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David Golder/Chapitre 13

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Chapitre 12 David Golder
Chapitre 13
written by Irène Némirovsky
Chapitre 14


– Écartez-vous de la fenêtre, Madame, murmura la garde, vous gênez Monsieur le Professeur.

Gloria recula machinalement de quelques pas, les yeux fixés sur le lit ; la lourde figure, renversée en arrière, immobile, creusait profondément l’oreiller. Elle frissonna. « On dirait un mort », songea-t-elle.

Il ne semblait pas avoir repris connaissance ; le médecin, penché sur le grand corps inerte, l’auscultait, le palpait ; il ne bougeait pas, ne gémissait même pas.

Gloria, nerveusement, tordit des deux mains son collier, détourna la tête. Est-ce qu’il allait mourir ? « C’est sa faute tout cela, murmura-t-elle avec irritation, presqu’à voix haute, quel besoin avait-il d’aller jouer cette nuit ? Voilà, tu es content, maintenant, chuchota-t-elle involontairement, comme si elle s’adressait à lui, idiot… Tout l’argent que cela va coûter, mon Dieu… Pourvu qu’il guérisse… Pourvu que cela ne dure pas longtemps. Je deviendrais folle… Quelle nuit j’ai passée… »

Elle se rappela comme elle était demeurée dans cette chambre toute la nuit, attendant jusqu’au matin le Professeur Ghédalia, se demandant à chaque seconde si Golder n’allait pas mourir, là, sous ses yeux… C’était horrible…

– Pauvre David… Ses yeux…

Elle revit ce regard perdu qui ne la quittait pas. Il avait peur de la mort. Elle haussa les épaules. On ne mourait pas comme cela tout de même… « Mais j’avais bien besoin de cela, moi ! » songea-t-elle en se regardant à la dérobée dans la glace.

Elle eut un geste brusque d’impuissance et de rage, s’assit, droite, raide, dans un fauteuil.

Cependant Ghédalia avait ramené le drap sur la poitrine du malade et se soulevait. Golder poussa une plainte indistincte. Gloria interrogea fiévreusement :

– Eh bien ? Qu’est-ce qu’il a ? C’est grave ? c’est long ? Il va être longtemps malade ? Dites-moi la vérité, je vous en supplie, je puis tout entendre !…

Le professeur se renversa sur le dossier de sa chaise, passa lentement la main dans sa barbe noire, sourit.

– Chère Madame, comme vous voilà émue, dit-il d’une voix douce et musicale qui coulait comme du lait, il n’y a pourtant pas, si j’ose dire, de quoi fouetter un chat là-dedans… Mais oui, mais oui, c’est cette syncope, n’est-ce pas ? qui nous a un peu effrayés, un peu impressionnés, c’est bien naturel… Mais après huit ou dix jours de repos il n’y paraîtra plus… c’est un peu de fatigue, de surmenage… Hélas ! Nous vieillissons tous d’un jour par jour, cher Monsieur, nos artères n’ont plus vingt ans. On ne peut pas être et avoir été…

– Tu vois ! s’exclama véhémentement Gloria : je le savais bien, va ! À la moindre des choses, tu t’imagines que tu vas mourir ! Regardez-le !… Mais, parle, dis quelque chose, voyons !…

– Non, non, intervint vivement Ghédalia, il ne faut pas qu’il ouvre la bouche, au contraire ! Repos, repos, et encore repos ! On va lui faire une petite piqûre qui calmera la douleur nerveuse qu’il éprouve, et nous-mêmes, chère Madame, nous allons le laisser…

– Mais enfin, qu’est-ce que tu sens ? Te sens-tu mieux ? répéta Gloria avec impatience : David !…

Il fit un faible mouvement des mains, remua les lèvres ; elle vit la forme du mot sur sa bouche plutôt qu’elle ne l’entendit : « J’ai mal… »

– Venez, Madame, laissons-le, dit Ghédalia de nouveau : il ne peut pas parler, mais il nous entend bien, n’est-ce pas, Monsieur ? ajouta-t-il d’un ton enjoué, en échangeant avec la garde, un rapide coup d’œil.

Il sortit ; Gloria le rejoignit dans la galerie voisine : « Ce n’est rien du tout, n’est-ce pas ? commença-t-elle, oh, il est tellement impressionnable et nerveux, c’est terrible… Si vous saviez quelle nuit épouvantable il m’a fait passer !… »

Le docteur leva solennellement sa main blanche, petite et grasse et prononça d’une voix différente :

– Je vous arrête tout de suite, Madame ! J’ai pour premier principe i-né-bran-la-ble de ne jamais permettre à mes malades de concevoir le moindre soupçon sur la nature de leur mal, lorsque celui-ci présente un danger… certain… Mais, hélas ! À leurs proches, je dois la vérité, et mon second principe est de ne jamais la cacher à la famille de mes malades… Jamais ! répéta-t-il avec force.

