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Citadelle/LVI

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LV Citadelle
LVI
written by Antoine de Saint-Exupéry
LVII


LVI

Et c’est le même secret que je t’enseigne. Ton passé tout entier n’est qu’une naissance, de même que, jusqu’aujourd’hui, les événements de l’empire. Et si tu regrettes quelque chose, tu es aussi absurde que celui-là qui regretterait de n’être point né à une autre époque ou petit alors qu’il est grand ou dans une autre contrée, et qui puiserait dans ses absurdes rêveries son désespoir de chaque instant. Fou celui qui se ronge les dents contre le passé qui est bloc de granit et révolu. Accepte ce jour comme il t’est donné au lieu de te heurter à l’irréparable. Irréparable n’a point de signification car c’est la marque de tout passé. Et comme il n’est point de but atteint, ni de cycle révolu, ni d’époque achevée, sinon pour les historiens qui t’inventeront ces divisions, comment saurais-tu qu’est à regretter la démarche qui n’a pas encore abouti et qui n’aboutira jamais — car le sens des choses ne réside point dans la provision une fois faite que consomment les sédentaires, mais dans la chaleur de la transformation, de la marche, ou du désir. Et celui-là qui vient d’être battu et sous le talon de son vainqueur se recompose, je le dis plus victorieux dans sa démarche que celui-là qui jouit de sa victoire d’hier comme un sédentaire de ses provisions, et s’achemine déjà vers la mort.

Alors, me diras-tu, vers quoi dois-je tendre ? Puisque les buts n’ont point de signification. Et je te répondrai ce grand secret qui se cache sous des mots vulgaires et simples et que la sagesse peu à peu au long de la vie m’a enseigné : à savoir que préparer l’avenir ce n’est que fonder le présent. Et que ceux-là s’usent dans l’utopie et les démarches de rêve, qui poursuivent des images lointaines, fruits de leur invention. Car la seule invention véritable est de déchiffrer le présent sous ses aspects incohérents et son langage contradictoire. Mais si tu te laisses aller aux balivernes que sont tes songes creux concernant l’avenir, tu es semblable à celui-là qui croit pouvoir inventer sa colonne et bâtir des temples nouveaux dans la liberté de sa plume. Car comment rencontrerait-il son ennemi et, ne rencontrant point d’ennemi, par qui serait-il fondé ? Contre qui modèlerait-il sa colonne ? La colonne se fonde, à travers les générations, de son usure contre la vie. Ne serait-ce qu’une forme, tu ne l’inventes point mais tu la polis contre l’usage. Et ainsi naissent les grandes œuvres et les empires.

Il n’est jamais que du présent à mettre en ordre. A quoi bon discuter cet héritage ? L’avenir, tu n’as point à le prévoir mais à le permettre.

Et certes tu as du travail quand le présent t’est fourni comme matériaux. Et moi, cet assemblage de moutons, de chèvres, de champs d’orge, de demeures, de montagnes qui sont dans l’instant, je le dis domaine ou empire, j’en tire quelque chose qui n’y était pas et que je dis un et simple, car qui y touchera par l’intelligence le détruira sans l’avoir connu, et ainsi je fonde le présent, de même que l’effort de mes muscles, quand j’accède à la crête, organise le paysage et me fait assister à cette douceur bleue où les villes sont comme des œufs dans les nids des campagnes, ce qui n’est ni plus vrai ni plus faux que les villes vues comme navires ou comme temples, mais autre. Et du sort des hommes il est en mon pouvoir de faire un aliment pour ma sérénité.

Sache-le donc, toute création vraie n’est point préjugé sur l’avenir, poursuite de chimère et utopie, mais visage nouveau lu dans le présent, lequel est réserve de matériaux en vrac reçus en héritage, et dont il ne s’agit pour toi ni de te réjouir ni de te plaindre, car simplement comme toi, ils sont, ayant pris naissance.

