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Citadelle/XCII

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XCI Citadelle
XCII
written by Antoine de Saint-Exupéry
XCIII


XCII

C’est pourquoi cette nuit, du haut des remparts où je tiens la ville dans ma puissance, où mes garnisons tiennent les villes de l’empire et communiquent l’une avec l’autre à l’aide de feux sur les montagnes — de même que parfois s’appellent l’une l’autre les sentinelles qui se promènent le long des remparts, et chacune s’ennuie (mais cependant s’apercevra plus tard qu’elle tirait son sens de cette promenade, car il n’est point de langage offert à la sentinelle pour que ses pas soient retentissants en son cœur, et elle ne sait pas ce qu’elle fait, et chacune croit s’ennuyer et attendre l’heure de la soupe. Mais je sais bien qu’il n’est point d’intérêt à accorder au langage des hommes et que mes sentinelles qui rêvent de soupe et bâillent de la corvée de garde se trompent. Car ensuite, à l’heure du repas, c’est une sentinelle qui se nourrit et lance une bourrade au voisin — et qui est vaste — car, si je les bloquais autour de leur auge, il n’y aurait plus rien que bétail).

Donc cette nuit-là que l’empire se lézarde, où pesante est l’absence de quelques feux sur les montagnes, car la nuit peut gagner de les éteindre l’un après l’autre, ce qui est éboulement de l’empire, lequel éboulement menacera jusqu’au goût du repas du soir et jusqu’au sens du baiser que donne la mère à l’enfant. Car autre est cet enfant qui n’est point d’un empire, et l’on n’embrasse plus Dieu à travers.

Quand l’incendie menace, on use du contre-feu. J’ai fait de mes guerriers fidèles un cercle de fer et tout ce que j’y ai enfermé je l’ai écrasé. Génération transitoire, qu’importent les bûchers auxquels je t’ai réduite ! Il faut sauver le temple de la signification des choses. Car me l’a enseigné la vie, il n’est point de torture véritable dans la chair mutilée ni même dans la mort. Mais le retentissement grandit selon l’envergure du temple qui donne leur sens aux actes des hommes. Et celui-là qui a été formé fidèle à l’empire, si tu le tiens hors de l’empire dans sa prison d’exil, tu le vois qui s’écorche aux barreaux et refuse de boire, car son langage n’a plus de sens. Et qui, sinon lui, s’écorcherait ? Et celui-là qui a été forgé selon la morale du père, si son fils a chu dans le torrent et que tu le retiens sur la rive, tu le sens qui se tord dans tes bras pour t’échapper et il hurle, et veut se jeter dans le gouffre, car son langage n’a plus de sens. Mais ce premier, tu le vois enorgueilli et majestueux le jour de la fête de l’empire, et le second, tu le vois resplendir le jour de la fête du fils. Et, ce qui cause tes souffrances les plus graves, c’est cela même qui t’apporte tes joies les plus hautes. Car souffrances et joies sont fruits de tes liens, et tes liens des structures que je t’ai imposées. Et moi je veux sauver les hommes et les contraindre d’exister, même si je les touche par la voie même de ce qui les fait souffrir, comme de la prison qui sépare de la famille, ou de l’exil qui sépare de l’empire, car si tu me reproches cette souffrance à cause de ton goût pour la famille ou pour l’empire, je te répondrai qu’absurde est ta démarche puisque précisément je sauve ce qui te fait être.

Génération transitoire, dépositaire d’un temple que peut-être tu ne sais voir, faute de recul, mais qui fait l’étendue de ton cœur et le retentissement de tes paroles et les grands feux intérieurs de tes joies, à travers toi je sauverai le temple. Qu’importé donc le cercle des guerriers de fer ?

On m’a surnommé le juste. Je le suis. Si j’ai versé le sang, c’est pour établir non ma dureté mais ma clémence. Car celui-là qui maintenant me baise aux genoux je le puis bénir. Et il est enrichi de ma bénédiction. Et il s’en va en paix. Mais celui-là qui doute de ma puissance qu’y gagne-t-il ? Si je lève les doigts sur lui, versant le miel de mon sourire, il ne le sait point recevoir. Et il va, pauvre. Car ne l’enrichit point dans sa solitude de désormais s’écrier : « Moi, moi, moi… », à quoi il n’est point de réponse. S’il me basculait du haut des remparts, ce n’est point moi d’abord qui leur manquerais. Mais la douceur d’être des fils. Mais l’apaisement d’être bénis. Mais l’eau pure sur le cœur d’être pardonnes. Mais le refuge, mais la signification, mais le grand manteau du berger. Qu’ils s’agenouillent pour que je leur puisse être bon, qu’ils m’honorent dans ma grandeur pour que je les en puisse grandir. Qui donc ici parle de moi ?

Je n’ai point fait servir les hommes à ma gloire car je m’humilie devant Dieu, et ainsi Dieu, qui la reçoit seul, les enveloppe-t-il tous en retour de sa gloire. Je n’ai point usé des hommes pour servir l’empire. Mais j’ai usé de l’empire pour fonder les hommes. Si j’ai prélevé comme mon dû le fruit de leur travail, ce fut pour le remettre à Dieu, afin de le répandre en retour sur eux comme un bienfait. Et voici que de mes greniers coule un blé qui est récompense. Ainsi, en même temps qu’aliment se fait-il lumière, cantique et paix du cœur.

Ainsi de toute chose qui concerne les hommes car ce bijou a sens de mariage, ce campement sens de la tribu, ce temple sens de Dieu et ce fleuve sens de l’empire.

Sinon que posséderaient-ils ?

On ne bâtit pas l’empire avec les matériaux. On absorbe les matériaux dans l’empire.