– Enfin, quoi ? Il va mourir ?

Le docteur eut un regard surpris, malicieux, qui signifiait assez clairement : « Il est inutile de mettre des gants à ce que je vois ». Il s’assit, croisa les jambes, renversa légèrement la tête en arrière et répondit avec nonchalance :

– Pas immédiatement, chère Madame…

– Qu’est-ce qu’il a ?

– Angor pectoris. Il martela les syllabes latines avec un évident plaisir : en bon français, une crise d’angine de poitrine.

Elle ne dit rien. Il commenta :

– Il peut vivre encore longtemps, cinq, dix ou quinze ans, avec un régime et des soins appropriés. Il faudra qu’il renonce – naturellement – aux affaires. Pas d’émotions, pas de fatigues. Une vie calme, paisible, régulière, sans agitations. Repos complet. Pour toujours… À cette condition seulement, Madame, je répondrais de lui, autant qu’il est possible d’en répondre, car cette maladie est, hélas, fertile en surprises foudroyantes… Nous ne sommes pas des dieux…

Il sourit agréablement :

– Il n’est pas question, naturellement, de lui en parler dès maintenant, vous le comprenez vous-même, chère Madame, il souffre d’ailleurs terriblement… Mais, dans huit ou dix jours, il y a lieu d’espérer que la crise sera résolue dans un sens favorable… Il sera temps alors de lui poser l’ultimatum. »

– Mais, murmura Gloria d’une voix altérée, ce n’est pas… ce n’est pas possible… Renoncer aux affaires… Ce n’est pas possible, voyons… Il en mourrait, acheva-t-elle nerveusement, comme Ghédalia ne disait rien.

– Oh, Madame, fit-il en souriant, croyez que le cas s’est présenté souvent à mes yeux… Ma clientèle se recrute parmi les puissants de ce monde, si j’ose dire… J’ai soigné, en son temps, un financier célèbre… Entre parenthèses, mes confrères l’avaient condamné à l’unanimité… Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Toujours est-il que ce monsieur était atteint d’une maladie analogue à celle dont souffre M. Golder… Et mon verdict fut le même exactement… Son entourage craignait qu’il n’attentât à ses jours… Eh bien, ce grand financier vit encore. Quinze années se sont écoulées… Il s’est mué en collectionneur savant et passionné d’argenteries ciselées de l’époque de la Renaissance. Il possède un très grand nombre de pièces admirables, entre autres, une aiguière de vermeil que l’on croit être le premier ouvrage du grand Cellini, un chef-d’œuvre… J’ose dire qu’il goûte dans cette contemplation des choses belles et rares des joies qu’il n’a jamais connues. Soyez certaine que, les premières semaines de malaise inévitable passées, Monsieur votre mari se découvrira également son… comment dirai-je ?… son hobby… Collection d’émaux, de gemmes, plaisirs mondains, que sais-je ? L’homme est un grand enfant… »

– Quel idiot, songea Gloria. Un accès d’amère gaieté la saisit à imaginer David s’occupant de livres rares, de médailles, de femmes… Seigneur ! Imbécile ! Et vivre ? Manger ? S’habiller ? Il croyait donc que l’argent poussait comme l’herbe ?

Elle se leva brusquement, inclina la tête.

– Je vous remercie, Monsieur le Professeur, j’aviserai…

– Mais je me tiendrai au courant des progrès de mon malade, dit Ghédalia avec un léger sourire, et je pense qu’il vaudrait mieux me laisser le soin de l’avertir plus tard. Il y faut beaucoup de tact, de doigté… Nous autres, praticiens, avons l’habitude, hélas ! de traiter l’âme aussi bien que le corps.

Il lui baisa la main, disparut. Elle resta seule.

