This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.

Citadelle/LXVIII

Free texts and images.
Jump to navigation Jump to search
LXVII Citadelle
LXVIII
written by Antoine de Saint-Exupéry
LXIX


LXVIII

M’apparut éclatante cette autre vérité de l’homme, à savoir que ne signifie rien pour lui le bonheur—et que non plus ne signifie rien l’intérêt. Car le seul intérêt qui le meuve n’est que celui d’être permanent et de durer. Et pour le riche de s’enrichir et pour le marin de naviguer et pour le maraudeur de faire le guet sous les étoiles. Mais le bonheur je l’ai vu facilement dédaigné par tous quand il n’était qu’absence de souci et sécurité. Dans cette ville noirâtre, cet égout qui coulait vers la mer, il arriva que mon père s’émut du sort des prostituées. Elles pourrissaient comme une graisse blanchâtre et pourrissaient les voyageurs. Il expédia ses hommes d’armes se saisir de quelques-unes d’entre elles comme on capture des insectes pour en étudier les mœurs. Et la patrouille déambula entre les murs suintants de la cité pourrie. Parfois d’une échoppe sordide d’où coulait, comme une glu, un relent de cuisine rance, les hommes apercevaient, assise sur son tabouret sous la lampe qui la désignait, blafarde et triste elle-même comme une lanterne sous la pluie, son masque lourd de bœuf marqué d’un sourire comme d’une blessure, la fille qui attendait. Il était d’usage chez elle de chanter un chant monocorde pour retenir l’attention des passants à la façon des méduses molles qui disposent la glu de leur piège. Ainsi montaient le long de la ruelle ces litanies désespérées. Et quand l’homme se laissait prendre, la porte se fermait sur lui pour quelques instants et l’amour se consommait dans le délabrement le plus amer, la litanie un instant suspendue, remplacée par le souffle court du monstre blême et le silence dur du soldat qui achetait à ce fantôme le droit de ne plus songer à l’amour. Il venait faire éteindre des songes cruels, car il était peut-être d’une partie de palmes et de filles souriantes. Et peu à peu, au cours des expéditions lointaines, les images de ses palmeraies avaient développé dans son cœur un branchage au poids intolérable. Le ruisseau s’était fait musique cruelle et les sourires des filles et leurs seins tièdes sous l’étoffe et les ombres de leurs corps devinés et la grâce qui nouait leurs gestes, tout s’était fait pour lui brûlure du cœur de plus en plus dévorante. C’est pourquoi il venait user sa maigre solde pour demander au quartier réservé de le vider d’un songe. Et quand la porte se rouvrait, il se retrouvait sur la terre, refermé en soi-même, dur et méprisant, ayant pour quelques heures décoloré son seul trésor dont il ne soutenait plus la lumière.

Donc revinrent les hommes d’armes avec leurs madrépores aveuglés par la lumière dure du poste de garde. Et mon père me les montra :

« Je vais t’enseigner, me dit-il, ce qui d’abord nous gouverne. »

Il les fit habiller d’étoffes neuves et installa chacune d’elles dans une maison fraîche ornée d’un jet d’eau et leur fit remettre comme ouvrage de fines dentelles à broder. Et il les fit payer de façon qu’elles gagnassent deux fois plus qu’elles n’avaient gagné. Puis il interdit qu’on les surveillât.

« Certes, ces moisissures tristes d’un marais, les voilà heureuses, me dit-il. Et propres et calmes et rassurées… »

Et cependant l’une après l’autre disparut et revint au cloaque.

« Car, me dit mon père, c’est leur misère qu’elles ont pleurée. Non par goût stupide de la misère contre le bonheur, mais parce que l’homme va d’abord vers sa propre densité. Et il se trouve que la maison dorée et la dentelle et les fruits frais sont récréation et jeu et loisir. Mais qu’elles n’en pouvaient faire leur existence, et qu’elles s’ennuyaient. Car long est l’apprentissage de la lumière, de la propreté et de la dentelle, s’il doit cesser d’être spectacle rafraîchissant pour se transformer en réseau de liens et en obligation et en exigence. Elles recevaient mais ne donnaient rien. Et voilà qu’elles ont regretté, non parce qu’amères, mais quoique amères, les heures lourdes de leurs attentes et le regard posé sur le carré noir de la porte où d’heure en heure s’encadre un cadeau de la nuit, têtu et plein de haine. Elles ont regretté le léger vertige qui les remplissait d’un poison vague, quand le soldat ayant poussé la porte, les regardait, comme on regarde la bête marquée, fixant des yeux la gorge… Car il arrivait que l’un d’eux trouait l’une d’elles comme une outre d’un poignard qui fait le silence, afin de déterrer, sous quelques briques, ou quelques tuiles, les pièces d’argent de leur capital.

« Voici qu’elles regrettaient le bouge sordide où elles se retrouvaient entre elles, à l’heure où le quartier réservé se ferme enfin selon l’ordre des ordonnances et où, buvant leur thé ou calculant leur gain, elles s’injuriaient l’une l’autre et se faisaient prédire l’avenir dans le creux de leurs mains obscènes. Et peut-être leur prédisait-on cette même maison et ces fleurs grimpantes habitées alors par plus dignes qu’elles. Et le merveilleux d’une telle maison construite en rêve est qu’elle abrite, au lieu de soi, un soi-même transfiguré. Ainsi du voyage qui te doit changer. Mais si je t’enferme dans ce palais, c’est toi qui y traînes tes vieux désirs, tes vieilles rancœurs, tes vieux dégoûts, c’est toi qui y boites si tu boitais, car il n’est point pour te transfigurer de formule magique. Je ne puis que lentement, à force de contraintes et de souffrances, t’obliger de muer pour te faire devenir. Mais celle-là n’a point mué qui se réveille dans ce cadre simple et pur et qui y bâille et qui, n’étant plus menacée par les coups, rentre sans objet désormais la tête dans les épaules quand on frappe à la porte, et qui, si l’on frappe encore, espère également sans objet car il n’est plus de cadeaux de la nuit. N’étant plus lasses de leurs nuits fétides elles ne goûtent plus la délivrance du petit jour. Leur destinée peut être désormais souhaitable mais elles y ont perdu de posséder au gré de prédictions changeantes une destinée pour chaque soir, vivant ainsi dans l’avenir une vie plus merveilleuse qu’il n’y en eut jamais. Et voici qu’elles ne savent plus quoi faire de leurs brusques colères, fruits d’une vie sordide et malsaine, mais qui leur reviennent malgré elles, comme à ces animaux retirés des rivages ces contractions qui les ferment longtemps encore sur eux-mêmes à l’heure des marées. Quand ces colères leur viennent il n’est plus d’injustice contre quoi crier et les voilà tout à coup semblables à ces mères d’un enfant mort en qui remonte un lait qui ne servira point.

« Car l’homme, je te le dis, cherche sa propre densité et non pas son bonheur. »