LIX
Si tu veux fonder des amitiés, là où il n’est plus que partage des provisions et divisions du cœur qui en découlent — car si tu veux qu’ils se haïssent, jette-leur des grains — retrouve le respect de l’homme, et sache que la tribu n’est respirable que là où nul ne critique l’autre. Quand tu penses mal de ton ami et que tu l’exprimes, c’est que tu ne l’as point rencontré à l’étage où sont les hommes, celui de l’assemblée quand elle est une, dans le temple. Et il ne s’agit là ni d’indulgence ni de faiblesse ni de mollesse dans la vertu. Ta rigueur se situe ailleurs et ailleurs tu es juge. Et tu trancheras les têtes s’il en est besoin sans défaillir. Car encore une fois, tu condamnes à mort mais tu guéris d’abord le condamné s’il est malade. Ne crains point ces contradictions dont ton langage insuffisant use pour parler sur les hommes. Car il n’est rien qui soit contradictoire sinon le langage qui exprime. Et il est une part du condamné que tu livres au bourreau, mais il est une part que tu peux recevoir à ta table et que tu n’as point le droit de juger. Car il t’est ordonné de juger l’homme mais il t’est ordonné aussi de le respecter. Et il ne s’agit point de juger l’un et de respecter l’autre, mais le même. Ceci est un mystère de mon empire, lequel n’est dû qu’à la maladresse du langage.
Et moi, ne me gênent point ces divisions pour logiciens. Car celui-là que je combats dans mon désert et enveloppe dans ma haine, j’y ai toujours trouvé le meilleur exercice de l’âme. Nous marchons, redoutables, l’un contre l’autre, avec amour.