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Mansfield Park/3/9

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written by Jane Austen, translated by Léonard Bercy
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CHAPITRE IX


Fanny n’avait que trop raison de ne rien attendre de Mlle Crawford, maintenant, à la rapide cadence avec laquelle leur correspondance avait commencé ; la prochaine lettre de Mary arriva après un intervalle bien plus long que la précédente, mais elle se trompait en pensant qu’un tel intervalle eût été d’un grand soulagement pour elle. Ici il y avait un étrange changement d’esprit !

Elle était vraiment contente de recevoir la lettre quand celle-ci arriva. Dans son exil présent de la bonne société, et à distance de tout ce qui aurait pu l’intéresser, une lettre de ceux appartenant au cercle où son cœur vivait, écrite avec affection et quelque élégance était parfaitement acceptable. L’excuse habituelle d’engagements mondains toujours plus nombreux était invoquée pour expliquer le retard de la lettre ; « et maintenant que j’ai commencé » continua-t-elle « ma lettre ne vaudra pas la peine d’être lue, car elle n’offrira que peu d’amour à la fin, et trois ou quatre lignes passionnées de votre plus dévoué au monde H. C, car Henry est à Norfolk ; il dut aller pour affaires à Evringham il y a dix jours ; peut-être n’était-ce qu’un prétexte invoqué pour pouvoir voyager pendant que vous le faisiez, mais son absence peut facilement expliquer toute négligence de sa sœur à vous écrire, car il n’y a pas eu de « Bien, Mary, quand écrivez-vous à Fanny ? — N’est-il pas temps pour vous d’écrire à Fanny ? » pour m’encourager. Enfin après plusieurs essais pour nous rencontrer, j’ai vu vos cousins, la chère Julia et la très chère Mme Rushworth ; ils me trouvèrent à la maison hier, et nous fûmes contents de nous revoir. Nous parûmes très contents de nous revoir et je crois que réellement nous l’étions un peu.

Nous avions beaucoup à nous dire. Vous dirais-je quel air avait Mme Rushworth quand votre nom fut mentionné ? Je n’ai jamais cru qu’elle eût besoin de savoir se dominer, mais hier elle à dû faire un effort considérable. En somme, Julia avait la meilleure mine des deux, du moins quand on parla de vous. Il ne fut plus question pour elle de reprendre ses couleurs du moment où je parlai de Fanny, et je parlai d’elle comme une sœur le doit. Mais le jour viendra où Mme Rushworth reprendra sa bonne mine ; nous avons des invitations pour sa première « party », le 28.

Alors elle sera dans tout son avantage, car elle ouvrira une des meilleures maisons de Wimpole Street. J’y étais il y a deux ans, quand elle appartenait à Lady Lascelles, et je la préfère à presque tout ce que je connais à Londres. Elle sentira alors — pour employer une phrase vulgaire — qu’elle a reçu la valeur d’un penny pour chaque penny. Henry n’aurait pas pu lui procurer les moyens d’avoir une telle maison. J’espère qu’elle s’en souviendra et sera satisfaite, autant qu’elle le peut, en faisant partir la reine d’un palais, quoique le roi pût bien apparaître dans le fond ; et je n’ai aucun désir de la taquiner et je ne lui imposerai plus jamais votre nom. Elle se calmera petit à petit. De tout ce que j’entends et suppose, les attentions du Baron Wildenheim pour Julia continuent, mais je ne sais pas s’il est fort encouragé. Elle devrait trouver mieux. Un pauvre honorable n’est pas grand’chose, et je ne puis voir aucune inclinaison dans le cas présent, car à part ses rodomontades le pauvre baron n’a rien.

Quelle différence une voyelle peut faire ! Si ses « rents » (ses revenus) étaient seulement égaux à ses « rants » (déclamations) !

Votre cousin Edmond se déplace difficilement ; il est retenu sans doute par les devoirs paroissiaux. Il y a peut-être quelque vieille femme à convertir à Thornton Lacey. Je ne voudrais pas m’imaginer être négligée pour une jeune femme. Adieu, ma chère et douce Fanny, ceci est une longue lettre de Londres ; écris m’en une gentille pour réjouir les yeux d’Henry quand il revient, et envoie-moi une description de tous les brillants jeunes capitaines que tu dédaignes pour lui. »

Il y avait grandement matière à méditation dans cette lettre, et surtout à de la méditation désagréable ; et encore avec tout le malaise qu’elle apportait, elle la mettait en rapport avec les absents, elle leur parlait de gens et de choses dont elle n’avait jamais été aussi curieuse que maintenant, et elle aurait été contente d’être certaine de recevoir une pareille lettre chaque semaine.

