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Citadelle/CCVIII

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CCVII Citadelle
CCVIII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CCIX


CCVIII

Donc se leva le jour. Et j’étais là comme le marin, les bras croisés, et qui respire la mer. Telle mer à labourer et non une autre. J’étais là comme le sculpteur devant la glaise. Telle glaise à pétrir et non une autre. J’étais là, tel, sur la colline, et j’adressai à Dieu cette prière :

« Seigneur, se lève le jour sur mon empire. Il m’est ce matin délivré, prêt pour le jeu, comme une harpe Seigneur, naît à la lumière tel lot de villes, de palmeraies, de terres arables et de plantations d’orangers. Et voici, sur ma droite, le golfe de mer pour navires. Et voici, sur ma gauche, la montagne bleue, aux versants bénis de moutons à laine, qui plante les griffes de ses derniers rocs dans le désert. Et au-delà, le sable écarlate où fleurit seul le soleil.

« Mon empire est de tel visage et non d’un autre. Et certes, il est de mon pouvoir d’infléchir quelque peu la courbe de tel fleuve afin d’en irriguer le sable, mais non dans l’instant. Il est de mon pouvoir de fonder ici une ville neuve, mais non dans l’instant. Il est de mon pouvoir de délivrer, rien qu’en soufflant sa graine, une forêt de cèdres victorieuse, mais non dans l’instant. Car j’hérite dans l’instant d’un passé révolu, lequel est tel et non un autre. Telle harpe, prête à chanter.

« De quoi me plaindrais-je, Seigneur, moi qui pèse dans ma sagesse patriarcale cet empire où tout est en place, comme le sont des fruits de couleur dans la corbeille. Pourquoi éprouverais-je la colère, l’amertume, la haine ou la soif de vengeance ? Telle est ma trame pour mon travail. Tel est mon champ pour mon labour. Telle est ma harpe pour chanter.

« Quand va le maître du domaine par ses terres au lever du jour, tu le vois, s’il en trouve, qui ramasse la pierre et arrache la ronce. Il ne s’irrite ni contre la ronce ni contre la pierre. Il embellit sa terre et n’éprouve rien, sinon l’amour.

« Quand celle-là ouvre sa maison au lever du jour, tu la vois balayer la poussière. Elle ne s’irrite point contre la poussière. Elle embellit une maison et n’éprouve rien, sinon l’amour.

« Me plaindrais-je de ce que telle montagne couvre telle frontière et non l’autre ? Elle refuse, ici, avec le calme d’une paume, les tribus qui remontent du désert. Cela est bien. Je bâtirai plus loin, là où l’empire est nu, mes citadelles.

« Et pourquoi me plaindrais-je des hommes ? Je les reçois, dans cette aube-ci, tels qu’ils sont. Certes, il en est qui préparent leur crime, qui méditent leur trahison, qui fourbissent leur mensonge, mais il en est d’autres qui se harnachent pour le travail ou la pitié ou la justice. Et certes, moi aussi, pour embellir ma terre arable, je rejetterai la pierre ou la ronce, mais sans haïr ni la ronce ni la pierre, n’éprouvant rien, sinon l’amour.

« Car j’ai trouvé la paix, Seigneur, au cours de ma prière. Je viens de toi. Je me sens jardinier qui marche à pas lents vers ses arbres. »

Certes, j’ai moi aussi éprouvé, au cours de ma vie, la colère, l’amertume, la haine et la soif de vengeance. Au crépuscule des batailles perdues, comme des rébellions, chaque fois que je me suis découvert impuissant, et comme enfermé en moi-même, faute de pouvoir agir, selon ma volonté, sur mes troupes en vrac que ma parole n’atteignait plus, sur mes généraux séditieux qui s’inventaient des empereurs, sur les prophètes déments qui nouaient des grappes de fidèles en poings aveugles, j’ai connu alors la tentation de l’homme de colère.

Mais tu veux corriger le passé. Tu inventes trop tard la décision heureuse. Tu recommences le pas qui t’eût sauvé, mais participe, puisque l’heure en est révolue, de la pourriture du rêve. Et certes, il est un général qui t’a conseillé, selon ses calculs, d’attaquer à l’ouest. Tu réinventes l’histoire. Tu escamotes le donneur de conseils. Tu attaques au nord. Autant chercher à t’ouvrir une route en soufflant contre le granit d’une montagne. « Ah ! te dis-tu dans la corruption de ton songe, si tel n’avait point agi, si tel n’avait point parlé, si tel n’avait point dormi, si tel n’avait point cru ou refusé de croire, si tel avait été présent, si tel s’était trouvé ailleurs, alors je serais vainqueur ! »

Mais ils te narguent d’être impossibles à effacer, comme la tache de sang du remords. Et te vient le désir de les broyer dans les supplices, pour t’en défaire. Mais empilerais-tu sur eux toutes les meules de l’empire que tu n’empêcherais point qu’ils aient été.

