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Citadelle/CXCIX
| CXCVIII | Citadelle CXCVIII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CC |
CXCIX
Je priai donc Dieu de m’instruire et il me fit, dans sa bonté, me souvenir des caravanes vers la ville sainte, bien que je ne comprisse point tout d’abord en quoi une vision de chameliers et de soleil me pouvait éclairer mon litige.
Je te vis, ô mon peuple, préparant sur mon ordre ton pèlerinage. J’ai toujours goûté comme un miel unique l’activité du dernier soir. Car il en est de l’expédition que tu montes comme d’un navire que tu gréerais l’ayant achevé de bâtir, et qui, ayant eu sens de sculpture ou de temple, lesquels usent les marteaux et te provoquent dans tes inventions et tes calculs et la puissance de ton bras, prend maintenant sens de voyage, car tu l’habilles pour le vent. Ainsi de ta fille que tu as nourrie et enseignée et dont tu as châtié l’amour des parures — mais vient l’aube du jour où l’époux l’attend et, ce matin-là, de ne jamais la juger assez belle, tu te ruines pour elle en étoffe de lin et bracelets d’or, car il s’agit aussi pour toi du lancer d’un navire à la mer.
Donc ayant achevé d’amonceler les provisions, de clouer les caisses, de nouer les sacs, tu passais royal parmi les bêtes, flattant l’une, gourmandant l’autre, t’aidant du genou pour serrer un peu telle courroie de cuir, et t’enorgueillissant, une fois hissé le chargement, de ne le voir glisser ni vers la droite ni vers la gauche, connaissant que les bêtes, te le balançant durement dans le roulis de leur démarche et le trébuchement parmi les pierres et l’agenouillement pour les haltes, te le tiendront cependant suspendu dans un équilibre élastique, à la façon de l’oranger qui balance au vent sans menacer sa cargaison d’oranges.
Je savoure alors ta chaleur, ô mon peuple, qui prépares la chrysalide de tes quarante jours de désert, et, n’écoutant point le vent des paroles, ne me suis jamais trompé sur toi. Car, me promenant aux veilles de départ, dans le silence de mon amour, parmi les craquements des courroies, les grognements des bêtes, et les discussions aigres au sujet de la route à suivre, ou du choix des guides, ou du rôle désigné à chacun, je ne m’étonnais point de vous entendre, non vanter le voyage, mais bien au contraire peindre en noir le récit des souffrances de l’expédition de l’année passée, et les puits taris, et les vents brûlants, et les piqûres de serpents pris dans le sable comme d’invisibles nerfs, et l’embuscade des pillards, et la maladie et la mort, sachant qu’il n’était rien là que pudeur de l’amour.
Car il est bon que tu feignes de ne point t’exalter sur ton dieu en célébrant d’abord les coupoles dorées de la ville sainte, car ton dieu n’est point cadeau tout fait, ni provision réservée pour toi quelque part, mais fête et couronnement du cérémonial de tes misères.
Ainsi s’intéresseraient-ils d’abord aux matériaux de leur élévation, de même que les bâtisseurs du voilier, s’ils te parlent trop tôt de voiles et de vent et de mer, je me méfierai d’eux, craignant qu’ils ne négligent les planches et les clous, à la façon du père qui prierait trop tôt sa fille d’être belle. J’aime les cantiques des forgeurs de clous et scieurs de planches, car ils célèbrent non la provision faite, laquelle est vide, mais l’ascension vers le navire. Et, le navire une fois gréé, quand il a pris sens de voyage, je veux entendre de mes mains qu’ils chantent, non d’abord les merveilles de l’île, mais les périls du siège par la mer, car alors je vois leur victoire.
Ils lisent eux-mêmes, dans leur souffrance, chemin, véhicule et charroi. Et tu te montres myope et crédule s’il te vient dé t’inquiéter des plaintes comme des jurons dont ils se caressent le cœur, et leur expédies tes chanteurs aux confitures sucrées qui nieront les périls de la soif et leur vanteront la béatitude des crépuscules dans le désert. Car peu me tente le bonheur, lequel n’a point de forme. Mais me gouverne la révélation de l’amour.
