This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.

Citadelle/XIV

Free texts and images.
Jump to navigation Jump to search
XIII Citadelle
XIV
written by Antoine de Saint-Exupéry
XV


XIV

Dans le silence de mon amour j’en fis exécuter un grand nombre. Mais chaque mort alimentait la lave souterraine de la rébellion. Car on accepte l’évidence. Mais il n’en était point. On découvrait mal au nom de quelle vérité claire celui-là de nouveau était mort. C’est alors que je reçus de la sagesse de Dieu des enseignements sur le pouvoir.

Car le pouvoir ne s’explique point par la rigueur. Mais par la seule simplicité du langage. Et certes est nécessaire la rigueur pour imposer le langage nouveau, car rien ne le démontre et il n’est ni plus vrai ni plus faux mais autre. Mais comment la rigueur imposerait-elle un langage qui par lui-même diviserait les hommes en les laissant se contredire ? Car imposer un tel langage c’est imposer la division et démanteler la rigueur.

Je le puis dans mon arbitraire quand je simplifie. Alors j’impose à l’homme de devenir autre et plus détendu et plus clair et plus généreux et plus fervent, enfin uni à lui-même dans ses aspirations, et, une fois devenu, comme il renie la larve qu’il découvre avoir été, comme il s’étonne de sa propre splendeur, il s’émerveille, et se fait mon allié et le soldat de ma rigueur. Et ma rigueur n’a d’autre assise que son rôle. Elle est porte monumentale à travers laquelle les coups de fouet peut-être obligent le troupeau à passer pour qu’il mue et se transfigure. Mais tous ceux-là ne sont point contraints : ils sont convertis.

Mais il n’est point de rigueur efficace si, une fois le porche franchi, les hommes dépouillés d’eux-mêmes et sortis de leurs chrysalides ne sentent point s’ouvrir en eux des ailes et, loin de célébrer la souffrance qui les a fondés, se découvrent amputés et tristes, et se retournent vers l’autre rive qu’ils ont laissée.

Alors, tristement inutile, remplit les fleuves le sang des hommes.

Ceux que j’exécutais, me signifiant que je n’avais pu les convertir, me démontraient mon erreur. Alors j’inventai cette prière :

« Seigneur, mon manteau est trop court et je suis un mauvais berger qui ne sait abriter son peuple. Je réponds aux besoins de ceux-ci et je lèse ceux-là dans les leurs.

« Seigneur, je sais que toute aspiration est belle. Celle de la liberté et celle de la discipline. Celle du pain pour les enfants et celle du sacrifice du pain. Celle de la science qui examine et celle du respect qui accepte et fonde. Celle des hiérarchies qui divinise et celle du partage qui distribue. Celle du temps qui permet la méditation et celle du travail qui remplit le temps. Celle de l’amour par l’esprit qui châtie la chair et grandit l’homme, et celle de la pitié qui panse la chair. Celle de l’avenir à construire et celle du passé à sauver. Celle de la guerre qui plante les graines, et celle de la paix qui les récolte.

« Mais je sais aussi que ces litiges ne sont que litiges de langage et que chaque fois que l’homme s’élève, il les observe d’un peu plus haut. Et les litiges ne sont plus.

« Seigneur, je veux fonder la noblesse de mes guerriers et la beauté des temples contre quoi les hommes s’échangent et qui donne un sens à leur vie. Mais, ce soir, en me promenant dans le désert de mon amour, j’ai rencontré une petite fille en larmes. J’ai renversé sa tête pour lire dans ses yeux. Et son chagrin m’a ébloui.

Si je refuse, Seigneur, de le connaître, je refuse une part du monde et n’ai point achevé mon œuvre. Ce n’est pas que je me détourne de mes grands buts, mais que cette petite fille soit consolée ! Car alors seulement le monde va bien. Elle est aussi signe du monde. »