Sa correspondance avec sa tante Bertram était la seule préoccupation d’intérêt majeur.

Quant à des gens de la société à Portsmouth qui auraient pu compenser ce qui lui manquait chez elle, il n’y en avait pas dans le cercle des connaissances de son père et de sa mère pour lui donner la moindre satisfaction : elle ne voyait personne en faveur de qui elle pouvait souhaiter de surmonter sa timidité et sa réserve. Tous les hommes lui parurent grossiers, les femmes toutes impertinentes, tout le monde mal éduqué ; et elle rendait aussi peu de satisfaction qu’elle en recevait des vieilles ou nouvelles connaissances qui lui étaient présentées.

Les jeunes dames qui l’approchèrent d’abord avec quelque respect, en considération du fait qu’elle venait de la famille d’un baronet, étaient bientôt offensées par ce qu’elles appelaient des « airs » ; et comme elle ne jouait pas du piano et ne portait pas de belles pelisses, elles ne pouvaient pas, en l’observant mieux, admettre en sa faveur un droit de supériorité.

La seule solide consolation que Fanny reçut pour tous les maux de la maison, la première que son jugement pût pleinement approuver et qui offrît quelque promesse d’avenir, fut une connaissance plus approfondie de Suzanne et l’espoir de lui pouvoir être utile. Suzanne s’était toujours aimablement comportée avec elle, mais le caractère déterminé de ses manières l’avait étonnée et alarmée, et ce ne fut qu’après quinze jours, au moins, qu’elle commença à comprendre une disposition si totalement différente de la sienne. Suzanne remarquait que beaucoup de choses allaient de travers à la maison et voulait y remédier ; qu’une fillette de quatorze ans se basant uniquement et sans guide sur la raison, se trompât dans ses méthodes de réforme, n’était pas étonnant ; et bientôt Fanny fut plus disposée à admirer la clairvoyance naturelle qui à un si jeune âge parvenait à distinguer le bien et le mal avec tant de justesse. Suzanne agissait au nom des mêmes principes, en poursuivant le même système que son propre jugement approuvait, mais que son tempérament plus doux et plus accommodant l’empêchait d’exprimer. Suzanne essayait de porter de l’aide là où elle n’aurait pu que partir et pleurer ; et que Suzanne fût utile, elle le voyait ; que les choses mauvaises comme elles étaient, eussent été pires sans son intervention, et que tant sa mère que Betsy étaient revenues de certains excès d’indulgence et de vulgarité très blessants.

Dans chaque discussion avec sa mère, Suzanne avait l’avantage de la raison et jamais elle ne se laissait dévier par les cajoleries de sa mère. L’aveugle tendresse qui autour d’elle produisait toujours du mal, elle ne l’avait jamais connue. Il n’y avait pas de gratitude pour une affection passée ou présente, pour lui faire mieux supporter les excès de celle-ci chez les autres.

Tout cela devint peu à peu évident, et plaça graduellement Suzanne devant sa sœur comme un objet de compassion mélangée de respect. Que ses façons de faire fussent blâmables et qu’elles le fussent parfois très fort, ses mesures souvent déplacées et intempestives, et son aspect et son langage très souvent indéfendables, Fanny ne pouvait s’empêcher de le sentir ; mais elle commençait à espérer que ces défauts pourraient être amendés.

Suzanne, trouvait-elle, avait les yeux tournés vers elle et désirait qu’elle eût une bonne opinion d’elle ; et toute nouvelle que fût pour Fanny l’autorité, toute nouvelle que fût pour elle l’idée de se croire capable de guider et de conseiller quelqu’un, elle se décida à donner occasionnellement des avis à Suzanne, et à essayer à mettre en pratique pour son édification des notions plus justes de ce qui était dû à chacun, et que sa propre éducation plus favorisée avait fixées en elle.

Son influence commença à se manifester par un acte de gentillesse pour Suzanne, quelle se décida enfin à faire après beaucoup d’hésitations dues à son souci de délicatesse. Dès le début elle avait remarqué qu’une petite somme d’argent aurait pu, peut-être, rétablir la paix pour toujours sur le sujet sensible du canif d’argent, maintenant toujours discuté, et l’argent qu’elle possédait, son oncle lui ayant donné 10 $ au départ, elle pouvait en faire bon usage. Mais elle était si peu habituée à conférer des faveurs, si ce n’est à des gens très pauvres, si peu versée dans l’art d’éloigner les maux, ou dans celui de faire des largesses à ses égaux, et elle avait tellement peur de sembler s’élever elle-même au rang d’une grande dame aux yeux des siens, qu’il lui fallut quelque temps pour déterminer que ce ne serait pas malséant de sa part de donner un tel cadeau. Elle s’y décida enfin ; un canif d’argent fut acheté pour Betsy, et reçu avec grand plaisir, sa nouveauté lui donnant tout l’avantage voulu sur l’autre ; Suzanne prit pleine possession du sien. Betsy déclarant gracieusement que maintenant qu’elle en avait un bien plus beau elle-même, elle ne voudrait jamais plus l’autre — et aucun reproche ne sembla avoir été adressé à la mère également satisfaite, chose dont Fanny avait presque craint qu’elle fût impossible. L’acte était couronné de succès ; une source de disputes domestiques avait complètement été éliminée et ce fut le moyen de s’ouvrir le cœur de Suzanne et de lui donner quelque chose de plus à aimer.

