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Citadelle/CCXVIII
| CCXVII | Citadelle CCXVIII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CCXIX |
CCXVIIl
Car ceux-là se pâment et te voudraient faire croire qu’ils brûlent nuit et jour. Mais ils mentent.
Ment la sentinelle des remparts qui te chante nuit et jour son amour de la ville. Elle lui préfère sa soupe.
Ment le poète qui nuit et jour te parle de l’ivresse du poème. Lui arrive de souffrir de quelque mal de ventre et se moque de tous les poèmes.
Ment l’amoureux qui te prétend que nuit et jour il est habité par l’image de sa bien-aimée. Une puce l’en détourne, car elle pique. Ou le simple ennui, et il bâille.
Ment le voyageur qui te prétend que nuit et jour il s’enivre de ses découvertes, car si la houle est par trop creuse le voilà qui vomit.
Ment le saint qui te prétend que nuit et jour il contemple Dieu. Dieu se retire de lui parfois, comme la mer. Et le voilà plus sec qu’une plage à galets.
Mentent ceux qui pleurent leur mort nuit et jour. Pourquoi nuit et jour le pleureraient-ils, quand ils ne l’aimaient pas nuit et jour ? Connaissaient les heures de dispute ou de lassitude ou de distractions hors de l’amour. Et certes, le mort est plus présent que le vivant, d’être contemplé hors des litiges, devenu un. Mais tu es infidèle, même à tes morts.
Mentent tout ceux-là, car ils renient leurs heures de sécheresse, n’ayant rien compris. Et ils te font douter de toi car, de les entendre affirmer leur ferveur, tu crois en leur permanence et, à ton tour, rougissant de ta sécheresse tu changes ta voix et ton visage, quand tu es en deuil, si l’on te regarde.
Mais je ne connais que l’ennui qui te puisse être permanent. Lequel te vient de l’infirmité de ton esprit qui ne sait lire aucun visage au travers des matériaux. Ainsi qui considère le matériel du jeu d’échecs sans deviner qu’un problème s’y inscrit. Mais, si t’est accordée de temps à autre, en récompense de fidélité dans la chrysalide, la seconde d’illumination de la sentinelle, ou du poète, ou du croyant, ou de l’amant, ou du voyageur, ne te plains point de ne point contempler en permanence le visage qui transporte. Car il en est de si brûlants qu’ils consument qui les contemple. La fête n’est point pour tous les jours.
Donc tu te trompes quand tu condamnes les hommes sur leurs mouvements de routine, à la façon du prophète aux yeux bigles qui nuit et jour couvait une fureur sacrée. Car je sais trop que le cérémonial s’abâtardit dans l’ordinaire en ennui et routine. Car je sais trop que la pratique de la vertu s’abâtardit dans l’ordinaire en concessions aux gendarmes. Car je sais trop que les hautes règles de la justice s’abâtardissent dans l’ordinaire en paravent pour jeux sordides. Mais que m’importe ? Je sais aussi de l’homme qu’il lui arrive de dormir. Me plaindrai-je alors de son inertie ? Je sais aussi de l’arbre qu’il n’est point fleur, mais condition de la fleur.