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David Golder/Chapitre 15

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Chapitre 14 David Golder
Chapitre 15
written by Irène Némirovsky
Chapitre 16


Un peu après onze heures, comme la garde s’endormait, elle entendit brusquement la voix de Golder dans la pièce voisine. Elle accourut, le trouva assis sur le lit, la figure enflammée, agitant vaguement les mains.

– Écrire… Je veux écrire…

– Il a une poussée de fièvre, songea-t-elle. Elle tenta de le recoucher, le raisonnant comme un enfant.

– Non, non, pas à cette heure-ci… Demain, Monsieur Golder, demain… Il faut dormir…

Golder jura, répéta l’ordre en s’efforçant de parler d’une manière différente, plus calme, lucide, comme autrefois.

Elle finit par lui apporter son stylo et une feuille de papier. Mais il ne put tracer plus de quelques lettres ; sa main remuait à peine, pesante et douloureuse, comme entravée par un poids. Il gémit, murmura :

– Écrivez… vous…

– À qui donc ?

– Le Professeur Weber. Vous chercherez l’adresse dans l’annuaire de Paris, en bas. Prière venir immédiatement. Urgent. Mon adresse. Mon nom. C’est compris ?…

– Oui, Monsieur Golder.

Il parut tranquillisé, demanda à boire, se rejeta sur ses coussins, demanda :

– Ouvrez les volets, la fenêtre… J’étouffe…

– Voulez-vous que je reste ici ?

– Non. Ce n’est pas la peine. J’appellerai… Le télégramme, demain, dès sept heures, dès que la poste sera ouverte…

– Oui, oui. Ne vous inquiétez pas. Dormez.

Il se tourna sur le côté avec une peine infinie, un halètement pénible et profond qui ne s’apaisait pas. Il demeura immobile fixant tristement la fenêtre. Le vent soufflait, agitant les rideaux, de grands stores blancs, qui s’enflaient comme des ballons. Il écouta longtemps, machinalement, le bruit des vagues… Une, deux, trois… Le choc sourd contre le rocher du phare, en bas, puis le clapotement mouillé, musical, léger de l’eau qui s’écoule entre les pierres… Le silence… La maison paraissait vide.

Encore une fois, il songea :

– Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que j’ai ? Mon Dieu, qu’est-ce que j’ai donc ? Le cœur ? Est-ce que c’est le cœur ? Ils mentent. Je le sais bien. Il faut savoir regarder en face…

Il s’interrompit, serra nerveusement ses mains l’une contre l’autre. Il tremblait. Il n’avait pas le courage de prononcer seulement, de penser distinctement : la mort… Il regarda avec une sorte d’épouvante le ciel aveugle qui emplissait la fenêtre. « Je ne peux pas. Non, non pas encore… Je dois travailler encore… Je ne peux pas. Adenoï, chuchota-t-il désespérément, se rappelant tout à coup, le nom oublié du Seigneur… Vous savez bien que je ne peux pas… Mais pourquoi, pourquoi ne me disent-ils pas la vérité ?… »

C’était bizarre. Pendant sa maladie, il avait cru tout ce qu’ils voulaient bien lui dire… Ce Ghédalia… Et Gloria… Pourtant il allait mieux… Cela c’était vrai. On lui permettait de se lever, de sortir… Mais ce Ghédalia ne lui inspirait pas confiance… Il se souvenait à peine de sa tête d’ailleurs… Mais jusqu’à son nom… Un nom de charlatan… Et rien de bon ne pouvait venir de Gloria. Pourquoi n’avait-elle pas songé elle-même à faire venir Weber, qui était, lui, le premier médecin de France ? Quand elle avait eu sa crise de foie, alors là, elle l’avait appelé immédiatement, naturellement… Tandis que lui… Golder… Tout était assez bon pour lui, n’est-ce pas ?… Il revit la figure de Weber, ses profonds yeux fatigués qui semblaient lire jusqu’au fond des cœurs. « Je lui dirai, murmura-t-il, voilà… je dois savoir, j’ai mon travail… Il comprendra… »

Et pourtant… À quoi bon, mon Dieu ? À quoi bon savoir d’avance ? Cela viendrait, en une seconde, comme l’évanouissement, là-bas, au cercle… Mais pour toujours, cette fois, pour toujours… mon Dieu…

« Non, non ! Il n’y a pas de maladie inguérissable !… Voyons, voyons… Je dis le cœur, le cœur, le cœur, comme un imbécile… Mais même si c’est le cœur… Avec des soins, un régime, je ne sais pas moi… Peut-être ?… Sûrement… Les affaires… Oui, les affaires… ça, c’est le plus terrible… Mais ce n’est pas pour toujours les affaires, pas pour la vie… Voilà, maintenant, il y a Teïsk… ça, naturellement, il faut finir Teïsk avant tout… Mais ça prendra six mois, un an, songea-t-il avec l’invincible optimisme de l’homme d’affaires : oui, un an au plus. Et puis, ce sera fini… Et je pourrai vivre tranquille, me reposer… Je suis vieux… Il faudra bien s’arrêter un jour ou l’autre… Je ne veux pas travailler jusqu’à ce que je meure… Je veux vivre encore… Je ne fumerai pas… je ne boirai pas, je ne jouerai pas… Si c’est le cœur, il faut être tranquille, calme, pas d’émotions, de… Seulement… » Il haussa les épaules, ricana : « Les affaires… et pas d’émotions. Mais avant d’en finir av ec Teïsk, je crèverai cent fois, cent fois… »

Il se tourna péniblement, se mit sur le dos. Il se sentait tout à coup extrêmement faible et las. Il regarda l’heure. Il était très tard. Près de quatre heures. Il voulut boire, chercha le verre de citronnade préparé pour la nuit, le heurta involontairement contre le bois de la table.