Donc se met en marche la caravane. Et commencent dès lors la digestion secrète, et le silence, et la nuit aveugle de la chrysalide, et le dégoût et le doute et le mal, car toute mue est douloureuse. Ne te convient plus de t’exalter, mais de demeurer fidèle sans comprendre, car il n’est rien à espérer de toi puisque celui-là, que tu étais hier, doit mourir.
Tu ne seras plus qu’élans de regrets vers les fraîcheurs de ta maison et l’aiguière d’argent qui est de l’heure du thé, auprès d’elle, avant l’amour. Cruel te sera jusqu’au souvenir de la branche qui se balançait sous ta fenêtre ou du simple cri d’un coq dans ta cour. Tu diras : « J’étais de chez moi ! » car tu n’es plus de nulle part. Te reviendra le mystère de l’âne que tu réveillais au petit jour, car, de ton cheval ou de ton chien, tu sais quelque chose puisqu’ils te répondent. Mais tu ignores de celui-là, qui est comme muré en soi, s’il chérit, ou non, à sa façon, son pré, son étable ou toi-même. Et te vient le besoin, de la profondeur de ton exil, de lui passer une fois encore ton bras autour du cou ou de lui tapoter le museau, pour peut-être l’enchanter au fond de sa nuit comme un aveugle. Et certes, quand vient le jour du puits tari qui te suinte à peine une boue fétide, te blessent au cœur les confidences de ta fontaine.
Ainsi se referme sur toi la chrysalide du désert, car dès le troisième jour tu commences d’engluer tes pas dans le bitume de l’étendue. Qui te résiste t’exalte et les coups du lutteur appellent tes coups. Mais le désert reçoit les pas l’un après l’autre comme une audience démesurée qui engloutirait les paroles et te conduirait au silence. Tu t’épuises depuis l’aube, et le plateau de craie qui marque l’horizon sur ta gauche n’a point sensiblement tourné quand vient le soir. Tu t’uses comme l’enfant qui, pelletée par pelletée, te prétend déplacer la montagne. Mais elle ignore son travail. Tu es comme perdu dans une liberté démesurée et déjà s’étouffe ta ferveur. Ainsi, mon peuple, au cours de ces voyages, t’ai-je nourri chaque fois de silex et abreuvé de ronces. Je t’ai glacé de gel nocturne. Je t’ai soumis à des vents de sable si brûlants, qu’il te fallait t’accroupir contre terre, la tête encapuchonnée sous tes vêtements, la bouche pleine de crissements, suintant stérilement ton eau vers le soleil. Et l’expérience m’a enseigné que toute parole de consolation était inutile.
« Viendra, te disais-je, un soir semblable à un fond de mer. Le sable déposé dormira en meules tranquilles. Tu marcheras, dans la fraîcheur, sur un sol élastique et dur… » Mais, te parlant, j’avais sur les lèvres un goût de mensonge, car je te sollicitais de te faire, par invention, autre que toi-même. Et, dans le silence de mon amour, je ne me scandalisais point de tes injures :
« Il se peut, Seigneur, que Tu aies raison ! Dieu, peut-être demain, déguisera les survivants en foule béate. Mais que nous importent ces étrangers ! Nous ne sommes pour l’instant que poignée de scorpions enfermés dans un cercle de braise ! »
Et tels ils devaient être, Seigneur, pour Ta gloire.
Ou bien, purifiant le ciel comme un coup de sabre, s’éveillait dans sa cruauté nocturne le vent du nord. La terre nue se vidait de chaleur, et les hommes grelottaient comme cloués par les étoiles. Qu’avais-je à dire ?
« Reviendra l’aube et la lumière. La chaleur du soleil, à la façon d’un sang, se répandra doucement dans vos membres. Les yeux fermés, vous vous connaîtrez habités par lui… »
Mais ils me répondaient :
« En place de nous, Dieu peut-être demain installera-t-il un potager de plantes heureuses qu’il engraissera dans sa bonté. Mais nous ne sommes rien cette nuit-ci qu’un carré de seigle que le vent tourmente. »
Et tels ils devaient être, Seigneur, pour Ta gloire.
