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Citadelle/CLXXXVII

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CLXXXVI Citadelle
CLXXXVII
written by Antoine de Saint-Exupéry
CLXXXVIII


CLXXXVII

Je suis celui qui habite. Je vous prends nus sur la terre froide.

Ô peuple désolé, égaré dans la nuit, moisissure des craquelures de l’écorce qui retiennent encore un peu d’eau au versant des montagnes, vers le désert.

Je vous ai dit : « Voici Orion et la Grande Ourse et l’Étoile du Nord. Et vous avez reconnu vos étoiles, ainsi vous vous dites l’un à l’autre : voici la Grande Ourse, voici Orion et l’Étoile du Nord » et, de pouvoir vous dire : « J’ai fait sept jours de marche dans la direction de la Grande Ourse » et de vous comprendre l’un l’autre, voici que vous habitez quelque part.

Ainsi du palais de mon père. « Cours, me disait-on quand j’étais enfant, chercher des fruits dans le cellier… » et l’on m’en réveillait, rien qu’à prononcer ce mot, l’odeur. Et je partais vers la patrie des figues mûres.

Et si je te dis « l’Étoile du Nord », te voilà qui vires tout entier, en toi-même, comme orienté, et tu entends le cliquetis d’armes des tribus du Nord.

Et si j’ai choisi la table calcaire de l’Est pour la fête, et la saline du Sud pour les supplices — et si de ce lot de palmiers j’ai fait repos et aubergerie pour les caravanes — alors te voilà qui t’y reconnais dans ta maison.

Tu voulais réduire ce puits à son usage, lequel est de procurer l’eau. Mais l’eau n’est rien qui n’est d’absence d’eau. Et ce n’est point exister encore que de ne point mourir de soif.

Celui-là habitera mieux qui, faute d’eau, sèche dans le désert, et rêvant d’un puits qu’il connaît, dont il entend dans son délire grincer la poulie et craquer la corde, que celui-là qui, de ne point ressentir la soif, ignore simplement qu’il est des puits tendres, vers où conduisent les étoiles.

Je n’honore point ta soif de ce qu’elle enrichit ton eau d’une importance charnelle, mais de ce qu’elle t’oblige à lire les étoiles, et le vent, et les traces de ton ennemi sur le sable. C’est pourquoi essentiel il est que tu comprennes que caricature de la vie serait, pour t’animer, de te refuser le droit de boire car alors simplement j’exalterais ton ventre au désir de l’eau, mais qu’il importe simplement que je te soumette, si tu désires t’abreuver, au cérémonial de la marche sous les étoiles et de la manivelle rouillée qui est cantique, qui rend ainsi de ton acte signification de prière, afin que l’aliment pour ton ventre se fasse aliment pour ton cœur.

Tu n’es point bétail dans l’étable. Tu changes l’étable contre une autre, la mangeoire est la même, la même la litière de paille. Et le bétail ne s’y trouve ni mieux ni plus mal. Mais pour toi le repas, s’il est pour ton ventre, est aussi pour ton cœur. Et si tu meurs de faim et que l’ami t’ouvre sa porte et te pousse contre sa table et pour toi remplisse la jarre de lait et rompe le pain, c’est le sourire que tu bois, car le repas a vertu de cérémonial. Te voilà certes rassasié, mais s’épanouit aussi ta gratitude pour la bonne volonté des hommes.

Je veux que le pain soit de ton ami, et le lait de la maternité de ta tribu. Je veux que la farine d’orge soit de la fête des moissons. Et l’eau d’un chant de poulie ou d’une direction sous les étoiles.

Je l’ai remarqué de mes soldats dont j’aime qu’ils soient aimantés et vivants comme l’aiguille de fer sur les navires. Et ce n’est point pour les déposséder des biens du monde que je les préfère liés à l’épouse et d’une chasteté mesurée, car leur chair alors les tire vers elle et ils reconnaissent le nord du sud et l’est de l’ouest, et il est de même une étoile qui est direction bien-aimée.

Mais si la terre leur est comme un grand quartier réservé où l’on frappe à la porte de hasard pour éteindre en soi le goût de l’amour, si toutes leur sont complaisantes, de ne point distinguer de chemin et d’être installés sans direction sur l’écorce nue de la terre, ils n’habitent plus nulle part.

Ainsi mon père ayant rassasié, abreuvé et nourri de filles ses Berbères, en fit bétail désespéré.

Mais je suis celui qui habite, et tu ne toucheras ta femme qu’une fois tes noces célébrées, afin que ton lit soit victoire. Et, certes, il en est qui mourront d’amour faute de se pouvoir joindre, mais les morts pour l’amour seront ainsi condition de l’amour, et si de plaindre ceux qui s’aiment me voilà qui les favorise contre les digues et les remparts et le cérémonial qui fonde le visage de l’amour, ce n’est point l’amour que je leur accorde mais le droit d’oublier l’amour.

Non moins fou je serais que si, sous prétexte qu’il n’est point de l’espérance de tous de posséder un diamant, j’ordonnais que les diamants fussent tous jetés dans la fournaise, afin de sauver l’homme de la cruauté de son désir.

S’ils désirent une femme à aimer, me faut bien leur sauver l’amour.

Je suis celui qui habite. Je suis pôle aimanté. Je suis graine de l’arbre et ligne de force dans le silence afin que soient un tronc, des racines et des branches et tels fleur et fruit et non d’autres, tel empire et non un autre, tel amour et non un autre, non point par refus ni mépris des autres, mais parce que l’amour n’est point une essence trouvée comme objet parmi des objets, mais couronnement d’un cérémonial comme il en est de l’essence de l’arbre, lequel domine son essentielle diversité. Je suis la signification des matériaux. Je suis basilique et sens des pierres.