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Citadelle/CLIX
| CLVIII | Citadelle CLIX written by Antoine de Saint-Exupéry |
CLX |
CLIX
Toujours tu as vu ce qui est fort écrasé par ce qui est faible. Sans doute est-ce faux dans l’instant même, d’où les illusions de ton langage. Car tu oublies le temps. Et certes l’enfant chétif, s’il suscite la colère du géant, le géant le piétinera. Mais ce n’est point du jeu ni du sens de l’enfant chétif de tirer cette colère du géant. Mais de n’en point être remarqué. Ou d’en être aimé. Et dans l’adolescence peut-être de l’aider afin que le géant ait besoin de lui. Puis vient l’âge des inventions et l’enfant grandi forge une arme. Ou bien tout simplement il dépasse l’autre en taille et en poids. Ou bien plus simplement encore l’enfant parle et il en draine mille autour de soi qu’il conduira sur le géant et qui lui feront à lui comme une armure. Va-t’en le toucher à travers !
Et le champ de blé, si j’y découvre une seule graine d’ivraie, je le connais déjà comme vaincu. Et le tyran et ses soldats et ses gendarmes, s’il est quelque part dans son peuple un enfant comme celui d’Ibrahim qui commence de se développer et de mûrir l’image nouvelle qui ordonnera le monde comme un corset de fer (car je découvre prêtes les lignes de force), je le vois déjà démantelé et jeté à bas comme ces temples dont une seule graine est venue à bout, car elle était d’un arbre géant qui a déroulé ses racines avec la patience d’un qui se réveille et s’étire et lentement gonfle les muscles de son bras. Mais cette racine a fait basculer un contrefort, l’autre a jeté bas un maître couple. Le tronc a crevé la coupole en sa clef de voûte, et la clef de voûte s’est éboulée. Et l’arbre règne désormais sur des matériaux en vrac devenus poussière, dont il tire son suc pour se nourrir.
Mais cet arbre géant à son tour je saurai l’abattre. Car le temple est devenu arbre. Mais l’arbre deviendra peuple de lianes. Il me suffit d’une graine ailée au gré des vents.
Que montres-tu si le temps te déroule ? Certes est invisible en apparence cette cité dans son armure. Mais je sais lire. Et, de s’être enfermée dans ses provisions, c’est qu’elle a accepté la mort. J’ai peur de ceux-là qui vont nus, remontant vers le nord de leur désert sans forteresse. Déambulant presque sans armes. Mais graine non encore germée et qui ne connaît point son propre pouvoir. Mon armée est issue de l’eau profonde du puits d’El Ksour. Nous sommes semences sauvées par Dieu. Qui s’opposera à nos démarches ? Me suffit de trouver la faille dans l’armure, pour faire craquer ce temple par le seul réveil de l’arbre enfermé dans sa graine. Me suffit de connaître la danse à danser pour que tu te fasses femelle du mâle, ville désormais domestique comme de la femme quand elle reste à la maison. Te voilà mienne comme un gâteau de miel, cité trop sûre de toi. Doivent dormir tes sentinelles. Car tu es délabrée de cœur.