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Citadelle/CCIX

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CCVIII Citadelle
CCIX
written by Antoine de Saint-Exupéry
CCX


CCIX

De même que celui-là qui croit trouver sa joie dans la richesse du tas d’objets, impuissant qu’il est à l’en extirper car elle n’y réside point, multiplie ses richesses et empile les objets en pyramides et s’en va s’agiter parmi eux dans leurs caves, pareil à ces sauvages qui te démontent les matériaux du tambour, afin de capturer le bruit.

De même ceux-là, qui d’avoir connu que les relations de mots contraignantes te soumettent à mon poème, que les structures contraignantes te soumettent à la sculpture de mon sculpteur, que les relations contraignantes entre les notes de la guitare te soumettent à l’émotion du guitariste, croyant que le pouvoir réside dans les mots du poème, les matériaux de la sculpture, les notes de la guitare, te les agitent dans un désordre inextricable et, de n’y point retrouver ce pouvoir, puisqu’il n’y réside point, exagèrent, pour se faire entendre, leur tintamarre, charriant au plus en toi l’émotion que tu tireras d’une pile de vaisselle qui se brise, laquelle d’abord est de qualité discutable, laquelle ensuite est de discutable pouvoir, et serait autrement efficace, te régissant, te gouvernant, te provoquant autrement mieux, si tu la tirais de la pesanteur de mon gendarme, quand il t’écrase l’orteil.

Et si je désire te gouverner en te disant « soleil d’octobre » ou « sabres de neige », faut bien que je construise un piège qui emprisonne une capture, laquelle n’est point de son essence. Mais si je désire t’émouvoir par les objets mêmes du piège, faute d’oser te dire mélancolie, crépuscule, bien-aimée, mots de poème achetés tout faits dans le bazar, lesquels te font vomir, je n’en jouerai pas moins sur la faible action de mimétisme, laquelle te fait moins jubilant si je te dis « cadavre » que « corbeille de rosés » bien que ni l’un ni l’autre ne te régissent en profondeur, et je sortirai de l’habituel pour te décrire des supplices dans leur dernier raffinement. Et faute d’ailleurs d’en tirer l’émotion qui n’y réside point, car est faible le pouvoir des mots qui te versent à peine une salive acide lorsque je fais jouer la mécanique du souvenir, tu commences de t’agiter frénétiquement, et de multiplier les tortures et les détails sur la torture et les odeurs de la torture, pour finalement peser moins sur moi que le bon pied de mon gendarme.

De chercher ainsi à te surprendre, par le léger pouvoir de choc de l’inhabituel, et certes je te surprendrai si j’entre à reculons dans la salle d’audience où je te reçois, ou si, plus généralement, je fais appel à quoi que ce soit d’incohérent et d’inattendu, de m’agiter ainsi je ne suis que pillard et je tire mon bruit de la destruction, car certes, à la seconde audience, tu ne t’étonneras plus de mon entrée à reculons et, une fois habitué, non seulement à tel geste absurde, mais à l’imprévu dans l’absurde, tu ne t’étonneras plus de rien. Et bientôt tu t’accroupiras, morne et sans langage, dans l’indifférence d’un monde usé. Mais la seule poésie qui te pourra tirer encore un mouvement de plainte sera celle de l’énorme chaussure cloutée de mon gendarme.

Car il n’est point de réfractaire. Il n’est point d’individu seul. Il n’est point d’homme qui se retranche véritablement. Plus naïfs sont ceux-là que les fabricants de mirlitonneries qui te mélangent sous prétexte de poésie l’amour, le clair de lune, l’automne, les soupirs et la brise.

« Je suis ombre, dit ton ombre, et je méprise la lumière. » Mais elle en vit.