Alors m’écartant de leur misère je priais Dieu ainsi :
« Seigneur, est digne qu’ils refusent mes faux breuvages. Par ailleurs peu importent leurs plaintes : je suis semblable au chirurgien qui répare la chair et la fait crier. Je connais la réserve de joie qui se trouve murée en eux bien que j’ignore les mots qui la pourraient déverrouiller. Sans doute n’est-elle point pour cet instant. Importe que mûrisse le fruit avant qu’il délivre son miel. Nous passons par son heure d’amertume. Il n’est rien en nous que saveur acide. Il est du rôle du temps qui coule de nous guérir et de nous changer en joie pour Ta gloire. »
Et, poursuivant plus loin, je continuais de nourrir mon peuple de silex et de l’abreuver de ronces.
Mais semblable d’abord aux autres, sans que rien le distinguât d’abord des innombrables pas déjà versés dans l’étendue, nous faisions le pas de miracle. Fête couronnant le cérémonial de la marche. Instant béni parmi d’autres instants, lequel brise la chrysalide et livre son trésor ailé à la lumière.
Ainsi ai-je conduit mes hommes à la victoire à travers l’inconfort de la guerre. A la lumière au travers de la nuit, au silence du temple à travers le charroi des pierres, au retentissement du poème à travers l’aridité de la grammaire, au spectacle dominé du haut des montagnes à travers les crevasses et les éboulis de lourdes pierres. Peu m’importe, durant le passage, ton inconfort sans espérance, car je me méfie du lyrisme de la chenille qui se croit amoureuse du vol. Suffit qu’elle se dévore soi-même dans la digestion de sa mue. Et que tu franchisses ton désert.
Tu ne disposes point des trésors de joies scellés en toi, qu’avant l’heure il n’est point permis de déverrouiller. Certes est vif le plaisir tiré du jeu d’échecs quand la victoire couronne ton invention, mais il n’est point de mon pouvoir de t’accorder ce plaisir en cadeau hors du cérémonial du jeu.
C’est pourquoi je te veux, à l’étage des planches et des clous, chantant les cantiques des forgeurs de clous et scieurs de planches mais non le cantique du navire. Car je t’offre les humbles victoires de la planche polie et du clou forgé, lesquelles satisferont ton cœur si tu as d’abord marché vers elles. Belle est ta pièce de bois quand tu luttes vers la planche polie. Belle est ta planche polie quand tu luttes vers le navire.
J’ai connu celui-là qui, bien qu’il se soumît au cérémonial du jeu d’échecs, bâillait avec discrétion et te distribuait ses coups de réponse avec une indulgence lointaine, comme il en est du racorni de cœur qui consent à distraire les enfants.
« Vois ma flotte de guerre, dit le capitaine de sept ans qui t’a aligné trois cailloux.
— Belle flotte de guerre en vérité », répond le racorni de cœur, qui considère les cailloux d’un œil débile.
Qui néglige, par vanité, de considérer comme essentiel le cérémonial du jeu d’échecs, ne goûtera point sa victoire. Qui néglige, par vanité, de faire son dieu des planches et des clous, ne bâtira point le navire.
Le cracheur d’encre, qui jamais ne bâtira rien, préfère, car il est délicat, le cantique du navire au cantique des forgeurs de clous et scieurs de planches, de même que, une fois le navire gréé et lancé et joufflu de vent, en place de me parler de son litige de chaque instant avec la mer, il me célébrera déjà l’île à musique, laquelle, certes, est signification des planches et des clous, puis du litige avec la mer, mais à condition que tu n’aies rien négligé des mues successives dont elle naîtra. Mais celui-là, d’emblée à la vue de ton premier clou, pataugeant dans la pourriture du rêve, me chantera des oiseaux de couleur et des crépuscules sur le corail, lesquels d’abord m’écœureront, car je préfère le pain craquant à ces confitures, lesquelles de plus m’apparaîtront comme suspectes, car il est des îles de pluie où les oiseaux sont gris et je désirais, une fois l’île gagnée, afin d’en éprouver l’amour, entendre le cantique qui me fît retentir sur le cœur le ciel gris d’oiseaux sans couleur.