Suzanne sut prouver qu’elle avait de la délicatesse : satisfaite qu’elle était d’être la propriétaire d’une chose pour laquelle elle avait lutté pendant deux ans au moins, elle craignait cependant que sa sœur la blâmât et lui destinât un reproche pour avoir tant lutté jusqu’à rendre cet achat indispensable à la tranquillité dans la maison.

Elle avait un caractère ouvert. Elle reconnut ses craintes, se blâma d’avoir fait tant de contestations et depuis cette heure, Fanny, saisissant la valeur de ses dispositions et voyant combien elle était portée à rechercher sa bonne opinion et à s’en référer à son jugement, commença à sentir de nouveau les bénédictions de l’affection et à entretenir l’espoir de pouvoir rendre service à un esprit qui avait besoin de tant d’aide, et qui la méritait tant. Elle donna des conseils — conseils trop bons pour ne pas être suivis une fois bien compris, et donnés si doucement avec tant de circonspection, pour ne pas irriter un caractère qui avait ses défauts ; et elle avait la satisfaction d’en observer bien souvent les bons effets ; c’était le maximum pour quelqu’un qui voyant toute l’obligation et la convenance de la soumission et de la patience, voyait aussi avec une acuité sympathique de sentiments tout ce qui devait heurter continuellement une fille comme Suzanne. Son plus grand étonnement dans la matière devint bientôt — non le fait que Suzanne aurait été provoquée à être irrespectueuse et impatiente malgré elle — mais que tant de conscience, tant de bonnes notions eussent été les siennes quand même ; et qu’élevée au milieu de la négligence et de l’erreur, elle eût pu se former des notions si claires sur ce qui devait être — elle qui n’avait pas de cousin Edmond pour diriger ses pensées ou fixer ses principes.

L’intimité ainsi commencée entre elles fut un avantage matériel pour les deux. En restant assises en haut elles évitaient en grande partie les dérangements de la maison, Fanny était en paix et Suzanne apprenait à savoir que ce n’était pas un malheur que d’être tranquillement occupée. Elles n’avaient pas de feu ; mais cela était une privation familière pour Fanny même, et elle en souffrit moins parce que cela lui rappelait sa chambre de l’est. C’était le seul point commun. En espace, lumière, mobilier et vue, il n’y avait rien de comparable dans les deux appartements ; et souvent elle soupirait au souvenir de ses livres et de ses malles et de tout le confort de là-bas. Graduellement les jeunes filles en vinrent à passer presque toute la matinée en haut, d’abord en travaillant et causant ; mais après quelques jours, le souvenir des livres en question devint si puissant et stimulant que Fanny trouva impossible de ne pas tâcher d’avoir de nouveau des livres. Il n’y en avait pas dans la maison de son père ; mais la richesse est exubérante et audacieuse ; et une partie de la science trouva son emploi dans une bibliothèque. Elle devint un souscripteur ; étonnée d’être tout in propria persona, étonnée de suivre en tout ses propres voies ; d’être un propriétaire et un censeur de livres ! Et d’avoir le perfectionnement de quelqu’un en vue. Mais c’était bien ainsi. Suzanne n’avait rien lu et Fanny avait hâte de lui faire goûter ses propres premiers plaisirs, et de lui inspirer du goût pour les biographies et les poésies dans lesquelles elle-même s’était confiée.

Elle espérait, ainsi occupée, enterrer quelques souvenirs de Mansfield qui n’étaient que trop aptes à saisir ses pensées quand ses doigts seuls étaient occupés ; et surtout en ce moment-ci, cela l’aiderait à détourner ses idées de suivre Edmond à Londres, où au témoignage de la dernière lettre de sa tante, elle savait qu’il était allé. Elle ne doutait plus de ce qui allait suivre. L’avis promis lui pendait au-dessus de la tête. Le coup du facteur sur les portes, dans le voisinage, était le signal de ses terreurs journalières, et si la lecture pouvait bannir cette idée, ne fût-ce que pour une demi-heure, c’était toujours cela de gagné.