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Citadelle/CL
| CXLIX | Citadelle CL written by Antoine de Saint-Exupéry |
CLI |
CL
Ainsi la vérité quand elle se fait à mon usage.
Et tu t’étonnes. Mais tu ne t’étonnes point, que je sache, quand l’eau que tu bois, le pain que tu manges, se font lumière des yeux, ni quand le soleil se fait branchage, et fruit et graines. Et certes tu ne retrouveras rien dans le fruit qui ressemble au soleil ou simplement rien du cèdre qui ressemble à la semence de cèdre.
Car né de lui ne signifie point qu’il lui ressemble.
Ou plutôt je dis « ressemblance » quelque chose qui n’est ni pour tes yeux ni pour ton intelligence, mais pour ton seul esprit. Et c’est ce que je signifie lorsque j’exprime que la création ressemble à Dieu, le fruit au soleil, le poème à l’objet du poème et l’homme que j’ai tiré de toi au cérémonial de l’empire.
Et ceci est très important car faute de reconnaître par les yeux une filiation qui n’a de sens que pour l’esprit, tu refuses les conditions de ta grandeur. Tu es semblable à l’arbre qui, de ne point retrouver les signes du soleil dans le fruit, refuserait le soleil. Ou plutôt comme le professeur qui, de ne point retrouver dans l’œuvre le mouvement informulable dont elle est issue, l’étudie, découvre son plan, dégage s’il ne peut y trouver des lois internes, et te fabrique ensuite une œuvre qui les applique, et te fait fuir pour ne la point entendre.
C’est ici que la bergère ou le menuisier ou le mendiant a plus de génie que tous les logiciens, historiens et critiques de mon empire. Car il leur déplaît que leur chemin creux perde ses contours. Pourquoi ? leur demandes-tu. Parce qu’ils l’aiment. Et cet amour est la voie mystérieuse par où ils en sont allaités. Il faut bien, puisqu’ils l’aiment, qu’ils en reçoivent quelque chose. Peu importe si tu le sais formuler. Il n’est que des logiciens, des historiens et des critiques de n’accepter du monde que ce dont ils savent faire des phrases. Car je pense, moi, que toi, petit d’homme, tu commences seulement d’apprendre un langage et tâtonnes et t’y exerces et ne saisis encore qu’une mince pellicule du monde. Car il est lourd à transporter.
Mais ceux-là ne savent croire qu’en le maigre contenu de leur petit bazar d’idées.
Si tu refuses mon temple, mon cérémonial et mon humble chemin de campagne à cause que tu ne sais m’énoncer l’objet ni le sens du charroi, je t’enfoncerai le nez dans ta propre crasse. Car là où il n’est point de mots dont tu me puisses étonner par leur bruit, ou d’images proposées que tu me puisses agiter comme des preuves palpables, tu acceptes pourtant de recevoir une visite dont tu ne sais dire le nom. As-tu jamais écouté la musique ? Pourquoi l’écoutes-tu ?
Tu acceptes communément comme belle la cérémonie du coucher du soleil sur la mer. Veux-tu me dire pourquoi ?
Et moi je dis que si tu as chevauché ton âne le long du chemin de campagne dont je t’ai parlé, te voilà changé. Et peu m’importe que tu ne saches encore me dire pourquoi.
Et c’est pourquoi tous les rites, tous les sacrifices, tous les cérémonials, tous les chemins ne sont pas également bons. Il en est de mauvais comme de musiques vulgaires. Mais je ne sais les départager par la raison. Je n’en veux qu’un signe qui est toi.
Si je veux juger le chemin, le cérémonial ou le poème, je regarde l’homme qui en vient. Ou bien j’écoute battre son cœur.