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Citadelle/CXLVI
| CXLV | Citadelle CXLVI written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXLVII |
CXLVI
Car à ceux-là qui ne comprenaient pas mes contraintes je répondis :
« Vous êtes semblables à l’enfant qui, de n’avoir connu au monde qu’une forme de jarre, la considère comme absolue et ne comprend point plus tard, s’il change de demeure, pourquoi l’on a déformé et dévié la jarre essentielle de sa maison. Et ainsi quand tu vois forger dans l’empire voisin un homme autre que toi, et éprouvant et pensant et aimant et plaignant et haïssant différemment, tu te demandes pourquoi ceux-là déforment l’homme. D’où ta faiblesse, car tu ne sauveras point l’architecture de ton temple si tu ignores qu’elle est d’un dessin fragile et victoire de l’homme sur la nature. Et qu’il est quelque part des maîtres couples, des piliers, des cintres et des contreforts pour la soutenir.
« Et tu ne conçois point la menace qui pèse sur toi car tu ne vois dans l’œuvre de l’autre que l’effet d’un égarement passager et tu ne comprends pas que menace, pour l’éternité, de s’engloutir un homme qui jamais plus ne renaîtra.
« Et tu te croyais libre et t’indignais quand je te parlais de mes contraintes. Lesquelles en effet n’étaient point d’un gendarme visible mais plus impérieuses de ne se point remarquer comme de la porte à travers ton mur, laquelle ne te semble point, bien qu’il te faille faire un détour pour sortir, une insulte à ta liberté.
« Mais si tu veux voir apparaître le champ de force qui te fonde et te fait ainsi te mouvoir et éprouvant et pensant et aimant et plaignant et haïssant de cette façon-ci et non d’une autre, considère son corset chez ton voisin, là où il commence d’agir, car alors il te deviendra sensible.
« Sinon toujours tu le méconnaîtras. Car la pierre qui tombe ne subit pas la force qui la tire vers le bas. Une pierre ne pèse qu’immobile.
« C’est lorsque tu résistes que tu connais ce qui te meut. Et pour la feuille livrée au vent il n’est plus de vent, de même que pour la pierre délivrée il n’est plus de pesanteur.
« Et c’est pourquoi tu ne vois point la contrainte formidable qui pèse sur toi et ne se montrerait, tel le mur, que s’il te pouvait venir à l’idée d’incendier par exemple la ville.
« De même que ne t’apparaît point la contrainte plus simple de ton langage.
« Tout code est contrainte, mais invisible. »