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Citadelle/CI

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XCIX Citadelle
CI
written by Antoine de Saint-Exupéry
CII


CI

Me vint donc la notion de pillage à quoi j’avais toujours pensé mais sans que Dieu m’eût éclairé sur elle. Et certes je savais qu’est pillard celui-là qui brise le style en profondeur pour en tirer des effets qui le servent, effets louables en soi car il est du style de te les permettre, lequel est fondé pour que les hommes y puissent charrier leurs mouvements intérieurs. Mais il se trouve que tu brises ton véhicule sous prétexte de véhiculer, à la façon de celui-là qui tue son âne par des charges qu’il ne saurait supporter. Alors que par des charges bien mesurées tu l’exerces au travail et qu’il travaillera d’autant mieux qu’il travaille déjà. Donc celui qui écrit contre les règles je l’expulse. Qu’il se débrouille pour s’exprimer selon les règles car alors seulement il fonde les règles.

Or il se trouve que l’exercice de la liberté, quand elle est liberté de la beauté de l’homme, est pillage comme d’une réserve. Et certes ne sert de rien une réserve qui dort et une beauté due à la qualité de la matrice mais que tu ne sortiras jamais du moule pour l’exposer à la lumière. Il est beau de fonder des greniers où s’engrangent les graines. Ils n’ont de sens pourtant que si ces graines tu les y puises pour les disperser en hiver. Et le sens du grenier c’est le contraire du grenier qui est ce lieu-là où tu fais rentrer. Il devient le lieu dont tu fais sortir. Mais un langage maladroit est seul cause de la contradiction, car entrer ou sortir sont mots qui se tirent la langue quand il s’agissait simplement de dire non : « Ce grenier est lieu où je fais rentrer » à quoi cet autre logicien te répondra avec raison : « C’est le lieu dont je fais sortir », quand tu dominais leur vent de paroles, absorbais leurs contradictions et fondais la signification du grenier en le disant escale des graines.

Aussi ma liberté n’est que l’usage des fruits de ma contrainte, qui a seul pouvoir de fonder quelque chose qui mérite d’être délivré. Et celui-là que je vois libre dans les supplices puisqu’il refuse d’abjurer, et puisqu’il résiste en soi-même aux ordres du tyran et de ses bourreaux, celui-là, je le dis libre, et l’autre qui résiste aux passions vulgaires je le dis libre aussi, car je ne puis juger comme libre celui qui se fait l’esclave de toute sollicitation quand bien même ils appellent liberté, la liberté de se faire esclaves.

Car si je fonde l’homme, je délivre de lui des démarches d’homme, si je fonde le poète je délivre des poèmes, et si je fais de toi un archange je délivre des paroles ailées et des pas sûrs comme d’un danseur.