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Citadelle/LXCIII

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LXCII Citadelle
LCIII
written by Antoine de Saint-Exupéry
LXCIV


XCIII

Il y avait des êtres et la fidélité. Je dis fidélité le lien aux êtres, comme la meunerie, ou l’empire, ou le temple, ou le jardin, car grand celui-là fidèle au jardin.

Vient alors celui qui ne comprend rien de ce qui seul compte et à cause d’une illusion de fausse science qui est de démonter pour connaître (connaître mais non contenir, car manque l’essentiel comme des lettres du livre si tu les as mêlées : ta présence. Si tu mêles tu effaces le poète. Et si le jardin n’est plus qu’une somme tu effaces le jardinier). Celui-là donc découvre comme arme l’ironie qui n’est que du cancre. Car elle est de mêler les lettres sans lire le livre. Et il te dit : « Pourquoi mourir pour un temple qui n’est que somme de pierres ? » Et tu n’as rien à lui répondre. « Pourquoi mourir pour un jardin qui n’est que somme d’arbres et d’herbe ? » Et tu n’as rien à lui répondre. « Pourquoi mourir pour des caractères de l’alphabet ? » Et comment accepterais-tu de mourir ?

Mais en réalité, une à une il détruit tes richesses. Et tu refuses de mourir, donc d’aimer, et tu nommes ce refus exercice de l’intelligence quand tu es ignare et te donnes tant de mal pour défaire ce qui a été fait, et manger ton bien le plus précieux : le sens des choses.

Et lui en tire vanité, bien qu’il ne soit qu’un pillard puisqu’il ne construit point dans son acte comme construirait celui qui, en même temps qu’il polit sa phrase, forge le style qui lui permettra de polir plus loin. Il obtient un effet de surprise en cassant la statue pour te distraire de ses morceaux, car ce temple tu le croyais méditation et silence, mais il n’est qu’amas de gravier et ne mérite point que l’on meure.

Et quand il t’a enseigné cette opération qui tue les dieux il ne te reste rien pour respirer ni vivre. Car ce qui compte d’abord dans l’objet c’est la lumière dont le colore la civilisation que tu parles. Ainsi de la pierre du foyer qui est amour, et de l’étoile qui est du royaume de Dieu, et de la charge que je te confère qui est de la dignité royale. Et de l’écusson qui est de la dynastie. Mais que ferais-tu d’une pierre, d’une charge, d’un chiffre qui ne seraient point éclairés ?

Alors de destruction en destruction tu glisses vers la vanité, car elle demeure seule coloration possible quand il n’est plus que résidu dont tu ne saurais te nourrir. Alors ton objet, son sens, faute d’un autre sens, il faut bien qu’il le tire de toi-même. Et voilà que tu demeures seul à colorer les choses de ta maigre lumière. Car ce vêtement neuf, il est de toi. Et ce troupeau, il est de toi. Et cette demeure plus riche qu’une autre, elle est de toi. Et tout ce qui est d’un autre que toi, ce vêtement, ce troupeau, cette demeure, te devient ennemi. Car il est contre toi un empire opposé et semblable. Te voilà bien obligé dans ton désert de te montrer satisfait de toi-même puisque hors de toi il n’est plus rien d’autre. Et te voilà désormais condamné à crier : « Moi, moi, moi » dans le vide, ce à quoi il n’est point de réponse.

Et je n’ai point connu de jardinier qui fût vaniteux si, simplement, il aimait son jardin.