XLIV
Me vint le soir que je redescendais de ma montagne sur le versant des générations nouvelles dont je ne connaissais plus un visage, las d’avance des paroles des hommes et ne trouvant plus dans le bruit de leur charroi ni de leurs enclumes le chant de leurs cœurs — et vidé d’eux comme si je ne connaissais plus leur langue, et indifférent à un avenir qui désormais ne me concernait plus — porté en terre, me semblait-il. Comme je désespérais de moi, muré derrière ce pesant rempart d’égoïsme (Seigneur, disais-je à Dieu, Tu t’es retiré de moi, c’est pourquoi j’abandonne les hommes) et je me demandais ce qui m’avait déçu dans leur comportement.
Non point sollicité de briguer d’eux quoi que ce soit. Pourquoi charger de troupeaux nouveaux mes palmeraies ? Pourquoi augmenter mon palais de tours nouvelles quand déjà je traînais ma robe de salle en salle comme un navire dans l’épaisseur des mers ? Pourquoi nourrir d’autres esclaves quand déjà, sept ou huit contre chaque porte, ils se tenaient comme les piliers de ma demeure et que je les croisais le long des corridors, effacés contre les murs par mon passage et le seul bruissement de ma robe ? Pourquoi capturer d’autres femmes quand déjà je les enfermais dans mon silence ayant appris à ne plus écouter afin d’entendre ? Car j’avais assisté à leur sommeil, une fois baissées les paupières et leurs yeux pris dans ce velours… Je les quittais alors plein du désir de monter sur la tour la plus haute trempée dans les étoiles et recevoir de Dieu le sens de leur sommeil, car alors dorment les criailleries, les pensées médiocres, les habiletés dégradantes, et les vanités qui leur rentrent au cœur avec le jour, quand il s’agit pour elles exclusivement de l’emporter sur leur compagne et de la détrôner dans mon cœur. (Mais si j’oubliais leurs paroles, il ne restait qu’un jeu d’oiseau et la douceur des larmes… )