Mais moi qui ne prétends point bâtir sans pierres ma cathédrale et qui n’atteins l’essence que comme couronnement de la diversité, moi qui ne saisirais rien de la fleur s’il n’en était point de particulière, de tel nombre de pétales et non d’un autre, de tel choix de couleurs et non d’un autre, moi qui ai forgé les clous, scié les planches, et absorbé un à un les coups d’épaule redoutables de la mer, je puis te chanter l’île pétrie et substantielle que j’ai de mes propres mains tirée des mers.
Ainsi de l’amour. Si mon cracheur d’encre me le célèbre dans sa plénitude universelle, qu’en connaîtrai-je ? Mais telle qui est particulière m’ouvre un chemin. Elle parle ainsi, non autrement. Son sourire est tel, non un autre. Nulle ne lui ressemble. Et voici cependant que, le soir, si je m’accoude à ma fenêtre, loin de buter contre le mur particulier, c’est Dieu qu’il me semble que je découvre. Car il te faut des sentiers véritables, avec telles inflexions, telle couleur de la terre, et tels églantiers sur les bords. Alors seulement tu vas quelque part. Qui meurt de soif fait des pas de rêve vers les fontaines. Mais il meurt.
Ainsi de ma pitié. Te voilà qui déclames sur les tortures d’enfants et tu me surprends à bâiller. Mais tu ne m’as conduit nulle part. Tu me dis : « Tel naufrage a noyé dix enfants… », mais je ne comprends rien à l’arithmétique et ne pleurerai pas deux fois plus fort si le nombre est deux fois plus grand. D’ailleurs, bien qu’ils soient morts par centaines de milliers depuis l’origine de l’empire, il t’arrive de goûter la vie et d’être heureux.
Mais je pleurerai sur tel si tu peux me conduire à lui par le sentier particulier, et, de même qu’à travers telle fleur j’accède aux fleurs, il se trouve qu’à travers lui je retrouverai tous les enfants, pleurerai, et non seulement sur tous les enfants mais sur tous les hommes.
Tu m’as un jour raconté celui-là, le tachu, le boiteux, l’humilié, et que haïssaient ceux du village, car il y vivait en parasite, abandonné, venu un soir d’on ne sait où.
On lui criait :
« Tu es vermine de notre beau village. Tu es champignon sur notre racine ! »
Mais, le rencontrant, tu lui disais :
« Toi, le tachu, tu n’as donc point de père ? »
Et il ne répondait pas.
Ou bien, car il n’avait d’amis que les bêtes ou les arbres :
« Pourquoi ne joues-tu point avec les garçons de ton âge ? »
Et il haussait les épaules sans te répondre. Car ceux de son âge lui lançaient des pierres, vu qu’il boitait et qu’il venait de loin, où tout est mal.
S’il se hasardait vers les jeux, les beaux garçons, les mieux taillés se campaient devant lui :
« Tu marches comme un crabe et ton village t’a vomi ! tu enlaidis le nôtre ! c’était un beau village, marchant bien droit ! »
Alors tu le voyais qui faisait simplement demi-tour et s’éloignait, tirant la jambe.
Tu lui disais, si tu le rencontrais :
« Toi, le tachu, tu n’as donc point de mère ? »
Mais il ne te répondait pas. Il te regardait, le temps d’un éclair, et rougissait.
Cependant, comme tu l’imaginais amer et triste, tu ne comprenais point sa douceur tranquille. Ainsi était-il. Tel et non un autre.
