This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.
Citadelle/CXXI
| CXX | Citadelle CXXI written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXXII |
CXXI
(Note pour plus tard : A cause d’une fausse algèbre ces imbéciles ont cru qu’il existait des contraires. Et le contraire de la démagogie c’est la cruauté. Alors que le réseau de relations dans la vie est tel que, si tu anéantis l’un de tes deux contraires, tu meurs.
Car je dis que le contraire de quoi que ce soit, c’est et ce n’est que la mort.
Ainsi celui-là qui pourchasse le contraire de la perfection. Et, de rature en rature, il te brûle tout le texte. Car rien n’est parfait. Mais celui qui aime la perfection, il embellit toujours.
Ainsi celui-là qui pourchasse lé contraire de la noblesse. Et il te brûle tous les hommes car aucun n’est parfait.
Ainsi celui-là qui anéantit son ennemi. Et il vivait de lui. Donc il en meurt. Le contraire du navire c’est la mer. Mais elle a dessiné et aiguisé l’étrave et la carène. Et le contraire du feu c’est la cendre mais elle veille sur le feu.
Ainsi celui-là qui lutte contre l’esclavage, faisant appel à la haine, au lieu de lutter pour la liberté, faisant appel à l’amour. Et comme il est partout, dans toute hiérarchie, des traces d’esclavage et que tu peux appeler esclavage le rôle des fondations du temple sur qui s’appuient les pierres nobles qui seules gravissent le ciel, te voilà obligé, de conséquence en conséquence, d’anéantir le temple.
Car le cèdre n’est point refus et haine de ce qui n’est point cèdre, mais rocaille drainée par le cèdre et devenue arbre.
Si tu luttes contre quoi que ce soit, le monde entier te deviendra suspect car tout est abri possible et réserve possible et nourriture possible pour ton ennemi. Si tu luttes contre quoi que ce soit, tu dois t’anéantir toi-même car il en est en toi une part, aussi faible soit-elle.
Car la seule injustice que je conçoive est celle de la création. Et tu n’as point détruit les sucs qui eussent pu nourrir la ronce, mais tu as édifié un cèdre qui les a pris pour soi et la ronce ne naîtra point.
Si tu deviens tel arbre tu ne deviendras point un autre. Et tu as été injuste pour les autres. )
Quand ta ferveur s’éteint tu fais durer l’empire avec tes gendarmes. Mais si les gendarmes seuls le peuvent sauver c’est que l’empire est déjà mort. Car ma contrainte c’est celle du pouvoir du cèdre qui noue dans ses nœuds les sucs de la terre, non la stérile extermination des ronces et des sucs, lesquels certes s’offraient aux ronces mais se fussent aussi offerts au cèdre.
Où vois-tu que l’on fasse la guerre contre quelque chose ? Le cèdre qui prospère et anéantit la broussaille se moque bien de la broussaille. Il n’en connaît point l’existence. Il fait la guerre pour le cèdre et transforme en cèdre la broussaille.
Veux-tu faire mourir contre ? Qui voudra mourir ? On veut bien tuer mais non mourir. Or l’acceptation de la guerre c’est l’acceptation de la mort. Et l’acceptation de la mort n’est possible que si tu t’échanges contre quelque chose. Donc dans l’amour.
Ceux-là haïssent autrui. Et s’ils ont des prisons ils y entassent des prisonniers. Mais tu bâtis ainsi ton ennemi car les prisons sont plus rayonnantes que les monastères.
Celui qui emprisonne ou exécute c’est que d’abord il doute de soi-même. Il extermine les témoins et les juges. Mais il ne te suffit pas pour te grandir d’exterminer ceux qui te voyaient bas.
Celui qui emprisonne et exécute c’est aussi qu’il rejette les fautes sur autrui. Donc qu’il est faible. Car plus te voilà fort plus tu prends les fautes à ta charge. Elles te deviennent enseignements pour ta victoire. Mon père, un de ses généraux s’étant fait battre et s’en excusant, l’interrompit : « Ne sois pas prétentieux au point de te flatter de ce que tu eusses pu commettre une faute. Lorsque je monte un âne et qu’il s’égare, ce n’est point l’âne qui se trompe. C’est moi. »
« L’excuse des traîtres, disait ailleurs mon père, c’est d’abord qu’ils ont pu trahir. »