La garde, brusquement réveillée, glissa la tête par l’entrebâillement de la porte.

– Vous avez un peu dormi ?

– Oui, dit-il machinalement.

Il but avec avidité, lui tendit le verre, et, tout à coup s’arrêta, fit un signe.

– Vous avez entendu ?… Dans le jardin… Qu’est-ce que c’est ?… Regardez…

La garde se pencha à la fenêtre.

– Mademoiselle Joyce qui rentre, je crois.

– Appelez-la.

La garde en soupirant sortit dans la galerie ; les hauts talons pointus de Joyce claquaient sur les dalles. Golder l’entendit demander :

– Qu’est-ce qu’il y a ? Il est plus mal ?

Elle entra en courant et, tout d’abord, tourna le commutateur, inonda la chambre de lumière.

– Je me demande comment tu peux rester comme ça, Dad ? C’est lugubre cette veilleuse…

– Où étais-tu ? murmura Golder, je ne t’ai pas vue depuis deux jours…

– Oh, je ne sais plus… j’avais à faire…

– D’où viens-tu ?

– De Saint-Sébastien. Il y avait un grand bal chez Maria-Pia. Regarde ma robe. Elle te plaît ?

Elle entrouvrit son grand manteau, apparut à demi-nue, en robe de tulle rose, décolletée jusqu’à la naissance de ses petits seins délicats, un fil de perles serrant son cou, ses cheveux d’or ébouriffés par le vent. Golder la regarda longtemps sans rien dire.

– Dad… Comme tu es drôle… qu’est-ce que tu as ? Pourquoi ne me dis-tu rien ? Tu es fâché ?

Elle sauta d’un bond léger sur le lit, s’agenouilla à ses pieds : Dad, écoute… J’ai dansé ce soir avec le Prince de Galles… J’ai entendu comme il disait à Maria-Pia : « It’s the loveliest girl l’ve ever seen… » Il lui a demandé mon nom… Ça ne te fait pas plaisir ? murmura-t-elle avec un rire joyeux qui creusa ses joues fardées de deux enfantines fossettes. Elle se penchait si bas sur la poitrine du malade que la garde, debout derrière le lit, lui fit signe de s’écarter, de le laisser… Mais Golder que le poids seul du drap sur la région du cœur, étouffait, la laissait sans rien dire rouler sur lui sa tête et ses bras nus.

– Tu es content, vieux Dad, je le savais bien, va, cria Joy. Un sourire brusque, comme une grimace, étirait avec un effort douloureux le coin des vieilles lèvres closes…

– Tu vois, tu étais fâché parce que je t’ai laissé pour aller danser… hein ?… Mais c’est tout de même moi qui te fais sourire pour la première fois. Dis donc, Dad, tu ne sais pas ? J’ai acheté l’auto… Si tu savais comme elle est belle… Elle va comme le vent… Tu es un amour, Dad…

Elle s’interrompit, bâilla brusquement, tira en l’air du bout des doigts ses cheveux d’or défaits.

– Je vais me coucher, j’ai bien sommeil… Hier déjà, je suis rentrée à six heures… Je n’en puis plus, et cette nuit j’ai dansé sans m’arrêter…

Elle ferma à demi les yeux, chantonna à voix basse en jouant rêveusement avec ses bracelets.

– Marquita – Marquita – le désir – malgré toi – fait briller tes yeux – quand tu danses… Bonsoir, Dad, dors bien, fais de beaux rêves…

Elle se pencha sur lui, lui effleura la joue d’un baiser.

– Va, murmura-t-il, va dormir, Joy…

Elle disparut. Il écouta le bruit de ses pas, longtemps, avec une expression différente, apaisée, adoucie… Cette petite… sa robe rose… c’était la joie, la vie qu’elle apportait avec elle… Il se sentait plus calme, plus fort, maintenant… « La mort, songea-t-il, je me laisse aller, voilà ce que c’est… Des blagues, tout cela… Il faut travailler et encore travailler… Tübingen a soixante-seize ans, lui… Le travail seul pour des hommes comme nous conserve la vie… »

La garde avait éteint l’électricité, préparé une tisane sur la petite lampe à alcool. Il se tourna brusquement vers elle.

– Le télégramme, ce n’est plus la peine… Déchirez-le, murmura-t-il.

– Bien, Monsieur.

Dès qu’elle fut partie, il s’endormit paisiblement.