Vint le soir où ceux du village le voulurent chasser à coups de bâton :
« Cette graine de boiterie, qu’elle s’en aille se planter ailleurs ! »
Tu lui dis alors, l’ayant protégé :
« Toi, le tachu, tu n’as donc point de frère ? »
Alors son visage s’illumina, et il te regarda droit dans les yeux :
« Oui ! j’ai un frère ! »
Et tout rouge d’orgueil il te raconta le frère aîné, tel frère, et non un autre.
Capitaine quelque part dans l’empire. Dont le cheval était de telle couleur, et non d’une autre, et sur lequel il fut pris en croupe, lui le boiteux, lui le tachu, un jour de gloire. Tel jour et non un autre. Et une fois encore réapparaîtrait le frère aîné. Et ce frère aîné le prendrait encore en croupe, lui le tachu, lui le boiteux, à la face du village. « Mais, te disait l’enfant, je lui demanderai cette fois-ci de m’installer au-devant de lui, sur l’encolure, et il voudra bien ! Et c’est moi qui regarderai. Et c’est moi qui proposerai : à gauche, à droite, plus vite !… Pourquoi mon frère refuserait-il ? Il est content s’il me voit rire. Alors nous serons deux ! »
Car il est autre chose qu’objet bancal enlaidi de taches de rousseur. Il est d’autre chose que de soi-même et de sa laideur. Il est d’un frère. Et il a fait sa promenade en croupe, sur un cheval de guerre, un jour de gloire !
Et vient l’aube du retour. Et l’enfant, tu le trouves assis sur le mur bas, les jambes pendantes Et les autres lui lancent des pierres :
« Eh ! toi qui ne sais point courir, bigle de jambes ! »
Mais il te regarde et te sourit. Tu es lié à lui par un pacte. Tu es le témoin de l’infirmité de ceux-là qui ne voient en lui que le tachu, que le boiteux, car il est d’un frère au cheval de guerre.
Et le frère aujourd’hui le lavera de ces crachats et lui fera rempart, de sa gloire, contre les pierres. Et lui le chétif sera purifié par le grand vent d’un cheval au galop. Et l’on ne verra plus sa laideur, car son frère est beau. Sera lavée son humiliation car son frère est de joie et de gloire. Et lui le tachu se réchauffera dans son soleil. Et désormais les autres, l’ayant reconnu, l’inviteront à tous leurs jeux : « Toi qui es de ton frère, viens courir avec nous… tu es beau en ton frère. » Et il priera son frère de les faire monter eux aussi, tour à tour, sur l’encolure de son cheval de guerre, afin qu’ils soient, à leur tour, abreuvés de vent. Il ne saurait tenir rigueur à ce petit peuple de son ignorance. Il les aimera et leur dira : « A chaque retour de mon frère je vous réunirai et il vous racontera ses batailles… » Donc il se serre contre toi car tu sais. Et en toi il n’est point si difforme, car tu vois son frère aîné au travers.
Mais tu venais lui dire d’oublier qu’il est un paradis et une rédemption et un soleil. Tu venais le priver de l’armure qui le faisait courageux sous les pierres. Tu venais le soumettre à sa boue. Tu venais lui dire : « Mon petit d’homme, cherche autrement à exister, car il n’est point à espérer de promenade en croupe sur un cheval de guerre. » Et comment lui annoncerais-tu que son frère a été chassé de l’armée, qu’il s’achemine honteux vers le village, et qu’il boite si bas, sur la route, qu’on lui jette des pierres ?
Et si, maintenant, tu me dis :
« Je l’ai moi-même désenseveli, mort, de la mare où il se noya, car il ne pouvait plus vivre, faute de soleil… »
Alors je pleurerai sur la misère des hommes. Et, par la grâce de tel visage tachu, non d’un autre, de tel cheval de guerre, non d’un autre, de telle promenade en croupe un jour de gloire, et non d’une autre, de telle honte au seuil d’un village, non d’une autre, de telle mare enfin dont tu m’as raconté les canards et la pauvre lessive qui séchait sur les bords, voici que je rencontre Dieu, tant va loin ma pitié au travers des hommes, car tu m’as guidé sur le véritable sentier en me parlant de cet enfant-ci et non d’un autre.
