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Citadelle/CLXXIX

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CLXXVIII Citadelle
CLXXIX
written by Antoine de Saint-Exupéry
CLXXX


CLXXIX

Instrument de musique sans musicien, et t’émerveillant des sons que tu rends. J’ai ainsi vu l’enfant s’égayer de pincer les cordes et rire du pouvoir de ses mains. Mais les sons ne m’importent guère, je veux te voir te transporter en moi. Mais tu n’as rien à transporter car tu n’es point, ayant négligé de devenir. Et tu vas pinçant au hasard tes cordes dans l’attente d’un son plus étrange que l’autre. Car te tourmente l’espoir de rencontrer l’œuvre en chemin (comme s’il s’agissait d’un fruit à trouver hors de toi) et de ramener, en captivité, ton poème.

Mais je te veux semence bien fondée qui draine autour pour son poème. Je te veux d’une âme bâtie et déjà prête pour l’amour — et non cherchant, dans le vent du soir, quelque visage qui te capture, car il n’est rien en toi à capturer.

Ainsi célèbres-tu l’amour.

Ainsi célèbres-tu la justice. Non les choses justes. Et aisément tu te feras injuste dans les occasions particulières, pour la servir.

Tu célébreras la pitié, mais aisément tu te feras cruel dans les occasions particulières, pour la servir.

Tu célébreras la liberté et tu empileras dans tes prisons ceux qui ne chantent point comme toi.

Or, je connais des hommes justes, non la justice. Des hommes libres, non la liberté. Des hommes animés par l’amour, et non l’amour. De même que je ne connais ni la beauté ni le bonheur, mais des hommes heureux et des choses belles.

Mais d’abord il a donc fallu et agir, et construire, et apprendre, et créer. Ensuite viennent les récompenses.

Mais eux, habitant des lits de parade, estiment plus simple d’atteindre l’essence sans bâtir d’abord la diversité. Ainsi du fumeur de hachisch qui se procure pour quelques sous des ivresses de créateur.

Ils ressemblent aux prostituées ouvertes au vent. Et qui leur servira jamais l’amour ?