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Citadelle/CLX

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CLIX Citadelle
CLX
written by Antoine de Saint-Exupéry
CLXI


CLX

« Ainsi donc, me disais-je, il n’est point de remparts. Ceux-là que je viens de bâtir, s’ils servent mon pouvoir c’est qu’ils sont effets de mon pouvoir. S’ils servent ma permanence c’est qu’ils sont effets de ma permanence. Mais tu ne dénommes point rempart la gaine du caïman s’il est mort.

« Et si tu entends une religion se plaindre des hommes qui ne se laissent point conquérir, tu n’as qu’à rire. La religion doit absorber les hommes, non les hommes s’y soumettre. Tu ne reproches point à la terre de ne point former un cèdre.

« Tu crois que ceux-là qui vont prêchant une religion nouvelle, s’ils la distribuent dans le monde et y rangent les hommes c’est à cause du bruit qu’ils font, de l’habileté de leurs boniments ou du luxe de leur tapage ? Mais j’ai trop écouté les hommes pour ne point comprendre le sens du langage. Et qu’il est de charrier de l’autre en toi quelque chose de fort qui est point de vue neuf et qui cherche de soi-même à s’alimenter. Il est des mots que tu jettes comme des graines, lesquelles ont pouvoir de drainer la terre et de l’organiser en cèdre. Et certes tu eusses pu semer l’olivier et l’organiser en olivier. Et l’un ou l’autre prospérera, se multipliant de par soi-même. Et certes dans le cèdre grandissant tu entendras chanter le vent de plus en plus fort. Et si la race des hyènes se multiplie tu entendras le cri des hyènes de plus en plus remplir la nuit. M’iras-tu cependant dire que c’est le bruit du vent dans les feuilles du cèdre qui y appelle les sucs de la terre, ou la magie du cri des hyènes qui change en hyène la chair des gazelles sauvages ? La chair des hyènes se recrute dans la chair des gazelles, la chair du cèdre se recrute dans les sucs de la rocaille. Les fidèles de ta religion nouvelle se recrutent chez les infidèles. Mais nul jamais n’est déterminé par le langage si le langage n’a point le pouvoir d’absorber.

« Et tu absorbes quand tu exprimes. Et si je t’exprime tu es à moi. Tu deviens en moi nécessairement. Car ton langage désormais c’est moi. Et c’est pourquoi je dis du cèdre qu’il est langage de la rocaille car elle se fait, à travers lui, murmure des vents.

« Mais qui, sinon moi, te propose un arbre où devenir ? »

Donc, chaque fois que j’assistais à l’action d’un homme je ne cherchais point à l’expliquer par le tintamarre de sa fanfare — car tu peux aussi bien la haïr et la rejeter — ni par l’action de ses gendarmes, car ils peuvent faire se survivre un peuple qui meurt mais non bâtir. Et je te l’ai dit des empires forts qui décapitent les sentinelles endormies, de quoi tu déduis faussement que leur force est venue de leur rigueur. Car l’empire faible, s’il décapite, là où toutes dorment, il n’est qu’un bouffon sanguinaire, mais l’empire fort emplit ses membres de sa force et ne tolère point le sommeil. L’action de l’homme, je ne cherchais même point à l’expliquer par les mots énoncés ou les mobiles ou les arguments d’intelligence, mais par le pouvoir informulable de structures nouvelles et fertiles comme il en est de ce visage de pierre que tu as regardé et qui te change.