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Citadelle/CII
| CI | Citadelle CII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CIII |
CII
Je me méfie de celui qui tend à juger d’un point de vue. Comme de celui-là qui, se trouvant ambassadeur d’une grande cause, s’y étant soumis, se fait aveugle.
S’agit de réveiller en lui l’homme, quand je parle. Mais je me méfie de son audience. Elle sera d’abord habileté, ruse de guerre, et il digérera ma vérité pour la soumettre à son empire. Et comment lui reprocherais-je cette démarche quand sa grandeur naissait de celle de sa cause ?
Celui-là qui m’entend et avec qui je communique de plain-pied et qui ne digère point ma vérité pour en faire la sienne et s’en servir au besoin contre moi, celui-là que je dis parfaitement éclairé, c’est en général qu’il ne travaille point, n’agit point, ne lutte point, et ne résout point de problème. Il est quelque part, lampion inutile luisant pour soi-même et pour le luxe, fleur la plus délicate de l’empire, mais stérile d’être trop pure.
Alors se pose le problème de mes rapports et de mes communications et de la passerelle entre cet ambassadeur d’une cause autre que la mienne, et moi-même. Et du sens de notre langage.
Car il n’est de communication qu’à travers le dieu qui se montre. Et de même que je ne communique avec mon soldat qu’à travers le visage de l’empire qui est pour l’un et l’autre signification, de même celui qui aime ne communique à travers les murs qu’avec celle-là qui est de sa maison et qu’il lui est donné d’aimer bien qu’absente et bien qu’endormie. S’il s’agit de l’ambassadeur d’une cause étrangère et si je prétends avec lui jouer plus haut qu’au jeu d’échecs et rencontrer l’homme à cet étage où la rouerie se trouve dominée et où, même si nous nous étreignons dans la guerre nous nous estimons et respirons en présence l’un de l’autre comme de ce chef qui régnait à l’est de l’empire et qui fut l’ennemi bien-aimé, je ne l’aborderai qu’à travers l’image nouvelle, laquelle sera notre commune mesure.
Et s’il croit en Dieu, et moi de même, et s’il soumet son peuple à Dieu, et moi le mien, nous nous abordons à égalité sous la tente de trêve dans le désert, maintenant au loin nos troupes à genoux, et nous pouvons, nous rejoignant en Dieu, prier ensemble.
Mais si tu ne trouves point quelque dieu qui domine il n’est point d’espoir de communiquer car les mêmes matériaux ont sens dans son ensemble et sens différent dans le tien, de même que les pierres semblables font, selon l’architecte, un autre temple et comment saurais-tu t’exprimer quand victoire signifie pour toi sa défaite et signifie pour lui sa victoire ?
Et je compris, sachant que rien d’énonçable n’importe, mais seule la caution qui est en arrière et dont l’énoncé se réclame ou dont il transporte le poids, sachant que l’usuel ne provoque point de mouvement de l’âme ni du cœur et que le « prête-moi ta bouilloire », s’il peut agiter l’homme, c’est à cause d’un visage lésé, comme si par exemple bouilloire était de ta patrie intérieure et signifiait le thé auprès d’elle après l’amour, ou si elle était dehors et signifiait opulence et faste… Je compris donc pourquoi nos réfugiés berbères réduits aux matériaux, sans nœud divin qui noue les choses, incapables avec ces matériaux, même fournis à profusion, de bâtir l’invisible basilique dont ils n’eussent été que pierres visibles, descendaient au rang de la bête dont la seule différence est qu’elle n’accède pas à la basilique et borne ses maigres joies à la maigre jouissance des matériaux.
Et je compris pourquoi tant les émut le poète que fournit mon père, quand il chanta tout simplement les choses qui retentissent les unes sur les autres.
Et les trois cailloux blancs de l’enfant : richesse plus grande que tant de matériaux en vrac.