur ton seuil avec en arrière ta porte close, et totalement séparé du monde qui n’est plus que somme d’objets vides. Car tu ne communiques point avec les objets mais avec les nœuds qui les nouent.
Comment donc t’y ferai-je accéder quand tu t’en décroches si aisément ?
D’où l’importance de mon cérémonial, car il s’agit de te sauver de tout détruire quand il t’arrive d’être à la porte de chez toi.
C’est pourquoi je condamne avant tout le mélangeur de livres.
Et je te bâtis et te maintiens tel, non que tu sois perpétuellement alimenté, ce qui n’est point de la faiblesse de ton cœur, mais que tu sois route bien tracée, porte bien ouverte, temple bien bâti pour recevoir. Je te veux instrument de musique attendant le musicien.
C’est pourquoi je t’ai dit que le poème que je t’ai réservé était ascension de toi-même.
Et ceux-là seuls accèdent à la connaissance véritable qui refont le chemin perdu et retrouvent les êtres qu’ils ont répandus en gravats.
Je veux te montrer ta patrie qui est la seule où ton esprit se puisse mouvoir.
Et c’est pourquoi je dis encore que ma contrainte te délivre et t’apporte la seule liberté qui compte. Car tu appelais liberté ce pouvoir que tu as de démolir ton temple, de mêler les mots du poème, d’égaliser les jours que mon cérémonial avait bâtis en basilique. Liberté de faire le désert. Et où te trouveras-tu ?
Moi j’appelle liberté ta délivrance.
C’est pourquoi je t’ai dit autrefois : liberté de l’esclave ou de l’homme, respect de l’ulcère ou de la chair saine ? Justice pour l’homme ou pour la pègre ? C’est contre toi, à travers toi, pour toi que je suis juste. Et certes je suis injuste pour l’homme de la pègre ou le cancre ou la chenille qui n’a pas mué puisque je les force de se renoncer et de devenir.