Elle commença à marcher, de long en large, silencieusement, dans la galerie déserte. Elle savait bien… Elle avait toujours su… Jamais il n’avait mis un sou de côté pour elle… Tout coulait, tout disparaissait d’une affaire à une autre… Et maintenant ? « Des milliards sur le papier, oui, mais dans les mains, rien, pas ça… » siffla-t-elle avec rage entre ses dents serrées. Il disait : « De quoi t’inquiètes-tu ? Je suis encore là… » Imbécile ! Est-ce qu’à soixante-huit ans il ne fallait pas attendre tous les jours la mort ? Est-ce que le premier devoir n’était pas d’assurer à sa femme une fortune convenable, suffisante ? Ils n’avaient rien. Quand il abandonnerait ses affaires, il ne resterait rien. Les affaires… Quand ce fleuve d’argent vivant ne coulerait plus. « Il restera peut-être un million, songea-t-elle, peut-être deux, en raclant bien… » Elle haussa furieusement les épaules. Un million durait six mois au train dont ils vivaient. Six mois… et cet homme, par-dessus le marché, ce mourant inutile sur le dos… « J’ai bien besoin qu’il vive encore quinze ans, vraiment, cria-t-elle tout à coup d’une voix haineuse, pour tout le bonheur qu’il m’a donné… Non, non… » Elle le haïssait, brutal, vieux, laid, n’aimant rien d’autre au monde que cet argent, ce sale argent qu’il n’était pas même capable de garder ! Il ne l’avait jamais aimée… S’il la couvrait de bijoux, c’était comme une enseigne vivante, un étalage, et depuis que Joyce grandissait, même cela commençait à aller vers elle… Joyce ? Il l’aimait, elle… Et encore… Parce qu’elle était belle, jeune, brillante. De l’orgueil ! Il n’avait que de l’orgueil et de la vanité au fond du cœur ! Elle-même, pour un diamant, pour une bague nouvelle, toujours des scènes, des cris. « Laisse-moi ! Je n’ai plus rien, tu veux que je crève ? » Et les autres ? Comment faisaient-ils ? Tous ils travaillaient, comme lui ! Ils ne se croyaient pas plus intelligents ni plus forts que le monde entier, mais, du moins, quand ils étaient vieux, quand ils mouraient, ils laissaient leurs femmes à l’abri du besoin !… « Il y a des femmes qui sont heureuses… » Tandis qu’elle… La vérité, c’est qu’il ne s’était jamais soucié d’elle… Jamais il ne l’avait aimée… Autrement il n’aurait pas pu vivre une heure tranquille en sachant qu’elle n’avait rien… que le malheureux argent qu’elle avait mis de côté, elle-même, au prix de combien de patience et d’efforts… « Mais c’est mon argent, à moi, à moi, s’il compte que c’est avec ça que je le ferai vivre !… Merci, assez d’un maquereau, murmura-t-elle en songeant à Hoyos, non, non, qu’il s’arrange… » Après tout, pourquoi devait-elle lui dire la vérité, au nom de quoi ? Elle savait bien qu’avec son épouvante juive de la mort, il lâcherait tout, il ne penserait plus à rien d’autre qu’à sa précieuse santé, à sa vie… Égoïste, lâche… « Mais est-ce que c’est ma faute qu’en tant d’années, il n’ait pas su faire assez d’argent pour mourir tranquille ? Et justement, maintenant, quand les affaires sont dans cet épouvantable état, il faudrait être folle !… Plus tard… Je suis au courant maintenant, je veillerai… Cette affaire qu’il veut monter… Il a dit : « Quelque chose d’intéressant… » Là, alors, une fois que l’affaire sera faite, il sera temps, cela pourra même être utile, pour l’empêcher de se lancer dans quelque folle combinaison… Il sera bien temps… »

Elle hésita, regarda la porte, marcha jusqu’à une petite table à écrire, dans un coin.

Monsieur le Professeur,

Dévorée d’inquiétude, je me résous, après mûres réflexions, à ramener d’urgence mon cher malade à Paris. Veuillez donc trouver ici, avec mes remerciements émus…

Elle s’interrompit, jeta la plume, traversa vivement la galerie, entra dans la chambre de Golder. La garde n’était pas là. Il paraissait dormir. Un frémissement imperceptible agitait ses mains. Elle lui lança un coup d’œil distrait, chercha un moment autour d’elle et finit par découvrir ses vêtements oubliés sur une chaise. Elle prit le veston, fouilla la poche intérieure, en tira le portefeuille, l’ouvrit. Il y avait justement un billet de mille francs plié en quatre ; elle le serra dans sa main.

La garde entra.

– Il est plus calme, dit-elle en désignant le malade.

Avec un peu de gêne Gloria se baissa, toucha la joue de son mari du bout de ses lèvres peintes. Golder poussa un brusque gémissement, remua faiblement les mains, comme s’il voulait écarter le collier, les perles froides qui glissaient le long de sa poitrine. Gloria se redressa, soupira.

– Il vaut mieux que je le laisse. Il ne me reconnaît pas.