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Citadelle/CXXIII
| CXXII | Citadelle CXXIII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CXXIV |
CXXIII
Je parlerai pour toi qui es seule. Car j’ai le désir de verser en toi cette lumière.
Ayant découvert que dans ton silence et dans ta solitude il était possible de t’alimenter. Car les dieux se rient des murs et des mers. Et tu es enrichie, toi aussi, de ce qu’il existe quelque part une odeur de cire. Même si tu n’espères point la goûter jamais.
Mais la qualité de la nourriture que je t’apporte, je n’ai d’autre moyen d’en juger que de te juger toi-même. Que deviens-tu l’ayant reçue ? Je veux que tu joignes les mains dans le silence, les yeux devenus sombres, comme de l’enfant auquel j’ai remis le trésor qui commence de le dévorer. Car ce n’était point objet non plus mon cadeau à l’enfant. Celui qui sait, de trois cailloux, bâtir une flotte de guerre et la menacer d’une tempête, si je lui donne le soldat de bois, il en fait armée et capitaines et fidélité à l’empire et dureté de la discipline et mort par la soif dans le désert. Car il en est ainsi de l’instrument pour la musique, lequel est bien autre chose qu’instrument mais matière du piège pour tes captures. Lesquelles ne sont jamais de l’essence du piège. Et toi aussi je t’illuminerai afin que ta mansarde soit claire et habite ton cœur. Car n’est point la même la ville endormie que tu regardes de ta fenêtre si je t’ai parlé du feu sous la cendre. Et n’est point le même le chemin de ronde pour ma sentinelle s’il est promontoire de l’empire.
Quand tu te donnes, tu reçois plus que tu ne donnes. Car tu n’étais rien et tu deviens. Et peu m’importe si les mots se tirent la langue.
Je parlerai pour toi qui es seule car j’ai le désir de t’habiter. Et peut-être t’est-il difficile à cause d’une épaule démise ou d’une infirmité de l’œil de recevoir l’époux de chair dans ta maison. Mais il est des présences plus fortes et j’ai observé que n’était plus le même le cancéreux sur son grabat un matin de victoire et que, malgré que l’épaisseur des murs empêche le bruit des clairons, sa chambre était comme pleine.
Et cependant qu’est-il passé du dehors au-dedans sinon le nœud des choses qui est victoire et se rit des murs et des mers ? Et pourquoi n’existerait-il point de divinité plus brûlante encore ? Laquelle te pétrira brûlante de cœur et fidèle et merveilleuse.
Car l’amour véritable ne se dépense point. Plus tu donnes, plus il te reste. Et si tu vas puiser à la fontaine véritable, plus tu puises plus elle est généreuse. Et l’odeur de cire est vraie pour tous. Et si l’autre la goûte aussi, elle sera plus riche pour toi-même.
Mais cet époux de chair de ta maison, il te pillera s’il sourit ailleurs, et te fera lasse d’aimer.
Et c’est pourquoi je te visiterai. Et je n’ai point besoin de me faire connaître de toi. Je suis nœud de l’empire et je t’ai inventé une prière. Et je suis clef de voûte d’un certain goût des choses. Et je te noue. Et c’en est fini de ta solitude.
Et comment donc ne me suivrais-tu pas ? Je ne suis plus autre chose que toi-même. Ainsi de la musique qui construit en toi une certaine structure, laquelle te brûle. Et la musique n’est ni vraie ni fausse. C’est toi qui viens de devenir.
Je ne veux point de toi que tu sois déserte dans ta perfection. Déserte et amère. Je te réveillerai à la ferveur, laquelle donne et ne pille jamais car la ferveur ne revendique ni la propriété ni la présence.
Mais le poème est beau pour des raisons qui ne sont point de la logique puisque d’un autre étage. Et d’autant plus pathétique qu’il t’établit mieux dans l’étendue. Car il est un son à tirer de toi et que tu peux rendre mais non toujours de la même qualité. Il est de mauvaise musique qui t’ouvre des chemins médiocres dans le cœur. Et le dieu est faible qui t’apparaît.
Mais il est des visites qui te laissent endormie d’avoir tant aimé.
Et c’est pourquoi, pour toi qui es seule, j’ai inventé cette prière.