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Citadelle/CXXXII

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CXXXI Citadelle
CXXXII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CXXXIII


CXXXII

Car je les rendais sensibles à la mort. Sans d’ailleurs le regretter. Car ainsi ils étaient sensibles à la vie. Mais si j’établissais chez toi le droit d’aînesse tu y trouverais plus de raisons, certes, de haïr, mais en même temps d’aimer et pleurer ton frère. Si même c’était celui qui de par ma loi te frustrait. Car ainsi meurt le frère aîné, ce qui a un sens, et le responsable, et le guide, et le pôle de la tribu. Et lui, si tu meurs, pleure sa brebis, celui qu’il aidait, celui qu’il aimait aimer, celui qu’il conseillait sous la lampe du soir.

Mais si je vous ai faits, l’un par rapport à l’autre, égaux et libres, rien ne changera par la mort et vous ne pleurerez point. Je l’ai bien observé de mes guerriers dans le combat. Ton camarade est mort et cependant rien n’a beaucoup changé. Il est remplacé sur l’heure par un autre. Et tu dénommes dignité du soldat, sacrifice consenti, noblesse masculine ta réserve devant la mort. Et ton refus des larmes. Mais au risque de te scandaliser je te dirai : Tu ne pleures point faute de motifs pour pleurer. Car celui-là qui est mort tu ne sais point qu’il est mort. Il mourra plus tard peut-être la paix venue. Aujourd’hui il en est toujours un autre à ta gauche et un autre à ta droite, ajustant leurs fusils. Tu n’as point le loisir de demander à l’homme ce qu’il était capable de donner seul. Comme cette protection de ton aîné. Car ce que donnait l’un, l’autre le donnera. Les billes d’un sac ne pleurent point l’absence d’une bille car le sac est tout gonflé de billes semblables. De celui qui meurt tu dis simplement : « Je n’ai pas le temps… il mourra plus tard. » Mais il ne mourra plus car, la guerre achevée, les vivants aussi se disperseront. Ainsi se défera la figure que vous formiez. Vivants et morts vous vous ressemblerez. Les absents seront comme des morts et les morts comme des absents.

Mais si vous êtes d’un arbre, alors chacun dépend de tous et tous dépendent de chacun. Et vous pleurerez si l’un s’en va.

Car si vous êtes soumis à quelque figure, il y a entre vous hiérarchie. Alors votre importance l’un pour l’autre se montre. Car s’il n’est point de hiérarchie il n’est point de frères. Et j’ai toujours entendu dire « mon frère » quand il y avait quelque dépendance.

Et je ne veux point vous faire le cœur dur à la mort. Car alors il ne s’agit point de vous durcir contre une faiblesse humiliante comme le serait la peur du sang ou la crainte des coups, lequel durcissement vous fait grandir, mais de subir moins durement la mort parce qu’il mourrait moins de choses. Et certes, plus pour votre cœur votre frère se fera provision maigre, moins vous irez pleurer sa mort.

Je désire, moi, vous enrichir et faire retentir votre frère sur vous. Et faire que votre amour, si vous aimez, soit découverte d’un empire et non saillie comme du bouc. Car certes, ne pleure point le bouc. Mais qu’elle meure, celle de votre amour, et vous êtes en exil. Et celui-là qui dit qu’il prend sa mort en homme c’est qu’il en faisait un bétail. Et à son tour elle prendra sa mort à lui en bétail et dira : « Il est bon que les hommes meurent à la guerre… » Mais moi je veux que vous mourriez en guerre. Car qui aimera si ce n’est le guerrier ? Mais je ne veux point que par lâcheté vous ayez dégradé vos trésors, par désir de les moins regretter, car qui mourra sinon un automate morne et qui ne sacrifie rien à l’empire ?

J’exige, moi, que l’on me donne le meilleur. Car alors seulement vous voilà grands.

Donc il ne s’agit point de vous solliciter de mépriser la vie, mais bien de vous la faire aimer.

Et de vous faire aussi aimer la mort, si elle est échange contre l’empire.

Car rien ne s’oppose. L’amour de Dieu vous augmente l’amour de l’empire. L’amour de l’empire celui du domaine. Celui du domaine l’amour de l’épouse. Et l’amour de l’épouse l’amour du simple plateau d’argent qui est du thé auprès d’elle après l’amour.

Mais comme je vous fais la mort déchirante, je veux en même temps vous en consoler. C’est pourquoi pour ceux-là qui pleurent j’ai inventé cette prière : Prière contre la mort.