Ne cherche point d’abord une lumière qui soit un objet parmi des objets, celle du temple couronne les pierres.
C’est en graissant ton fusil avec respect et pour le fusil et pour la graisse, c’est en comptant tes pas sur le chemin de ronde, c’est en saluant ton caporal pour le caporal et pour le salut, que tu prépares en toi l’illumination de la sentinelle — c’est en poussant tes pièces d’échecs dans le sérieux des conventions du jeu d’échecs, c’est en rougissant de colère si ton adversaire triche avec la règle, que tu prépares en toi l’illumination du vainqueur d’échecs. C’est en sanglant tes bêtes, c’est en grognant contre la soif, c’est en maudissant les vents de sable, c’est en butant et en grelottant et en brûlant que — sous la condition que tu demeures fidèle non au pathétique des ailes qui n’est que fausse poésie à l’étage de la chenille, mais à ta fonction de chaque instant — tu peux prétendre à l’illumination du pèlerin qui sentira plus tard qu’il a fait le pas de miracle aux soudains battements de son cœur.
Le pouvoir m’a été refusé, aussi poétiquement que je te parlasse d’elle, de déverrouiller tes joies en réserve. Mais j’ai pu t’aider à l’étage des matériaux. Je t’ai parlé sur l’entretien des puits, sur la guérison des ampoules des paumes, sur la géométrie des étoiles, comme tout aussi bien sur les nœuds des cordes, quand une de tes caisses glissait de travers. Afin qu’il chantât leur cantique je t’ai convoqué celui-là qui, avant de se faire chamelier, ayant quinze années durant navigué sur mer, n’eût point trouvé dans l’arrangement des bouquets de fleurs, comme dans l’art des parures de danseuses, source de poésie plus exaltante. Il est des nœuds qui t’amarrent un navire, et qu’un doigt d’enfant fait s’évanouir rien qu’en les frôlant. D’autres qui paraissent plus simples que l’ondulation du cou d’un cygne, mais tu peux soumettre l’un d’eux à ton camarade, et parier contre sa victoire. Et, s’il tient le pari, tu n’as plus qu’à bien t’installer pour rire à ton aise, car de tels nœuds rendent furieux. Et mon professeur n’oubliait pas, dans la perfection de ses connaissances, bien qu’il fût borgne, dévié de nez et exagérément bancal, les boucles frêles dont il convient que tu fleurisses le présent pour la bien-aimée. La réussite n’étant parfaite qu’à condition que la bien-aimée te les puisse dénouer du geste même qui cueille les fleurs. « Alors, te disait-il, ton présent enfin l’émerveille et elle pousse un cri ! » Et tu fermais les yeux tant il était difforme, quand il mimait le cri d’amour.
Pourquoi me serais-je offusqué de détails qui faussement te semblent futiles ? Le marin célébrait un art dont il savait par expérience qu’il permettait de transfigurer une simple corde en câble de remorque et sauvetage. El, puisqu’il se trouvait qu’il fût pour nous condition de notre ascension, j’accordais au jeu valeur de prière. Mais, certes, peu à peu, au long des jours, quand ta caravane s’est usée, tu ne sais plus agir sur elle et te manque le pouvoir des simples prières qui sont des nœuds de cordes ou des sangles de cuir ou du désensablement des puits secs ou de la lecture des étoiles. Autour de chacun s’est épaissie la carapace de silence et chacun se fait aigre de langage, ombrageux d’oreille et dur de cœur.
Ne t’inquiète point. Déjà la chrysalide se brise.
