This is an archive copy of wikilivres.ca as of 18 February 2017 (from the WikiTeam dump). The original site is closed.

Citadelle/CLXXX

Free texts and images.
Jump to navigation Jump to search
CLXXIX Citadelle
CLXXX
written by Antoine de Saint-Exupéry
CLXXXI


CLXXX

Méprisant l’opulence ventrue je ne la tolère que comme condition de plus haut qu’elle, comme il en est de la grossièreté malodorante des égoutiers, laquelle est condition du lustrage de la ville. Ayant appris qu’il n’est point de contraires et que la perfection, c’est la mort. Je tolère ainsi les mauvais sculpteurs comme condition des bons sculpteurs, le mauvais goût comme condition du bon goût, la contrainte intérieure comme condition de la liberté, et l’opulence ventrue comme condition d’une élévation qui n’est point d’elle ni pour elle mais de ceux-là seuls et pour ceux-là qu’elle alimente. Car si, payant aux sculpteurs leur sculpture, elle assume le rôle d’entrepôt nécessaire où le bon poète puisera le grain dont il vivra, lequel grain a été pillé sur le travail du laboureur puisqu’il ne reçoit en échange qu’un poème dont il se moque, ou une sculpture qui souvent ne lui sera même point montrée, et qu’ainsi faute de pillard ne survivraient point les sculpteurs, peu m’importe que l’entrepôt porte un nom d’homme. Il n’est que véhicule, voie et passage.

Et si tu me reproches à l’entrepôt des grains d’être en retour entrepôt du poème et de la sculpture et du palais et ainsi d’en frustrer l’oreille ou le regard du peuple, je te répondrai d’abord que bien au contraire la vanité de l’opulent de ventre l’inclinera à faire étalage de ses merveilles, comme il en est de toute évidence pour le cas du palais, puisqu’une civilisation ne repose point sur l’usage des objets créés mais sur la chaleur de la création, comme il en est, t’ai-je déjà dit, de ces empires qui rayonnent de l’art de la danse, bien que ni l’opulent de ventre dans ses vitrines, ni le peuple dans son musée n’enferment la danse dansée car il n’en est point de provision.

Et si tu me reproches à l’opulent de ventre d’être dix fois contre une de goût vulgaire et favorisant les poètes de clair de lune ou les sculpteurs à ressemblance, je te répondrai que peu m’importe, puisque si je désire la fleur de l’arbre, me faut accepter l’arbre entier, et de même l’effort des dix mille mauvais sculpteurs, pour l’apparition d’un seul qui compte. J’exige donc dix mille entrepôts de mauvais goût, contre un seul qui sache discerner.

Mais certes s’il n’est point de contraires, et si la mer est condition du navire, il est cependant des navires qui sont dévorés par la mer. Et il peut être des opulents de ventre qui soient autre chose que véhicule, voie et charroi, donc condition, et dévorent le peuple pour le seul plaisir de leur digestion. Ne faut pas que la mer dévore le navire, que la contrainte dévore la liberté, que le mauvais sculpteur dévore le bon sculpteur, et que l’opulent de ventre dévore l’empire.

Tu me demanderas ici de te découvrir par ma logique un système qui nous sauvera du péril. Et il n’en est point. Tu ne demandes point comment régir les pierres pour qu’elles s’assemblent en cathédrale. La cathédrale n’est point de leur étage. Elle est de l’architecte qui a livré sa graine, laquelle draine les pierres. Faut que je sois et de mon poème fonde la pente vers Dieu, alors elle drainera et la faveur du peuple, et les graines de l’entrepôt, et les démarches de l’opulent de ventre, pour Sa Gloire.

Ne crois pas que je m’intéresse au sauvetage de l’entrepôt à cause qu’il porte un nom. Je ne sauve pas pour elle-même la mauvaise odeur de l’égoutier. L’égoutier n’est que voie, véhicule et charroi. Ne crois pas que je m’intéresse à la haine des matériaux contre quoi que ce soit qui se distingue d’eux. Mon peuple n’est que voie, véhicule et charroi. Dédaigneux et de la musique comme de la flatterie des premiers, de la haine comme des applaudissements des seconds, et ne servant que Dieu à travers, du versant de ma montagne où me voilà plus solitaire que le sanglier des cavernes, et plus immobile que l’arbre qui simplement, au cours du temps, change la rocaille en poignée de fleurs à graines qu’il livre au vent — et ainsi s’envole en lumière l’humus aveugle —, me situant à l’extérieur des faux litiges dans mon irréparable exil, n’étant ni pour les uns contre les autres, ni pour les seconds contre les premiers, dominant les clans, les partis, les factions, luttant pour l’arbre seul contre les éléments de l’arbre, et pour les éléments de l’arbre, au nom de l’arbre qui protestera contre moi ?