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Citadelle/CLXVI
| CLXV | Citadelle CLXVI written by Antoine de Saint-Exupéry |
CLXVII |
CLXVI
« Moi, dit mon père, je suis responsable de tous les actes de tous les hommes.
— Cependant, lui dit-on, ceux-là se conduisent en lâches et ceux-ci trahissent. Où se logerait ta faute ?
— Si quelqu’un se conduit en lâche, c’est moi. Et si quelqu’un trahit, c’est moi qui me trahis moi-même.
— Comment te trahirais-tu toi-même ?
— J’accepte une image des événements selon laquelle ils me desservent, dit mon père. Et j’en suis responsable car je l’impose. Et elle devient la vérité. C’est donc la vérité de mon ennemi que je sers.
— Et pourquoi serais-tu lâche ?
— Je dis lâche, répondit mon père, celui qui, ayant renoncé à se mouvoir, se découvre nu. Lâche celui qui dit : « Le fleuve m’entraîne », car autrement, ayant des muscles, il nagera. »
Et mon père se résuma :
— Je dis lâche et traître quiconque se plaint des fautes d’autrui ou de la puissance de son ennemi. »
Mais nul ne le comprenait.
« Il est cependant des évidences dont nous ne sommes pas responsables…
— Non ! » dit mon père.
Il prit l’un de ses convives et le poussa vers la fenêtre :
« Quelle forme ce nuage dessine-t-il ? » L’autre observa longuement : « Un lion couché, dit-il enfin.
— Montre-le à ceux-ci. »
Et mon père ayant divisé en deux parts l’assemblée poussa les premiers vers la fenêtre. Et tous virent le lion couché que leur fit reconnaître le premier témoin en le traçant du doigt.
Puis mon père les rangea à l’écart et poussant un autre vers la fenêtre :
« Quelle forme ce nuage dessine-t-il ? »
L’autre observa longuement :
« Un visage souriant, dit-il enfin.
— Montre-le à ceux-ci. »
Et tous virent le visage souriant que leur fit reconnaître le second témoin en le traçant du doigt.
Puis mon père entraîna l’assemblée loin des fenêtres.
« Efforcez-vous de tomber d’accord sur l’image que figure le nuage », leur dit-il.
Mais ils s’injurièrent sans profit, le visage souriant étant trop évident aux uns et le lion couché aux autres.
« Les événements, leur dit mon père, n’ont également de forme que la forme que le créateur leur accordera. Et toutes les formes sont vraies ensemble.
— Nous le comprenons du nuage, lui objecta-t-on, mais non de la vie… Car si se lève l’aube du combat et que ton armée soit méprisable en regard de la puissance de ton adversaire, il n’est point en ton pouvoir d’agir sur l’issue du combat.
— Certes, dit mon père. Comme le nuage s’étale dans l’espace, les événements s’étalent dans le temps. Si j’y veux pétrir mon visage j’ai besoin de temps. Je ne changerai rien de ce qui doit ce soir se conclure, mais l’arbre de demain sortira de ma graine. Et elle est aujourd’hui. Créer n’est point découvrir une ruse d’aujourd’hui que le hasard t’aurait cachée pour ta victoire. Elle serait sans lendemain. Ni une drogue qui te masquera la maladie, car la cause en subsisterait. Créer, c’est rendre la victoire ou la guérison aussi nécessaires qu’une croissance d’arbre. »
Mais ils ne comprenaient toujours pas :
« La logique des événements… »
C’est alors que mon père les insulta dans sa colère :
« Imbéciles ! leur dit-il. Bétail châtré ! Historiens, logiciens, et critiques, vous êtes la vermine des morts et jamais ne saisirez rien de la vie. »
Il se tourna vers le premier ministre :
« Le roi, mon voisin, nous veut faire la guerre. Or nous ne sommes point prêts. La création n’est point de me pétrir dans la journée des armées qui n’existent pas. Ce n’est qu’enfantillage. Mais de me pétrir un roi, mon voisin, qui ait besoin de notre amour.
— Mais il n’est point en mon pouvoir de le pétrir…
— Je connais une chanteuse, lui répondit mon père, à qui je songerai si je me fatigue de toi. Elle nous chanta l’autre soir le désespoir d’un soupirant fidèle et pauvre qui n’ose avouer son amour. J’ai vu pleurer le général en chef. Or il est riche, craque d’orgueil, et viole les filles. Elle nous l’avait changé en dix minutes en cet ange de candeur dont il éprouvait tous les scrupules et toutes les peines.
— Je ne sais plus chanter », fit le premier ministre.