LXIV
S’installèrent alors les pillards dans mon empire. Car personne n’y créait plus l’homme. Et le visage pathétique n’y était plus masque mais couvercle d’une boîte vide.
Car ils sont allés de destruction d’Être en destruction d’Être. Et je ne vois rien, désormais, chez eux qui mérite que l’on meure. Donc que l’on vive. Car ce pour quoi tu acceptes de mourir c’est cela seul dont tu peux vivre. Ils consommaient donc les vieilles constructions, se réjouissant du bruit de la chute des temples. Et cependant ces temples, s’ils s’effondraient, ne laissaient rien en échange. Ils détruisaient donc leur propre pouvoir d’expression. Et ils détruisaient l’homme.
Ou bien tel se trompait sur la joie. Car d’abord il avait dit : « Le village. » Et ses résistances et ses coutumes et ses rites obligatoires. Il en était né un village fervent. Après quoi il l’a confondu. Et il a voulu faire sa joie, non d’une structure devenue et lentement pétrie, mais de l’installation dans quelque chose qui fût provision, comme le poème. Et l’espoir est vain.
Ainsi ceux qui ayant regardé l’homme comme grand souhaitaient pour lui la liberté. Car ils ont vu les contraintes brimer l’homme fort. Et certes l’ennemi qui te fonde, en même temps te limite. Mais supprime l’ennemi et tu ne peux même pas naître.
Celui-là aussi a cru à la joie comme donnée par les provisions. Simplement savourer le printemps. Mais n’est que faible la saveur du printemps si tu te fais végétal pour la subir. Comme la saveur de l’amour si tu attends d’un visage qu’il te remplisse. Car l’œuvre qui t’apporte quelque chose est d’abord souffrance et comment saurait retentir en toi le chant des galériens et de l’absence si tu n’as point construit d’abord l’absence en toi par mille déchirements et les galères par l’inexorable de ta destinée ?
Celui-là qui longtemps a ramé sans espoir vers l’aube éprouve le chant des galères et celui-là qui eut soif dans le sable éprouve le chant de l’absence. Mais il n’est rien à te donner si tu n’as pas souffert car il n’est personne en toi.
Et le village n’est point ce poème dans lequel tu te peux installer tout simplement dans la chaleur de la soupe du soir et la fraternité des hommes et la bonne odeur du bétail rentré, et te réjouissant du feu de joie sur la place à cause de la fête — car que nouerait la fête en toi si elle ne retentit point sur autre chose ? Si elle n’est point souvenir de libération après l’esclavage, amour après la haine, ou miracle dans les désespoir. Tu ne serais ni plus ni moins heureux que l’un de tes bœufs. Mais le village en toi s’est lentement construit et pour atteindre ce qu’il est, tu as lentement gravi une montagne. Car je t’ai façonné dans mes rites et mes coutumes, et par tes renoncements et tes devoirs et tes colères obligatoires et tes pardons, et tes traditions contre d’autres — et ce n’est point ce fantôme de village qui te fait ce soir chanter le cœur — il serait trop facile d’être homme — c’est une musique lentement apprise et contre quoi tu as lutté d’abord.
Mais toi, tu vas dans ce village et ces coutumes, et, de t’en réjouir tu les pilles, car elles ne sont point amusements et jeux, et si tu t’en amuses nul n’y croira plus. Et il n’en restera rien. Ni pour eux-mêmes ni pour toi…