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Citadelle/CCX
| CCIX | Citadelle CCX written by Antoine de Saint-Exupéry |
CCXI |
CCX
Je t’accepte tel que tu es. Se peut que la maladie te tourmente d’empocher les bibelots d’or qui tombent sous tes yeux, et que par ailleurs tu sois poète. Je te recevrai donc par amour de la poésie. Et, par amour de mes bibelots d’or, je les enfermerai.
Se peut qu’à la façon d’une femme tu considères les secrets qui te sont confiés comme diamants pour ta parure. Elle va à la fête. Et l’objet rare qu’elle exhibe la fait glorieuse et importante. Il se peut que, par ailleurs, tu sois danseur. Je te recevrai donc par respect pour la danse, mais, par respect pour les secrets, je les tairai.
Mais il se peut que tout simplement tu sois mon ami. Je te recevrai donc par amour pour toi, tel que tu es. Si tu boites je ne te demanderai point de danser. Si tu hais tel ou tel je ne te les infligerai point comme convives. Si tu as besoin de nourriture, je te servirai.
Je n’irai point te diviser pour te connaître. Tu n’es ni cet acte-ci, ni tel autre, ni leur somme. Ni cette parole-ci, ni telle autre, ni leur somme. Je ne te jugerai ni selon ces paroles ni selon ces actes. Mais je jugerai ces actes comme ces paroles selon toi.
J’exigerai ton audience en retour. Je n’ai que faire de l’ami qui ne me connaît pas et réclame des explications. Je n’ai point le pouvoir de me transporter dans le faible vent des paroles. Je suis montagne. La montagne se peut contempler. Mais la brouette ne te l’offrira point.
Comment t’expliquerai-je ce qui n’est point d’abord entendu par l’amour ? Et souvent comment parlerai-je ? Il est des paroles indécentes. Je te l’ai dit de mes soldats dans le désert. Je les considère en silence, aux veilles de combat. L’empire repose sur eux. Ils mourront pour l’empire. Et leur mort leur sera payée dans cet échange. Je connais donc leur ferveur véritable. Que m’enseignerait le vent des paroles ? Qu’ils se plaignent des ronces, qu’ils haïssent le caporal, que la nourriture est avare, que leur sacrifice est amer ?… Ainsi doivent-ils parler ! Je me méfie du soldat trop lyrique. S’il souhaite de mourir pour son caporal, probable est qu’il ne mourra point, trop occupé à te débiter son poème. Je me méfie de la chenille qui se croit amoureuse des ailes. Celle-là n’ira point mourir à soi-même dans la chrysalide. Mais sourd au vent de ses paroles, à travers mon soldat je vois qui il est, non qui il dit. Et celui-là, dans le combat, couvrira son caporal de sa poitrine. Mon ami est un point de vue. I ai besoin d’entendre parler d’où il parle car en cela il est empire particulier et provision inépuisable. Il peut se taire et me combler encore. Je considère alors selon lui et je vois autrement le monde. De même j’exige de mon ami qu’il sache d’abord d’où je parle. Alors seulement il m’entendra. Car les mots toujours se tirent la langue.