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Citadelle/LXXII

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LXXI Citadelle
LXXII
written by Antoine de Saint-Exupéry
LXXIII


LXXII

Mon père disait :

« Il faut créer. Si tu en possèdes le pouvoir ne te préoccupe point d’organiser. Il naîtra cent mille serviteurs qui serviront ta création sur laquelle ils prendront comme vers sur la viande. Si tu fondes ta religion ne te préoccupe point du dogme. Il naîtra cent mille commentateurs qui se chargeront de le bâtir. Créer, c’est créer l’être et toute création est inexprimable. Si je débarque un soir dans ce quartier de ville qui est égout qui plonge vers la mer, ce n’est pas à moi d’inventer l’égout, les champs d’épandage et les services de voirie. J’apporte l’amour du seuil lustré, et naissent autour de cet amour les laveurs de trottoirs, les ordonnances de police et les ramasseurs de poubelles. N’invente pas un univers non plus où, par la magie de tes ordonnances, le travail au lieu de l’abrutir grandisse l’homme, où la culture naisse du travail et non du loisir. Tu ne vas point contre le poids des choses. C’est le poids des choses qu’il faut changer. Or cet acte est poème ou pétrissement du sculpteur ou cantique. Et si tu chantes assez fort le cantique du travail noble qui est sens de l’existence, contre le cantique du loisir qui relègue le travail au rang de l’impôt et morcelle la vie de l’homme en travail d’esclave et loisir vide, ne te préoccupe point des raisons et de la logique et des ordonnances particulières. Ils viendront, les commentateurs, expliquer pourquoi ton visage est beau et comment il se doit construire. Ils pencheront dans cette direction et sauront bien argumenter pour te démontrer qu’elle est la seule. Et cette pente fera que les ordonnances t’accompliront et que ta vérité deviendra.

« Car seule compte la pente et la direction et la tendance vers. Car celle-là seule est force de marée qui, peu à peu, sans l’intelligence des logiciens, dissout les digues et fonde plus loin l’empire de la mer. Je te le dis : toute image forte devient. Ne te préoccupe point d’abord des calculs, des textes de lois et des inventions. N’invente point une cité future, car celle-là qui naîtra ne saurait point lui ressembler. Fonde l’amour des tours qui dominent les sables. Et les esclaves des esclaves de tes architectes découvriront bien comment réussir le charroi des pierres. Comme l’eau découvre, parce qu’elle penche vers le bas, comment tromper la vigilance des citernes.

« C’est pourquoi, m’expliquait mon père, la création demeure invisible comme l’amour qui dans le disparate des choses exalte un domaine. Il est stérile de frapper ou de démontrer. Car tu te hérisses dans l’étonnement contre qui t’étonne, et à toute démonstration tu en opposes une qui est plus belle. Et comment démontrerais-tu le domaine ? Si tu le touches pour en parler ce n’est déjà plus qu’assemblage. Si pour expliquer l’ombre et le silence du temple tu touches au temple et en démontes les pierres, ton œuvre est vaine car à peine y as-tu touché, il n’est plus que pierres en vrac et non silence.

« Mais je te prendrai par la main et nous cheminerons ensemble. Et, au hasard des pas, nous aurons gravi la colline. Là, je parlerai sur le mode d’une voix quelconque et je dirai des évidences que tu croiras toi-même avoir pensées. Car il se trouve que la colline que j’ai choisie crée cet ordre-ci et non un autre. La grande image ne se remarque point comme image. Elle est. Ou plus exactement tu t’y trouves. Et comment saurais-tu lutter contre ? Si je t’installe dans la maison, tu habites simplement la maison et tu pars de cette origine pour juger des choses. Si je t’installe dans l’angle d’où la femme est plus belle et exalte l’amour, tu éprouves simplement l’amour. Comment refuserais-tu cet amour au nom de l’arbitraire qui te tient ici en cet instant-ci et non en un autre ? Il faut bien que tu sois quelque part ! Et ma création n’est qu’un choix du jour et de l’heure qui ne se discute point mais qui est. Et tu te moques bien de cet arbitraire. As-tu entendu celui que l’amour a noué se sauver de l’amour en protestant que telle rencontre fut hasard et que cette femme qui le déchire eût pu être morte ou n’être point née ou se trouver alors ailleurs ? J’ai créé ton amour en choisissant l’heure et le lieu — et, que tu soupçonnes ou non mon action, cela ne t’aide point à te défendre et te voilà mon prisonnier.

« Si je désire fonder en toi le montagnard qui marche la nuit vers la crête d’étoiles, je fonde l’image qui te rend évident que t’abreuvera seul ce lait d’étoiles sur la crête. Et je n’aurai été pour toi que hasard qui t’a fait découvrir en toi ce besoin, car ce besoin est bien de toi, comme l’émotion due au poème. Et que tu soupçonnes ou non mon action, à quel titre cela t’empêchera-t-il de marcher ? Comment, ayant poussé la porte et vu dans l’ombre luire le diamant, désirerais-tu moins t’en saisir à cause qu’il est fruit d’une porte poussée qui eût pu te conduire ailleurs ?

« Si je te couche dans un lit avec un breuvage de sommeil, ce breuvage est vrai et le sommeil. Créer, c’est situer l’autre là où il voit le monde comme l’on désire, et non lui proposer un monde nouveau.

« Si je t’invente un monde et te laisse en place pour te le montrer, tu ne le vois point. Et tu as raison. Car de ton point de vue il est faux et tu défends avec raison ta vérité. Ainsi suis-je sans efficacité quand je me montre pittoresque ou brillant ou paradoxal, car seul est pittoresque ou brillant ou paradoxal ce qui, regardé d’un point de vue, était cependant fait pour être vu d’un autre. Tu m’admires, mais je ne crée point, je suis jongleur et bateleur et faux poète.

« Mais si dans ma démarche qui n’est ni vraie ni fausse — il n’est point de pas que tu puisses nier puisqu’ils sont — je t’entraîne là d’où la vérité est nouvelle, alors tu ne me remarques point comme créateur et je ne suis pour toi ni pittoresque ni brillant ni paradoxal, les pas étaient simples et se succédaient simplement et je ne suis point cause critiquable de ce que, vue d’ici, l’étendue augmente ton cœur, ou de ce que la femme soit plus belle, puisqu’il est vrai que vue d’ici cette femme est plus émouvante, comme l’étendue est plus vaste. Mon acte domine et ne s’inscrit point dans les traces, dans les reflets ni dans les signes, et, de ne les y point retrouver tu ne peux lutter contre moi. Alors seulement je suis créateur et vrai poète. Car le créateur ou le poète n’est point celui qui invente ou démontre, mais celui qui fait devenir.

« Et toujours il s’agit, si l’on crée, d’absorber des contradictions. Car rien n’est ni clair ni obscur, ni incohérent ni cohérent, ni complexe ni simple en dehors de l’homme. Tout est, tout simplement. Et quand tu veux t’y débrouiller avec ton maladroit langage et penser ton acte à venir, alors tu ne peux rien saisir qui ne te soit contradictoire. Mais je viens avec mon pouvoir qui n’est pas de te rien démontrer selon ton langage, car elles sont sans issue les contradictions qui te déchirent. Ni te montrer la fausseté de ton langage, car il n’est point faux mais incommode. Mais simplement de t’amener dans une promenade où les pas se suivent l’un l’autre, t’asseoir sur la montagne d’où sont résolus tes litiges et te laisser toi-même en faire ta vérité. »