L’avenir, laisse-le donc comme l’arbre dérouler un à un ses branchages. De présent en présent l’arbre aura grandi et entrera révolu dans sa mort. Ne t’inquiète point pour mon empire. Depuis qu’ils ont reconnu ce visage dans le disparate des choses, les hommes, depuis que j’ai fait œuvre de sculpteur dans la pierre, j’ai donné, dans la majesté de ma création, un coup de barre à leur destinée. Et dès lors ils iront de victoire en victoire, et dès lors mes chanteurs auront quelque chose à chanter, puisque au lieu de glorifier des dieux morts ils célébreront simplement la vie.

Regarde mes jardins où les jardiniers vont dans l’aube pour créer le printemps, ils ne discutent point sur les pistils ni les corolles : ils sèment des graines.

Alors vous, les découragés, les malheureux et les vaincus, je vous le dis : vous êtes l’armée d’une victoire ! Car vous commencez dans cet instant et il est beau d’être aussi jeune.


Mais ne crois pas que penser le présent soit simple. Car alors te résiste la matière même dont tu dois faire usage, alors que ne résisteront jamais tes inventions sur l’avenir. Et celui-là qui se couche dans le sable aux alentours d’un puits tari et qui déjà s’évapore dans le soleil, comme il marche bien dans son rêve. Et combien lui deviennent faciles les grandes enjambées vers sa délivrance. Comme il est aisé de boire en rêve puisque tes pas t’apportent l’eau comme des esclaves bien huilés et qu’il n’est point de ronces pour te retenir.

Mais aussi cet avenir qui manque d’ennemis ne devient-il point — et tu agonises, et le sable crisse entre tes dents, et la palmeraie et le fleuve lourd et les chants des laveuses de linge chavirent lentement dans la mort.

Mais qui marche véritablement s’abîme les chevilles aux pierres, lutte contre les ronces et s’ensanglante les ongles dans les éboulis. Car ils lui sont fournis tous les échelons de son escalade dont il doit triompher, un à un. Et l’eau, il la crée lentement avec sa chair, avec ses muscles, avec les ampoules de ses paumes, avec les blessures de ses pieds. A brasser les réalités contradictoires il tire l’eau de son désert de pierres à la force de ses poignets, comme le boulanger qui pétrit la pâte la sent peu à peu se durcir, s’augmenter d’une musculature qui lui résiste, se nouer en nœuds qu’il doit rompre, et c’est qu’il commence de créer le pain. Ainsi de ce poète ou de ce sculpteur qui d’abord travaillait le poème ou la pierre dans une liberté où il se perdait, libre qu’il était de faire sourire ou pleurer son visage, se pencher à droite ou à gauche, et dans une telle liberté, ne réussissant point à devenir. Mais vient l’heure où le poisson mord et où la ligne résiste. Vient l’heure où ce que tu voulais dire, tu ne l’as point dit à cause d’un autre mot que tu voulais garder, parce que cela aussi tu voulais le dire, et qu’il se trouve que ces deux vérités te résistent. Et tu commences de raturer comme tu commences de pétrir dans ta glaise un sourire qui commence de te défier. Tu ne choisis point l’un ou l’autre, au nom d’une logique verbale, mais tu cherches la clef de voûte de tes vérités contradictoires, car rien n’est à perdre — et tu devines que ton poème se fait ou qu’un visage va surgir de la pierre, car déjà te voilà entouré d’ennemis bien-aimés.

Ainsi n’écoute jamais ceux qui te veulent servir en te conseillant de renoncer à l’une de tes aspirations. Tu la connais, ta vocation, à ce qu’elle pèse en toi. Et si tu la trahis c’est toi que tu défigures, mais sache que ta vérité se fera lentement car elle est naissance d’arbre et non trouvaille d’une formule, car c’est le temps d’abord qui joue un rôle, car il s’agit pour toi de devenir autre et de gravir une montagne difficile. Car l’être neuf qui est unité dégagée dans le disparate des choses ne s’impose point à toi comme une solution de rébus, mais comme un apaisement des litiges et une guérison des blessures. Et son pouvoir, tu ne le connaîtrais qu’une fois qu’il sera devenu. C’est pourquoi j’ai toujours honoré d’abord pour l’homme, comme des dieux trop oubliés, le silence et la lenteur.