Tu as contourné quelque obstacle, tu as escaladé un tertre. Rien ne distingue encore le silex et les ronces du désert où tu peines, des silex et des ronces d’hier, et voici que tu cries : « La voilà ! » avec de grands battements de cœur. Tes compagnons de caravane se pressent, pâles, autour de toi. Tout vient de changer dans vos cœurs comme au lever du jour : Toutes les soifs, toutes les ampoules des pieds et des paumes, tous les épuisements de midi sous le soleil, tous les gels nocturnes, tous les vents de sable qui crissent aux dents et qui aveuglent, toutes les bêtes abandonnées, tous les malades et jusqu’aux compagnons bien-aimés que vous avez ensevelis, vous sont remboursés d’un seul coup au centuple, non par l’ivresse d’un banquet, non par la fraîcheur des ombrages, non par les miroitantes couleurs des jeunes filles lavant leur linge dans l’eau bleue, ni même par la gloire des coupoles qui couronnent la ville sainte, mais par un signe imperceptible, par la simple étoile dont le soleil bénit la plus haute d’entre les coupoles, invisible qu’elle est elle-même d’être tellement lointaine encore, dont il se peut que te séparent les craquelures de l’écorce où la piste croulante s’enfonce en lacets dans l’abîme, puis les falaises à gravir où ton poids te tire vers le bas, puis encore le sable et le sable et, parmi tes outres taries et tes malades et tes mourants, un dernier repas du soleil. Les provisions de joie murées en vous et qu’il n’était point de discours pour déverrouiller, voici que brusquement, au cœur des silex et des ronces, là où le sable a des serpents pour muscles, une étoile invisible, plus pâle que Sirius, observée par les nuits de simoun, si lointaine que ceux d’entre vous qui n’ont point le regard d’un aigle n’en reçoivent rien, si incertaine qu’à peine le soleil aura-t-il quelque peu tourné elle s’éteindra, un clin d’œil d’étoile, et non même pas ce clin d’œil d’étoile, mais, pour ceux qui n’ont point vision d’aigle, le reflet, dans les yeux de celui qui voit, d’un clin d’œil d’étoile, le reflet d’un reflet d’étoile vous transfigure. Toutes les promesses ont été tenues, toutes les récompenses ont été accordées, toutes les misères ont été remboursées au centuple parce qu’un seul d’entre vous, dont le regard est d’aigle, a brusquement fait halte, et, montrant de son doigt une direction dans l’espace, a dit : « Voilà ! »
Tout est conclu. Tu n’as rien reçu en apparence. Cependant tu as tout reçu. Te voilà rassasié, pansé, abreuvé. Tu dis : « Je puis mourir, j’ai vu la ville, je meurs béni ! » Ne s’agit point ici non plus d’un contraste de faible vertu, comme il en serait de l’étanchement de la soif après la soif. Je t’ai dit leur pouvoir de misère. Et où vois-tu que le désert ait déjà dénoué son étreinte ? Ne s’agit point ici de changement de destinée, car ne t’ampute point de ta joie l’approche de la mort, si l’eau manque, mais il se trouve que t’a fondé le cérémonial du désert et que, de t’y être soumis jusqu’au bout, tu accèdes à la fête, laquelle est apparition pour toi d’une abeille d’or.
Ne crois point qu’en rien j’exagère. Je me souviens du jour où m’étant égaré sur des plateaux inviolés, me parut tendre, quand je retrouvai les traces de l’homme, de mourir parmi les miens. Or, rien ne distinguait un paysage de l’autre, sinon de faibles marques dans le sable à demi effacées par le vent. Et tout était transfiguré.
Et moi qu’ai-je vu, qui prends pitié de toi, mon peuple, dans le silence de mon amour ? Je t’ai observé qui sanglais les bêtes, qui marchais vidé de toi-même par le soleil, qui crachais le sable, qui injuriais parfois ton voisin, à moins que, d’accumuler des pas semblables, tu ne préférasses le silence. Je ne t’ai rien donné que repas avares, soif permanente, brûlure du soleil et ampoules des paumes. Je t’ai nourri de silex et abreuvé de ronces. Puis, l’heure venue, je t’ai montré le reflet du reflet d’une abeille. Et tu m’as crié ta reconnaissance et ton amour.
Ah ! mes dons sont légers d’écorce. Mais qu’impor-tent le poids ou le nombre ? Je puis, rien qu’en ouvrant la main, délivrer une armée de cèdres qui escaladera la montagne. Suffit d’une graine !