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Citadelle/IV

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III Citadelle
IV
written by Antoine de Saint-Exupéry
V


IV

Demeure des hommes, qui te fonderait sur le raisonnement ? Qui serait capable, selon la logique, de te bâtir ? Tu existes et n’existes pas. Tu es et tu n’es pas. Tu es faite de matériaux disparates, mais il faut t’inventer pour te découvrir. De même que celui-là, qui a détruit sa maison avec la prétention de la connaître, ne possède plus qu’un tas de pierres, de briques et de tuiles, ne retrouve ni l’ombre ni le silence ni l’intimité qu’elles servaient, et ne sait quel service attendre de ce tas de briques, de pierres et de tuiles, car il leur manque l’invention qui les domine, l’âme et le cœur de l’architecte. Car il manque à la pierre l’âme et le cœur de l’homme.

Mais comme il n’est de raisonnements que de la brique, de la pierre et de la tuile, non de l’âme et du cœur qui les dominent, et les changent, de par leur pouvoir, en silence, comme l’âme et le cœur échappent aux règles de la logique et aux lois des nombres, alors, moi, j’apparais avec mon arbitraire. Moi l’architecte. Moi qui possède une âme et un cœur. Moi qui seul détiens le pouvoir de changer la pierre en silence. Je viens, et je pétris cette pâte, qui n’est que matière, selon l’image créatrice qui me vient de Dieu seul et hors des voies de la logique. Moi je bâtis ma civilisation, épris du seul goût qu’elle aura, comme d’autres bâtissent leur poème et infléchissent la phrase et changent le mot, sans être contraints de justifier l’inflexion ni le changement, épris du seul goût qu’elle aura, et qu’ils connaissent par le cœur.

Car je suis le chef. Et j’écris les lois et je fonde les fêtes et j’ordonne les sacrifices, et, de leurs moutons, de leurs chèvres, de leurs demeures, de leurs montagnes, je tire cette civilisation semblable au palais de mon père où tous les pas ont un sens.

Car, sans moi, qu’en eussent-ils fait du tas de pierres, à le remuer de droite à gauche, sinon un autre tas de pierres moins bien organisé encore ? Moi je gouverne et, Je choisis. Et je suis seul à gouverner. Et voilà qu’ils peuvent prier dans le silence et l’ombre qu’ils doivent à mes pierres. A mes pierres ordonnées selon l’image de mon cœur.

Je suis le chef. Je suis le maître. Je suis le responsable. Et je les sollicite de m’aider. Ayant bien compris que le chef n’est point celui qui sauve les autres, mais celui qui les sollicite de le sauver. Car c’est par moi, par l’image que je porte, que se fonde l’unité que j’ai tirée, moi seul, de mes moutons, de mes chèvres, de mes demeures, de mes montagnes, et dont les voilà amoureux, comme ils le seraient d’une jeune divinité qui ouvrirait ses bras frais dans le soleil, et qu’ils n’auraient d’abord point reconnue. Voici qu’ils aiment la maison que j’ai inventée selon mon désir. Et à travers elle, moi, l’architecte. Comme celui-là qui aime une statue n’aime ni l’argile ni la brique ni le bronze, mais la démarche du sculpteur. Et je les accroche à leur demeure, ceux de mon peuple, afin qu’ils sachent la reconnaître. Et ils ne la reconnaîtront qu’après qu’ils l’auront nourrie de leur sang. Et parée de leurs sacrifices. Elle exigera d’eux jusqu’à leur sang, jusqu’à leur chair, car elle sera leur propre signification. Alors ils ne la pourront méconnaître, cette structure divine en forme de visage. Alors ils éprouveront pour elle l’amour. Et leurs soirées seront ferventes. Et les pères, quand leurs fils ouvriront les yeux et les oreilles, s’occuperont d’abord de la leur découvrir, afin qu’elle ne se noie point dans le disparate des choses.

Et si j’ai su bâtir ma demeure assez vaste pour donner un sens jusqu’aux étoiles, alors s’ils se hasardent la nuit sur leur seuil et qu’ils lèvent la tête, ils rendront grâce à Dieu de mener si bien ces navires. Et si je la bâtis assez durable pour qu’elle contienne la vie dans sa durée, alors ils iront de fête en fête comme de vestibule en vestibule, sachant où ils vont, et découvrant, au travers de la vie diverse, le visage de Dieu.

Citadelle ! Je t’ai donc bâtie comme un navire. Je t’ai clouée, gréée, puis lâchée dans le temps qui n’est plus qu’un vent favorable.

Navire des hommes, sans lequel ils manqueraient l’éternité !

Mais je les connais, les menaces qui pèsent contre mon navire. Toujours tourmenté par la mer obscure du dehors. Et par les autres images possibles. Car il est toujours possible de jeter bas le temple et d’en prélever les pierres pour un autre temple. Et l’autre n’est ni plus vrai, ni plus faux, ni plus juste, ni plus injuste. Et nul ne connaîtra le désastre, car la qualité du silence ne s’est pas inscrite dans le tas de pierres.

C’est pourquoi je désire qu’ils épaulent solidement les maîtres couples du navire. Afin de les sauver de génération en génération, car je n’embellirai point un temple si je le recommence à chaque instant.