Faible es-tu, de même que lâche, si tu cours ainsi dans la vie à la poursuite de responsables, réinventant un passé révolu dans la pourriture de ton rêve. Et il se trouve que tu livreras, d’épuration en épuration, ton peuple entier au fossoyeur.

Tels ont peut-être été véhicules de la défaite, mais pourquoi tels autres, qui eussent été véhicules de la victoire, n’ont-ils point dominé les premiers ? A cause que le peuple ne les soutenait point ? Alors pourquoi ton peuple a-t-il préféré les mauvais bergers ? Parce qu’ils mentaient ? Mais les mensonges sont toujours exprimés, car tout, toujours est dit, et la vérité et le mensonge. Parce qu’ils payaient ? Mais l’argent est toujours offert, car il est toujours des corrupteurs.

Ceux de tel empire, s’ils sont bien fondés, mon corrupteur y fait sourire. La maladie que je leur offre n’est point pour eux. Si ceux de tel autre sont usés de cœur, la maladie que je leur offre fera son entrée par tel et tel qui succomberont les premiers. Et, progressant de l’un en l’autre, elle pourrira tous ceux de l’empire, car ma maladie était pour eux. Les premiers touchés sont-ils responsables de la pourriture de l’empire ? Tu ne prétends point, dans l’empire le plus sain, que n’existent point les porteurs de chancre ! Ils sont là, mais comme en réserve pour les heures de décadence. Alors seulement se répandra la maladie, laquelle n’avait pas besoin d’eux. Elle en eût trouvé d’autres. Si la maladie pourrit la vigne de racine en racine, je n’accuse point la première racine. L’eussé-je brûlée l’année d’auparavant qu’une autre racine eût servi de porte à la pourriture.

Si l’empire se corrompt, tous ont collaboré à la corruption. Si le plus grand nombre tolère, en quoi n’est-il point responsable ? Je te dis meurtrier si l’enfant se noie dans ta mare, et que tu négliges de le secourir.

Stérile je serai donc si je tente, dans la pourriture du rêve, de sculpter après coup un passé révolu, décapitant les corrupteurs comme les complices de corruption, les lâches comme les complices de lâcheté, les traîtres comme les complices de trahison, car, de conséquence en conséquence, j’anéantirai jusqu’aux meilleurs puisqu’ils auront été inefficaces, et qu’il me restera à leur reprocher leur paresse, ou leur indulgence, ou leur sottise. En fin de compte j’aurai prétendu anéantir de l’homme ce qui est susceptible d’être malade et d’offrir une terre fertile à telle semence, et tous peuvent être malades. Et tous sont terre fertile pour toutes semences. Et il me faudra les supprimer tous. Alors sera parfait le monde, puisque purgé du mal. Mais moi je dis que la perfection est vertu des morts. L’ascension use pour engrais des mauvais sculpteurs comme du mauvais goût. Je ne sers point la vérité en exécutant qui se trompe car la vérité se construit d’erreur en erreur. Je ne sers point la création en exécutant quiconque manque la sienne, car la création se construit d’échec en échec. Je n’impose point telle vérité en exécutant qui en sert une autre, car ma vérité est arbre qui vient. Et je ne connais rien que terre arable, laquelle n’a point encore alimenté mon arbre. Je viens, je suis présent. Je reçois le passé de mon empire en héritage. Je suis le jardinier en marche vers sa terre. Je n’irai point lui reprocher de nourrir des cactus et des ronces. Je me moque bien des cactus et des ronces, si je suis semence du cèdre.

Je méprise la haine, non par indulgence, mais parce que, venant de Toi, Seigneur, où tout est présent, l’empire m’est présent dans chaque instant. Et dans chaque instant, je commence.

Je me souviens de l’enseignement de mon père :

« Ridicule est la graine qui se plaint de ce que la terre à travers elle se fasse salade plutôt que cèdre. Elle n’est donc que graine de salade. »

Il disait de même : « Le bigle a souri à la jeune fille. Elle s’est retournée vers ceux qui plantent droit leur regard. Et le bigle va racontant que ceux dont le regard est droit corrompent les jeunes filles. »

Bien vaniteux les justes qui s’imaginent ne rien devoir aux tâtonnements, aux injustices, aux erreurs, aux hontes qui les transcendent. Ridicule le fruit qui méprise l’arbre !