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Citadelle/CCXVII

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CCXVI Citadelle
CCXVII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CCXVIII


CCXVII

Tu ne jugeras point selon la somme. « De ceux-là, me viens-tu dire, il n’est rien à attendre. Sont grossièreté, goût du lucre, égoïsme, absence de courage, laideur. » Mais ainsi peux-tu me parler des pierres, lesquelles sont rudesse, dureté, pesanteur morne et épasseur, mais non de ce que tu tires des pierres : statue ou temple. J’ai trop vu que l’être ne fonctionnait presque jamais comme l’eussent fait prévoir ses parties — et certes ceux-là des peuplades voisines, si tu les prends chacun à part, tu trouves chacun qui hait la guerre, ne souhaite point quitter son foyer, car il aime ses enfants et son épouse et les repas d’anniversaire — ni verser le sang car il est bon, et il nourrit son chien, et il caresse son âne, ni le pillage d’autrui car tu l’observes qui ne chérit que sa propre maison et lustre ses bois et repeint ses murs et embaume son jardin de fleurs — et tu me diras donc : « Ils figurent dans le monde l’amour de la paix… » Et cependant leur empire n’est que grande soupière où mijote la guerre. Et leur bonté, et leur douceur, et leur pitié pour l’animal blessé, et leur émotion devant les fleurs ne sont qu’ingrédient d’une magie qui prépare les cliquetis d’armes, comme il en est de tel mélange de neige, de bois verni et de cire chaude qui prépare les grands battements de ton cœur, bien que la capture, ici comme ailleurs, ne soit point de l’essence du piège.

Me juges-tu l’arbre sur les matériaux ? Me viens-tu parler de l’oranger en me critiquant sa racine, ou le goût de sa fibre, ou le visqueux ou le rugueux de son écorce, ou l’architecture de ses branches ? Ne t’importent point les matériaux. Tu juges l’oranger sur l’orange.

Ainsi de ceux-là que tu persécutes. Alors que pris à part ils sont tel et tel et tel. M’en moque bien. Leur arbre me fabrique de temps à autre des âmes de glaive prêtes à sacrifier le corps dans les supplices, contredisant la lâcheté du plus grand nombre, et des regards lucides qui dépouillent, comme de son écorce le fruit, de ses vains attributs la vérité, et, contredisant l’appétit vulgaire du plus grand nombre, t’observent les étoiles de la fenêtre de leur mansarde et vivent d’un fil de lumière — alors me voilà satisfait. Car je vois condition là où tu vois litige. L’arbre est condition du fruit, la pierre du temple et les hommes condition de l’âme qui rayonne sur la tribu. Et de même que dans la bonté et la rêverie douce et l’amour de la maison de ceux-là, j’irai aisément planter mon talon car il ne s’agit, malgré l’apparence, que d’ingrédients pour la soupière, de peste, de crime et de famine. Je pardonnerai aux autres leur absence de bonté ou leur refus de rêverie ou leur faiblesse d’amour pour les maisons (car il se peut qu’ils aient longtemps été nomades) s’il se trouve que ces ingrédients sont conditions de la noblesse de quelques-uns. Et de cela je ne sais rien prévoir par l’enchaînement des mots aux mots à cause qu’il n’est point de logique qui fasse passer d’un étage à l’autre.