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Citadelle/XXIV

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XXIII Citadelle
XXIV
written by Antoine de Saint-Exupéry
XXV


XXIV

Car je fus amené à réfléchir sur ceux qui consomment plus qu’ils ne rendent. Ainsi du mensonge des chefs d’État, car dans la croyance en leur parole résidait l’efficacité de la parole et son pouvoir. Et ainsi je tire du mensonge des effets puissants. Et j’émousse mon arme en même temps que je m’en sers. Et si je l’emporte d’abord sur mon adversaire, viendra l’heure où je me présenterai à lui sans armes.

Ainsi de celui qui écrit ses poèmes et tire des effets efficaces de ce qu’il triche avec des règles acceptées. Car l’effet de scandale est aussi une opération. Mais celui-là est un malfaiteur car pour l’usage d’un avantage personnel il brise le vase d’un trésor commun. Pour s’exprimer, il ruine des possibilités d’expression de tous, comme celui-là qui pour s’éclairer incendierait la forêt. Et ensuite il n’est plus que cendre à la disposition des autres. Et quand je me suis habitué aux erreurs de syntaxe, je ne puis même plus provoquer le scandale et saisir par l’inattendu. Mais je ne puis, non plus, m’exprimer dans la beauté du style ancien, car j’ai rendu vaines les conventions, tous ces signes, ces clignements d’yeux, toute cette entente, tout ce code si lentement élaboré et qui me permettait de transmettre de moi jusqu’au plus subtil. Je me suis exprimé en consommant mon instrument. Et l’instrument des autres.

Ainsi de l’ironie qui n’est point de l’homme mais du cancre. Car mon gouverneur qui domine et qui est respecté, j’ai tiré de lui des effets comiques en le comparant à un âne, et nul ne s’attendait à mon audace. Mais vient le jour où j’ai mêlé âne et gouverneur si intimement que je ne fais plus rire personne en exprimant mon évidence. Et j’ai ruiné une hiérarchie, une possibilité d’ascension, des ambitions fertiles, une image de la grandeur. J’ai consommé le trésor dont je me servais. J’ai pillé un grenier et j’en ai répandu les graines. La faute, la trahison, c’est que, si j’ai pu user, en le détruisant, de mon gouverneur, c’est que d’autres l’avaient fondé. On m’a offert une occasion de m’exprimer. J’en ai usé pour la détruire. Ainsi ai-je trahi.

Mais celui-là qui écrit avec rigueur et forge son instrument pour utiliser le véhicule, aiguise son arme par son usage, et ainsi augmente ses provisions à mesure qu’il les consomme. Et celui qui domine son peuple, malgré les difficultés ou les amertumes, par la vérité de sa parole, et qui augmente sa caution à mesure qu’il s’en sert, en fin de compte sera suivi plus avant dans la guerre. Et celui-là qui fonde le sentiment de la grandeur. Il bâtit l’instrument dont il se servira demain.