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Citadelle/CXLIX
| CXLVIII | Citadelle CXLIX written by Antoine de Saint-Exupéry |
CL |
CXLIX
Mon père disait :
« Ils se croient enrichis d’augmenter leur vocabulaire. Et certes je puis bien user d’un mot de plus et qui signifierait pour moi « soleil d’octobre » par opposition à un autre soleil. Mais je ne vois point ce que j’y gagne. Je découvre au contraire que j’y perds l’expression de cette dépendance qui me relie octobre et les fruits d’octobre et sa fraîcheur à ce soleil qui n’en vient plus si bien à bout, car il s’y est déjà usé. Rares sont les mots qui me font gagner quelque chose en exprimant d’emblée un système de dépendances dont je me servirai ailleurs, comme « jalousie ». Car jalousie me permettra d’identifier, sans avoir à te dévider tout le système de dépendances, ceci qu’à cela je comparerai. Ainsi je te dirai : « La soif est jalousie de l’eau. » Car ceux que j’en ai vus mourir, s’ils m’ont paru suppliciés ce ne fut point par une maladie, non plus abominable en soi-même que la peste, laquelle t’abrutit et tire de toi de modestes gémissements. Mais l’eau te fait hurler car tu la désires. Et tu vois en songe les autres qui boivent. Et tu te trouves exactement trahi par l’eau qui coule ailleurs. Ainsi de cette femme qui sourit à ton ennemi. Et ta souffrance n’est point de maladie mais de religion, d’amour, et d’images, lesquelles sont sur toi autrement efficaces. Car tu vis selon un empire qui n’est point des choses mais du sens des choses.
« Mais « soleil d’octobre » me sera d’un faible secours parce que trop particulier.
« Par contre je t’augmenterai si je t’exerce à des démarches qui te permettent, en usant de mots qui sont les mêmes, de construire des pièges différents, et bons pour toutes les captures. Ainsi des nœuds d’une corde, si tu peux en tirer ceux qui seront bons pour les renards ou pour soutenir tes voiles en mer et prendre le vent. Mais le jeu de mes incidentes et les inflexions de mes verbes, et le souffle de mes périodes et l’action sur les compléments, et les échos et les retours, toute cette danse que tu danseras et qui, une fois dansée, aura charrié en l’autre ce que tu prétendais transmettre, ou saisi dans ton livre ce que tu prétendais saisir.
« Prendre conscience, disait ailleurs mon père, c’est d’abord acquérir un style.
« Prendre conscience, affirmait-il encore, ce n’est point recevoir le bazar d’idées qui ira dormir. Peu m’importent tes connaissances car elles ne te servent de rien sinon comme objets et comme moyens dans ton métier qui est de me construire un pont, ou de m’extraire l’or, ou de me renseigner si j’en ai besoin sur la distance des capitales. Mais ce formulaire n’est point l’homme. Prendre conscience, ce n’est point non plus augmenter ton vocabulaire. Car son accroissement n’a d’autre objet que de te permettre d’aller plus loin en me comparant maintenant tes jalousies, mais c’est la qualité de ton style qui garantira seule la qualité de tes démarches. Sinon je n’ai que faire de ces résumés de ta pensée. Je préfère entendre « soleil d’octobre » qui m’est plus sensible que ton mot nouveau, et me parle aux yeux et au cœur. Tes pierres sont des pierres, puis assemblées, des colonnes, puis une fois assemblées les colonnes, des cathédrales. Mais je ne t’ai offert ces ensembles de plus en plus vastes qu’à cause du génie de mon architecte, lequel les préférait pour les opérations de plus en plus vastes de son style, c’est-à-dire de l’expansion de ses lignes de force dans les pierres. Et dans la phrase aussi tu me fais une opération. Et c’est elle d’abord qui compte.
« Prends-moi ce sauvage, disait mon père. Tu peux lui augmenter son vocabulaire et il se changera en intarissable bavard. Tu peux lui emplir le cerveau de la totalité de tes connaissances, et ce bavard se fera clinquant et prétentieux. Et tu ne pourras plus l’arrêter. Et il s’enivrera de verbiage creux. Et toi, aveugle, tu te diras : « Comment se peut-il faire que ma culture loin de l’élever ait abâtardi ce sauvage et en ait tiré non le sage que j’en espérais, mais un détritus dont je n’ai que faire ? Combien maintenant je reconnais qu’il était grand et noble et pur dans l’ignorance ! »
« Car il n’était qu’un cadeau à lui faire, et que de plus en plus tu oublies et négliges. Et c’était l’usage d’un style. Car au lieu de jouer avec les objets de ses connaissances comme avec des ballons de couleur, de s’amuser du son qu’ils rendent, et de s’enivrer de sa jonglerie, le voilà tout à coup qui, usant peut-être de moins d’objets, va s’orienter vers ces démarches de l’esprit qui sont ascension de l’homme. Et voici qu’il te deviendra réservé et silencieux comme l’enfant qui ayant de toi reçu un jouet en a d’abord tiré du bruit. Mais voici que tu lui enseignes qu’il en peut tirer des assemblages. Tu le vois alors se faire pensif et se taire. S’enfermer dans son coin de chambre, plisser le front, et commencer de naître à l’état d’homme.
« Enseigne donc d’abord à ta brute la grammaire et l’usage des verbes. Et des compléments. Apprends-lui à agir avant de lui confier sur quoi agir. Et ceux-là qui font trop de bruit, remuent, comme tu dis, trop d’idées, et te fatiguent, tu les observeras qui découvriront le silence.
« Lequel est seul signe de la qualité. »