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Citadelle/CLXXVII
| CLXXVI | Citadelle CLXXVII written by Antoine de Saint-Exupéry |
CLXXVIII |
CLXXVII
Car je te parlerai et tu recevras de moi un signe. Je te rendrai tes dieux. Certains ont cru aux anges, aux démons, aux génies. Et il suffisait qu’ils fussent conçus pour agir. De même que, dès l’heure où tu l’as formulée, la charité commence de coloniser le cœur des hommes. Tu avais la fontaine. Non seulement cette pierre de la margelle usée par les générations, non seulement l’eau chantante, non seulement la provision déjà amassée dans le réservoir comme les fruits dans la corbeille (et tes bœufs vont à l’abreuvoir s’emplir de l’eau déjà reçue), non seulement l’eau et le chant de l’eau et le silence de la réserve d’eau et la fraîcheur de l’eau agile dans tes paumes, et non seulement la nuit sur l’eau tremblante d’étoiles — et douce au gosier — mais quelque dieu de la fontaine afin qu’elle soit une en lui et que, de la distribuer en cette pierre-ci et cette autre, cette margelle, et cette conduite, et cette rigole, et cette procession lente des bœufs, tu n’ailles point la perdre en matériaux divers. Car il importe que tu te réjouisses des fontaines.
Et moi j’en peuplerai ta nuit. Suffisant que je t’y réveille, même si la voilà lointaine. Et en quoi suis-je moins raisonnable qu’en t’offrant le diamant pur ou l’objet d’or qui ne valent point non plus pour leur usage mais pour la fête promise ou le souvenir de la fête ? De même que le maître du domaine (lequel ne lui sert de rien dans l’instant), s’il se promène dans son chemin creux de campagne, est cependant tel et non un autre et grand de cœur à cause des troupeaux et des étables et des métayers encore endormis et des amandiers qui sortent leurs fleurs, et des lourdes moissons à venir qui tous lui sont invisibles dans l’instant, mais dont il se sent responsable. Et cela par le seul effet du nœud divin qui noue les choses et lie le domaine en un dieu qui se rit des murs et des mers. Ainsi je te veux dans ta nuit, même si te voilà mourant de soif dans le désert, ou tirant le sang de ta vie du désensablement d’un puits avare, visité par le dieu des fontaines. Et si je te dis simplement qu’elles sont comme le cœur chantant des pommiers et des orangers et des amandiers qui vivent d’elles (et tu les vois mourir quand elles se taisent) alors je te veux enrichi comme celui-là de mes soldats que je vois calme et sûr de lui dans le petit jour du désert où je m’en vais charriant ces graines pour les semailles, et cela simplement parce qu’au loin, ne lui servant de rien dans l’instant, et comme morte puisque absente et peut-être endormie, il est une bien-aimée dont la voix, s’il lui était permis de l’entendre, serait chantante pour son cœur.
Je ne te veux point tuant tes faibles dieux qui mourront sans bruit comme ces colombes dont tu ne retrouves point la dépouille. Car tu ne sauras rien de leur mort. Toujours sera la margelle et l’eau et le bruit de l’eau, et le bec d’étain, et la mosaïque, et toi qui dénombres pour connaître tu ne connaîtras point ce que tu as perdu, car tu n’as rien perdu de la somme des matériaux, hormis leur vie.
La preuve en est que je puis t’apporter ce mot dans mon poème comme un cadeau. Je puis l’allier à d’autres dieux lentement bâtis. Car ton village aussi se fait un quand il dort avec sa provision de chaume et de graines et d’instruments, et sa petite cargaison de souhaits, de convoitises, de colères, de pitiés, et telle vieille qui de lui va mourir comme un fruit devenu qui quitte l’arbre dont il vivait, et tel enfant qui va lui naître, et le crime qui y fut commis et trouble sa substance comme une maladie, et son incendie de l’année dernière dont tu te souviens pour l’avoir guéri, et la maison du conseil des notables qui sont si fiers de mener leur village à travers le temps comme un navire, bien qu’il ne soit que barque de pêcheurs sans grande destinée sous les étoiles. Et voici que je puis te dire : « … la fontaine de ton village » et ainsi t’éveiller le cœur et peu à peu t’enseigner cette marche vers Dieu qui seule peut te satisfaire car de signes en signes tu l’atteindras, Lui qui se lit au travers de la trame, Lui le sens du livre dont j’ai dit les mots, Lui la Sagesse, Lui qui Est, Lui dont tu reçois tout en retour, car d’étage en étage Il te noue les matériaux afin d’en tirer leur signification, Lui le Dieu qui est dieu aussi des villages et des fontaines.
Mon peuple bien-aimé, tu as perdu ton miel qui est non des choses mais du sens des choses, et te voilà qui éprouve encore la hâte de vivre mais n’en trouves plus le chemin. J’ai connu celui-là qui était jardinier et mourant laissait un jardin en friche. Il me disait : « Qui taillera mes arbres… qui sèmera mes fleurs… ? » Il demandait des jours pour bâtir son jardin, car il possédait les graines de fleurs toutes triées dans sa réserve à graines, et les instruments pour ouvrir la terre, dans le magasin, et le couteau à rajeunir les arbres pendu à sa ceinture, mais ce n’étaient plus là qu’objets épars qui n’avaient point servi un culte. Et toi de même avec tes provisions. Avec ton chaume, avec tes graines, et tes envies et tes pitiés et tes disputes, et tes vieilles près de mourir, et ta margelle du puits, et ta mosaïque, et ton eau chantante que tu n’as pas su fondre encore, par le miracle du nœud divin qui noue les choses et désaltère seul l’esprit et le cœur, en un village et sa fontaine.